Saison 1, chapitre 1

« En gros : ma vie »

« TIM ! TIMOTHÉE ! IL EST 7h00 ! TIIIIM »

Eh merde, il faut vraiment que je fasse quelque chose pour ce foutu réveil. Et si Dieu existe : qu’il fasse taire ma mère, je n’en peux plus quand elle crie à tue-tête à une heure parei…

-« TIMOTHÉE ! TU VAS ENCORE ÊTRE EN RETARD »
(OK, Dieu n’existe clairement pas).

En dévalant l’escalier comme une avalanche de neige, je me fais pitié en m’apercevant dans le reflet de la baie-vitrée en face de moi : Je saute une marche sur deux, en essayant tant bien que mal d’enfiler mon pantalon et mon sweat… Sérieux, à force d’être en retard 8 fois par semaine, je vais finir par acquérir de plus en plus d’expérience, et je deviendrai le meilleur athlète qui court constamment après le temps.
Mouais bon, j’ai le bac cette année, c’est moins délire.

Pendant que je prépare mon sac tout en buvant mon café, ma mère demeure imperturbablement paisible sur la terrasse qu’elle a aménagé en petite serre modeste . Elle arrose chaque plante avec le plus grand soin, comme une enfant qui consomme toute sa concentration pour faire un A  majuscule. C’est bizarre, quand je l’entend crier, je l’imagine s’arracher les cheveux, balancer habituellement des trucs au sol, mais non: Quand je descends, en fait elle est tranquillement en train de parler à ses eucalyptus… Ouah, elle a bien changé ma mère.

-« Salut maman !
-Bonjour, Tim. c’est ton père t’accompagnera au lycée, les bus ne fonctionnent pas aujourd’hui.
-Encore ? ça fait deux fois depuis une semaine qu’ils nous font le coup. Putain, vivement que j’ai ce foutu permis…
-Et moi ça fait la énième fois que je te répète de parler correctement.
-Rho ‘man, on est en 2018, tout le monde parle comme ça, laisse moi respirer un peu !
-Tu insultes comme tu respires, ça devient fatiguant à la fin.
-Bah tu crois que tu lui parlais comment, à papa ? Hein ? »

J’ai merdé. J’suis mal réveillé, mon café est froid et les bus me soulent, je ne réfléchis même pas à ce que je dis. (Pfff, je n’ai même pas à me justifier, mes arguments sont pourris en plus… Faut que j’arrête, ça aussi). Je sais bien que ma mère reste volontairement silencieuse par rapport à ça, et moi je lui balance le passé à la figure, là, à 7h15 du matin. Je suis intérieurement désolé, mais je n’aime pas l’être. Je cache donc ce sentiment de regret par mon masque habituel de la fierté, je dégluti mon café en une gorgée, je pose ma tasse dans le lave-vaisselle et je m’en vais en vitesse rejoindre mon père dehors.

« – Tu n’aurai pas oublié quelque chose ?
-Quoi ?
-Ton sac… Il pourrait peut-être te servir, au lycée tu crois pas ? « 

Elle a un sourire en coin, comme pour essayer d’attendrir la situation. Mais elle a les yeux timides. Elle n’ose pas me regarder en face, et je connais ce regard. Ces yeux qui ne veulent pas regarder ceux qui les ont blessés. Je n’aime pas ça. Je prends mon sac en la remerciant et passe le seuil de la porte, en l’entendant au loin dire :

« A ce soir mon chaton »

Je déteste quand elle m’appelle comme ça, d’habitude… Mais cette fois, l’idée de lui en vouloir pour ça m’a à peine traversée l’esprit.

En montant dans la voiture, mon père met du Queen à fond. On roule sur le rythme de sa chanson préférée : « Fat Bottomed Girls »,  comme toutes les fois où il prend la voiture, on n’a pas notre mot à dire. D’abord son truc, son Queen, sa radio pendant 5 minutes, après nos oreilles peuvent enfin respirer. A vrais dire, ça ne me dérange pas tant que ça, c’est mon père, c’est tout ! Tu connais, ce genre d’habitude reloue que quelqu’un a tout le temps ? Bah finalement, ça te fait ni chaud ni froid. C’est même rassurant de voir que cette personne ait toujours cette habitude reloue, ça montre que c’est bel et bien elle. Ça fait parti d’elle, ça fait d’elle ce qu’elle est maintenant. Par exemple, si mon père se met à mettre de la musique classique en montant dans la voiture, je me poserai des questions…

Moi, je suis + reggae, mais j’kiffe bien le rap aussi. J’aime également le groupe Guns N’ Roses . Avant, j’écoutais beaucoup, voir uniquement du métal. Le groupe Metallica était l’accompagnement de mon quotidien. T’sais, on a tous eu cette période « chui trop un rebelle vénère contre tout » Pas vrai ? Mais bon ! A force on s’en lasse, et nos goûts changent.
Haha, je me souviens de cette journée en 3e (ou en seconde, je sais plus trop exactement… J’ai une mémoire un peu nulle, ne m’en veux pas !) En tant que délégué suppléant, j’avais participé au conseil de classe. Les profs m’avaient bien pourris en s’esclaffant sur mes résultats scolaires… Moi, j’me retenais pour ne pas péter un plomb, je trouvais ça tellement injuste ! Quand cette foutue réunion était enfin finie, je suis parti en claquant la porte. ENFIN arrivé chez moi, je me suis enfermé dans ma chambre: J’ai mis à fond la chanson Phoenix du groupe For Today  (écoute, ça déchire !). en secouant ma tête comme font les chanteurs en concert tu sais ? Je balançais des trucs au sol, et vlan mes cahiers, et bam ma lampe de bureau, boum ma tasse… Je devais tellement être ridicule ! Je déversais toute ma frustration, bref, j’étais en pleine crise d’ado quoi. Pauvres parents…

– » A quelle heure tu finis, ce soir ?

-A 16h, comme tous les lundis

-Ok, je ne serai pas encore sorti du bureau à cette heure-ci. Tu préfères attendre 1h30 au lycée, ou je dis à ta mère de venir te chercher ? »

Je sais d’avance que le trajet avec ma mère serait gênant. J’ai été blessant ce matin, puis elle, elle ne met jamais de musique en voiture, ce qui rend le silence encore plus pesant. D’un autre côté, attendre 1h30 au lycée, trop la flemme. A moins que mes potes terminent à 16h, on pourrait aller boire un truc au bar d’en face en attendant…

« – Je ne sais pas. Je t’envoie un message dans la matinée pour te tenir au courant »

Il me regarde, dans le rétroviseur. Ce regard de papa qui semble décrypter chaque mouvement de ton visage pour analyser le fond de ta pensée. Mon père a un sacré talent pour ça, et je dois avouer que ça fait parfois flipper. Après avoir enfin trouvé une place sur le parking, il baisse la musique. Et c’est là que je reconnais ce lourd silence, comme dans la voiture avec maman.

« – Je t’ai entendu parler dans la cuisine, ce matin, dit-il, d’une voix grave et douce à la fois. Un ton de voix particulier, qui te laisse deviner qu’un mot en signifie 3 à la fois, et qu’il faut que tu te prépares à recevoir une leçon philosophique et morale sur ta vie familiale, amoureuse, sociale et personnelle.
-Ah, ok bah… euh, super ! j’suis en retard, à ce soir papa » ! Quand je m’apprête à ouvrir la portière, je me rends compte qu’elle est verrouillée. -« Il reste 10 minutes. c’est moi qui t’es accompagné, tu es en avance. T’inquiète. « 

Je reste silencieux. Je regarde par la fenêtre, et en effet il n’y a presque personne devant le lycée, sauf… elle.
Dalila. Dalila. Adossée contre un mur, écouteurs dans les oreilles, elle fixe droit devant elle en rangeant soigneusement sa mèche blonde derrière son oreille, juste avant de masser sa nuque comme si elle avait un torticolis. J’adore quand elle fait ça. C’est son habitude à elle, c’est ce qui fait d’elle ce qu’elle est, c’est son charme à elle et personne ne fait ce geste comme Dalila le fait. Elle a un long tee shirt rouge et je la voit râler de loin à cause du vent. J’aime bien quand elle râle, car elle a toujours cette fossette devant son sourcil gauche lorsque elle est nerveuse.

« – Tu m’écoutes ?
-Oui, oui, pardon j’étais en train de penser à… mon contrôle d’anglais

Deuxième silence

« – Tu sais, ta mère est quelqu’un qui montre très peu ce qu’elle ressent, lorsque elle va mal. Enfin, surtout depuis le jour où ton frè…
-Je sais, je sais oui
-… Donc elle ne te montrera pas que tu l’a blessée ce matin, elle fera toujours en sorte qu’on ne remarque pas ce genre de chose chez elle.
-Ouais j’sais ouais
-Alors je te demande si tu as tout de même conscience, malgré le jeu cache-cache des émotions de ta mère, que tu y es allé un peu fort ? Que ça l’a impactée ? »

Pourquoi il prend sa défense, d’un coup là ? Je croyais qu’il ne l’aimait plus.

« Je sais. »

Son regard, le rétroviseur, le silence, et Dalila toute seule, l’heure défile, je vais encore perdre mon occasion pour lui parler. ‘Fait chier.

« J’irai m’excuser t’inquiète » dis-je une bonne fois pour toute, en espérant qu’il arrête de me séquestrer dans sa bagnole.

Avant de déverrouiller la portière, il dit d’une voix basse:

« Timothée, je ne te demande pas de te forcer à lui demander pardon. Je te demande de te comporter comme un garçon de 17 ans responsable, qui respecte sa mère. »

Demander pardon.

« Je ne te demande pas de te forcer à lui demander pardon »


Pourquoi se forcer  ? Est ce que demander pardon suscite vraiment une violence à soi même ? Si dire « pardon » est difficile, et que nous nous forçons à le faire, on devient en colère, car nous avons forcé notre nature humaine rancunière, égoïste et lâche à se soumettre à un si petit mot, délicat et tellement gros à la fois… Alors finalement, lorsque nous demandons pardon, sommes nous sincèrement, honnêtement, et vraiment désolé(e) ?

Dehors, il crève de chaud. Je ne sais pas toi, mais je déteste l’été ! En plus je pue quand je transpire, puis les moustiques envahissent toujours ma chambre… Je fonce jusqu’au lycée, juste pour la clim et passer me prendre un truc frais à la machine de sodas, quand je sens une main se poser sur mon épaule. une odeur de parfum doux et sucré envahie mes narines, et une voix claire résonne dans mes oreilles

« – Hello Tim ! »

Je me retourne, prêt à faire mon plus beau sourire à Dal…

« -Are you ready for the test ? Don’t forget it ! I hope you’ll have a good result, for this time, Tim ! »

Ouais ouais, i’m rédi for youre test ouais. Pfff, je suis dégouté… Dalila traîne avec ses copines qui ricanent comme des dindes au fond du couloir. Je me contente de lui répondre avec un délicieux hochement de tête bien hypocrite, et je file. Je trace, même. Je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de marcher vite. Je n’aime pas cette journée. Je n’aime pas la manière dont elle a commencé. Je n’ai pas aimé la discussion avec ma mère. Je n’ai pas aimé la discussion avec mon père. Je n’ai pas aimé prendre ma prof d’anglais pour Dalila. Je n’aime pas ma prof d’anglais et sa voix toujours enthousiaste et sur-aïgue, avec son accent américain exagéré qui ne fait même pas américain. Je n’aime pas les copines de Dalila. Je n’aime pas leurs rires. Je n’aime pas la machine de boissons qui marche pas. Puis je n’aime pas l’été.

Je trace.

-« Eh, tu peux pas faire gaffe un peu ?!
-Ça va, pas fait exprès.
-Pas fait exprès ? Tu t’fous de ma gueule ?! Tu m’as carrément foncé dedans!
-Eh ça va, n’exagère pas non plus. J’me suis excusé, c’est bon.
-Moi ? j’exagère ? Tu veux voir si j’exagère ? »

Je décide d’ignorer, et de repartir en cours. Quand je vois Dalila qui, apparemment interpellée par la bousculade, nous observe de loin… Je ne peux pas. Je ne peux pas fuir comme un lâche alors que je suis provoqué sous ses yeux. Je décide de prendre la situation en main.

-Bon tu veux quoi au juste ? » Je hausse le ton, en mettant légèrement en avant mon torse et en hochant la tête en avant.

Il se met à rire. Un rire arrogant.

Il vient de pousser mon épaule.

-« P’tit con, va »

Je le pousse contre le mûr. Dalila a la main devant sa bouche, ça doit vachement l’impressionner. Il me repousse contre le mûr d’en face, je lui attrape le col, mais il me repousse. Quand j’essaie de lui en mettre une, il me tord le poignet et me repousse encore plus fort.

-« Va te faire foutre »
Voilà tout ce que je trouve à répondre.
Maintenant, j’ai un coquard.

Dalila est partie… J’ai honte, mais je n’aime pas ce sentiment, alors je laisse un sourire se dessiner sur le coin de mes lèvres, comme si j’étais vainqueur du combat.
Mais en fait, je ne suis vainqueur de rien du tout. Et lui non plus d’ailleurs, puisque nous sommes finalement tous les deux à la même ligne d’arrivée : le bureau de la proviseure.

Bon, au moins je loupe le contrôle d’anglais…! Super journée, non ?

Chapitre suivant : « Entourage »

Résumé
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