S.1, Chapitre 2

Entourage

-« Ouah, mec ! Comment tu l’a trop chauffé ! » s’esclaffe Jimmy, en me sautant presque sur le dos.

Lui, c’est Jim. Il a redoublé sa seconde et sa 3e. Il est souvent en survêt, un bonnet à motifs de bananes toujours mit à l’arrache qui pend à l’arrière de la tête. Puis c’est le genre de mec qui drague très mal, mais qui se vante de la manière dont il aborde une fille, et le pire c’est qu’il me donne des conseils pour passer un super rencard avec Dalila… Pourtant, je trouve qu’il est attachant… A sa manière…!
Là où je le trouve incroyable, c’est dans cette manière qu’il a, de toujours tout positiver. Par exemple, là, je me suis fais défoncer la gueule devant Dalila, j’ai 3h de colle vendredi jusqu’à 18h, (Ouais je sais, ça fait mal) mais il me félicite en me secouant comme un prunier.

-« Ouais, bon c’est plutôt lui qui m’a cherché
-Rho c’est pas grave, tu feras mieux la prochaine fois ! »
Je le regarde, en haussant le sourcil vers le haut.
-Mais détends toi mon pote, il n’y aura pas de prochaine fois. Parce que non seulement je me suis fais défoncer par cette armoire, mais en plus de ça, j’ai aussi les parents qui ne vont pas tarder à me mettre des claques si je continue mes conneries… »

Son rire moqueur sur-aigüe me fait malgré tout esquisser un sourire.

« Bah alors Timounet! Il t’as fait une petite retouche maquillage à l’œil droit ou quoi ? Ça te va super bien le violet ! »
(De nouveau le rire stupide de Jim)

Elle, c’est Flora. Mais elle n’aime pas son prénom, donc tout le monde l’appelle Flo ! De loin, elle a plus un style de mec que de meuf, et ça lui va plutôt bien je trouve. Elle aime le vélo, les trucs qui te font de gros trous dans les oreilles. Elle porte toujours une chemise à carreaux autour de sa taille, et la main de sa copine dans la sienne. Ça doit faire environ 1 an qu’elles sont ensemble, et donc, sa chérie  traîne toujours avec nous. Et qu’est ce que elle peut être reloue. Elle parle toujours, toujours toujours toujours, et le pire, c’est que ce n’est même pas intéressant. C’est pas du tout le caractère qui ressemble à Flo, je sais pas ce qui lui plaît chez elle d’ailleurs… Mais bon, elles sont heureuses ensemble et tant mieux.
Elle a deux manies qui lui sont bien propres, et sans lesquelles elle ne serait pas cette petite Flo que nous connaissons tous depuis 2 ans : La première, c’est de toujours pincer la joue lorsque elle veut embêter les personnes qu’elle apprécie. La deuxième, c’est qu’elle a tout le temps des idées im-pro-ba-bles !
Par exemple, pendant les vacances d’été elle s’est inscrite en cachette à un saut de parachute, chose contre laquelle ses parents s’y opposaient fortement. Et attends, le pire c’est qu’elle a vraiment sauté en parachute cette folle ! Elle est partie de chez elle au beau milieu de la nuit, le 5 juillet à 1h du matin. C’était son anniversaire, elle avait 18 ans et voulait marquer le coup ! Pour ne pas se faire cramer par ses parents, elle nous a entraînés dans un plan de malade : j’ai même dû la couvrir le lendemain, en disant à son père qu’elle était en rendez-vous avec la conseillère d’orientation… (Tu parles…)
Et j’ose même pas te parler de cette soirée, au bal de promo qu’avait organisé le lycée, où elle est montée sur scène en m’obligeant à la suivre pour crier dans le micro afin de présenter sa candidature de déléguée pour l’année prochaine. (Et je suis aujourd’hui son suppléant…)

-Ouais, merci Flo… Dépanne moi une feuille s’il te plaît, j’ai pas fumé depuis hier, je n’en peux plus.
-Tiens, je vais faire mieux : Je te la roule pour toi, je sais que mon pauvre Timothée n’a pas eu une journée très douce ! »

Pendant que j’esquive sa tentative de pinçage de joue, c’est Raphaël qui arrive. Yes, putain ! Je vais enfin pourvoir partager la honte de ma vie sans qu’on se foute de ma gueule.
Raph est mon meilleur ami, depuis l’école primaire. J’ai toujours été fasciné par cette maturité qu’il a depuis qu’il est tout petit. Au CE1, il me donnait déjà des morales à la grande philosophie, en me récitant des vers de Jean de La fontaine quand je me foutais de lui en cours d’EPS, par exemple. Ou mieux, il me sortait des citations de Nelson Mandela du style :

« Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu’un d’autre de sa liberté. L’opprimé et l’oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité »

(Nelson Mandela)

lorsque je voulais un peu trop faire mon chef à la cour de récréation.
Oh ! et je ne peux pas te parler de Raphaël sans te raconter cette anecdote : Un jour, la maîtresse nous a fait une longue morale de une demie-heure, car une fille avait du mal à réciter sa poésie devant toute la classe. Alors, elle s’en ai prise à tous les élèves, en disant que si nous ne sommes pas capables d’apprendre un simple poème, on aurait beaucoup de mal à réussir dans la suite de notre scolarité. Eh bien, tu sais ce qu’a fait Raphaël ? il a poliment levé le doigt, (en faisant attention de ne pas parler avant que l’exécrable maîtresse l’interroge), a levé délicatement ses petites fesses de la chaise, a mit ses mains soigneusement derrière le dos et a récité de la manière la plus naturelle qui soit :


« Il est difficile d’expliquer à quelqu’un qui a les idées étroites qu’être éduqué ne signifie pas seulement savoir lire et écrire et avoir une licence, mais qu’un illettré peut être un électeur bien plus éduqué que quelqu’un qui possède des diplômes. »

(Nelson Mandela)

La maîtresse ne savait pas comment réagir face à une telle réaction d’un gosse de 7 ans, alors elle l’a renvoyé chez le directeur, qui n’a pas su comment le punir en raison de la capacité incroyable de Raphaël de se défendre au travers d’une sacrée éloquence.
Pour tout te dire, il a en fait apprit par cœur une bonne partie des citations de Nelson Mandela en notant chacune d’elle dans un petit carnet. Il a toujours été passionné par ce grand homme !
Aujourd’hui, il est fan des salles de musculation, du jogging à 8h les samedis matins, et tout ce qui fait transpirer. Il aime faire attention à son hygiène de vie, faire gaffe à ce qu’il mange, à ce qu’il boit, à ce qu’il respire… Bref, t’as compris quoi !

Lorsque il m’aperçoit, il me regarde, interloqué, comme si il analysait mon visage.
J’anticipe :
« -Oui, je sais, j’ai un coquard, je sais, je sais, je me suis battu c’est pas bien.
Il hausse des sourcils, et rigole silencieusement.

-Allez viens, on va boire un truc à la cafétéria. Dit-il, en me tapant l’épaule.
Jimmy, Flo ? Vous nous rejoignez ?
-J’attends ma copine, on vous rejoint dans 15 minutes !
Répond Flora en me tendant mon roulé de shit, puis deux autres sachets en rab
-Merci, t’es la meilleure.

Puisque Raphaël est près de moi, je vais éviter de l’allumer, si je ne veux pas de morale d’1h sur les conséquences néfastes de fumer. Puis il fait gaffe à ce qu’il respire, de toute façon…

Sur la terrasse, le soleil tape sur ma peau, mais ma bière me glace la gorge, et j’adore cette sensation. Raphaël et moi se tapons des fous rires en imitant chacun son tour la réaction de ma mère si elle avait assisté au baston de ce matin !
Ça a aurait été épique, pas vrais ?!
Après 5 minutes de bon délire, un petit silence s’impose, le temps que l’on reprenne un peu notre souffle. Mais je pense que Raphaël est comme moi, il n’aime pas trop les silences au milieu d’une discussion.

-« Eh, au fait ! J’ai une question
(Oh putain…) 
-Ouais, balance ? Dis-je, avant de finir ma bière en cul sec.
-Pourquoi tu fumes ?
Rhooo, Raph, tu vas pas recommencer ! Je sais, des études ont été menées en 1990 par des étudiants Russes de 10ème année de médecine qui ont analysé les effets néfastes, maudits, sorciers et mortels de fumer deux clopes par jour. Leurs expériences du turfu ont démontrées que le tabac te bouffait ton espérance de vie, et que tu avais 50% de chances de mourir à 31 ans.
Il ri.
-Tu exagères.
-Eeeh, pas tellement ! A t’entendre, on dirait vraiment ton discours ! Tu te souviens en 6e, quand tu as giflé Flora parce que elle s’était ramenée avec sa première cigarette ?!
-Timothée, tu mélanges tout ! Puis de toute manière, j’ai arrêté de te conseiller d’arrêter de fumer, car tu as 17 ans, et je pense que t’es au courant de tout ça. Bon, reste à voir pour les statistiques, là t’es pas trop au point par contre…
-Ouais, ouais bon, osef  des statistiques ! Pourquoi tu m’as posé cette question, en fait ?
-J’y viens : En cours de bio, on doit préparer un exposé sur les conséquences ainsi que les choses à savoir sur l’alcool, la cigarette, des drogues, et les relations sexuelles, afin de faire de la prévention et de la sensibilisation dans un collège. Et du coup, avec mon groupe de travail, on a choisi le sujet de la cigarette.
-J’suis sûr que c’est toi qui a proposé l’idée de la clope ! Dis-je, pour le taquiner.
Pour me faire taire, il me jette son reste de glaçons à la figure.
-Laisse moi terminer, ohlala ! donc, je disais, que pour enrichir notre exposé, nous avons décidé de faire un sondage en posant cette question à des fumeurs, dans notre entourage.
Du coup, je te relance la question : pourquoi tu fumes, et surtout, pourquoi as-tu commencé ?
-Bah j’sais pas, moi.
-Tu ne m’aides pas trop, là…
-Eh bien, là, maintenant, tout de suite, non, je ne vais pas réfléchir sur le sens de ma vie qui m’a amené à allumer mon premier joint ou ma première clope, je ne sais même plus. Mais laisse moi un ou deux jours pour y réfléchir vite fait, et je te dis. OK ?
-Ouais, bon OK! »

Pour l’embêter, je lui propose le joint soigneusement roulé de Flo, et il me répond avec un petit coup dans l’épaule.
Haha, t’es con… 

« – Jimmy est là ! regarde le, comme il court ! Trop chelou !
S’esclaffe t-il, ce qui me surprend.
Je regarde Raphaël, interloqué : OK, il est Le Sportif par excellence, mais ce n’est pas une raison pour critiquer ceux qui ne courent pas comme lui…
Il a l’air de ne pas très bien comprendre, car il continue de scruter Jim attentivement de loin, en plissant les yeux, les sourcils froncés.
Alors je le regarde à mon tour, et en effet quelque chose cloche: Il semble courir avec un truc dans les bras, mais c’est flou, il est loin…

« -JIM !! JIM ! »
Raph se lève brusquement en faisant tomber la chaise au sol et court vers Jimmy. Tout se passe très vite.
Je les rejoins, en courant moi aussi, sans trop savoir pourquoi… Derrière moi, le serveur nous lance des injures :

– » Eh oh, vous là-bas ! Espèces de voyous de merde ! Allez-y, courrez, vous allez voir c’que vous allez voir ! Je vais appe… »
En fait, je n’ai pas vraiment prêté attention à ce qu’il m’a dit par la suite.

J’arrive enfin à l’endroit où Raphaël a rejoint Jimmy

Flo est allongée au sol, inconsciente et du sang coule derrière sa tête, sur le sol, sur les chaussures de Jimmy, partout. J’ai du mal à faire sortir un son de ma bouche…
– » C’est quoi ce bordel, qu’est ce qu’il s’est passé ?!
-Tais toi, appelle le SAMU, et bouge toi, me dit Raphaël, en essayant tant bien que mal de stopper l’hémorragie avec son tee-shirt.
-Mais je sais même pas ce qu’il faut dire au téléphone moi !
Je lève les yeux vers Jimmy, il essaie de parler mais il est incompréhensible. C’est la première fois de ma vie que je le voit comme ça.
J’appelle le SAMU, je décris de mon mieux ce que je vois tout en tâchant de bien répondre correctement à leurs questions. Ma voix tremble, mais je crois que je me débrouille plutôt bien, finalement.

Je ne sais même pas ce que je suis en train de ressentir, tout se passe tellement vite, je ne sais pas quel sentiment choisir, là, entre l’angoisse, le choc, l’incompréhension, la haine, la tristesse… Puis pleins d’autres trucs chelous.
Ça semble irréel.

Quand le SAMU embarque Flo d’urgence, nous apprenons que nous ne pouvons pas l’accompagner, en raison de trucs chiants que j’ai pas trop compris, à part le fait que nous ne sommes pas majeurs, sauf Raph mais il a refusé de me laisser seul avec Jim qui a l’air d’être sous un truc du genre état de choc…

On s’assoit sur un banc, au fond du parc et on parvient à le calmer. Il tremble, mais on lui donne à boire, en entourant ses épaules avec nos bras.

« – Vélo… Elle est tombée à vélo sur la route, elle voulait… Elle voulait se lancer le défis…de dépasser un camion, j’ai voulu l’en empêcher je vous jure… J’ai tenté de la rattraper mais c’était trop… trop tard, j’ai vu du sang… et une voiture l’a percutée… J’ai vu du sang, beaucoup de sang, de partout par terre, sur mon tee shirt et dans ses cheveux, puis… Puis je l’ai portée jusqu’ici mais j’arrivais pas… Pas à courir assez vite avec elle… Avec elle dans mes bras… Je voulais pas… Pas que que tout ça arrive… »

Je regarde Raphaël, car je ne sais pas quoi répondre. Mais il garde lui aussi le silence, il ferme même les yeux et je peux juste entendre sa respiration, voir sa sueur couler dans sa barbe, et le sang de Flo devenir presque sec sur ses mains.
En fait, on reste silencieux. Nous sommes assis là, tous les trois sur ce banc à l’ombre, serrés les uns contre les autres en se tenant les mains très très fort, comme si on s’agrippait au rebord d’une falaise, pour ne pas tomber dans le vide. Et je crois que nous sommes restés comme ça une bonne dizaine de minutes.

C’est fou ça, j’ai à peine eu le temps de te présenter mes potes et de te raconter ma vie que une d’entre eux est quelque part, entre la vie et la mort. Désolé, cher lecteur, désolé cher lectrice pour cet inattendu… Je te tiendrai au courant de son état.

Après un long moment, nous décidons d’appeler la mère de Jimmy pour qu’elle vienne le chercher.
Au moment où elle sort de sa voiture totalement effarée, elle jette un regard noir à Raphaël et moi, comme si nous étions entièrement responsable de la situation. Elle met soigneusement Jim dans la voiture, qui demeurait toujours dans cet état aussi étrange que indescriptible et triste à voir en même temps… Et la bagnole s’éloigne aussi vite que lorsque elle est arrivée. Raphaël rentre à pieds, après m’avoir demandé environ 6 fois si j’étais vraiment sûr de vouloir rentrer tout seul, après quoi il m’a recommandé de prendre soin de moi, et de ne pas trop tarder à rentrer, patati et patata.

J’allume ce joint que Flo m’a roulée il n’y a même pas 1 heure.
Et là, je regarde la fumée s’échapper de ma bouche, en espérant seulement que ce n’est pas la dernière fois que je fume le sien…

Je revois le sang et je revois Flo inconsciente, inactive, pâle, immobile, presque absente. Je revois Jim tout rouge, courir avec Flo dans ses bras. Je revois Raphaël, les mains dans les cheveux, dans le visage, puis de nouveau dans les cheveux, tout en se mordant les lèvres pour ne pas pleurer. Je déteste son visage, lorsque il est comme ça. Car c’est plus triste de voir quelqu’un qui se retient de pleurer plutôt que quelqu’un qui pleure à chaudes larmes. Voir tous les traits de son visage, qui se tordent, se contractent, se tirent, pour empêcher toute larme de s’écouler, puis le voir sourire avec des cris dans les yeux, qui te disent : « J’sais que je ne suis pas crédible. Mais s’il te plaît, fais comme si tu me voyais gérer la situation ». En fait c’est ça, la douleur.
Et moi, je me vois dans le reflet d’une vitre pas loin en face. Moi aussi, j’ai ces traits dans le visage qui tirent de tous les côtés
Je suis là, stoïque, en train de fumer ce truc de Flo. Rien d’épatant.
Pourquoi je fume, d’ailleurs ?

Bah j’en sais foutrement rien. Tu fumes, toi ?

Chapitre suivant : « L’effet contre-coup » / Chapitre précédent : « En gros, ma vie. »

Résumé
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