S.1, Chapitre 4

« Dalila »

Franchement, il ne faut vraiment pas avoir de chance pour tomber amoureux d’une fille qui n’en a rien à foutre à ce point.
Si seulement on pouvait choisir de qui on tombe amoureux, l’amour serait un petit peu moins con, et un peu plus beau, puis beaucoup plus simple.
Qu’est ce que les choses peuvent être mal faites.
Néanmoins et heureusement, je ne pense pas être le seul sur cette planète à connaître ce truc, là : La friendzone. Si tu as la chance de ne pas connaître ce que c’est, je t’explique vite fait pour que tu comprennes.

« -Je t’aime !
-Moi aussi je t’aime, tu es un super ami. »

Voilà, c’est un peu ça en gros. Tandis que toi, tu veux aller plus loin que ce stade de l’amitié, elle, elle te considère comme son ami, ou pire : son frère de cœur. Voilà ce qu’on appelle la friendzone. Et si c’est ton cas actuellement, mon pote… Tu as tout mon soutien.

Pour fêter la fin de l’année et le début des vacances, Jim a organisé une soirée chez sa tante qui lui a prêté sa grande maison, au bord de la plage. Il a invité pleins de gens, des gens que je connaissais, que je ne connaissais pas, des gens que j’appréciais et d’autres pas du tout. Bref, il y avait beaucoup de monde. Et c’est un peu la raison pour laquelle je n’avais pas envie d’y aller… Mais Jimmy a insisté, Flo a insisté, Raphaël aussi, alors j’y suis allé.

***

Dernier examen, terminé. Je me sens bien, car les cours, le lycée, les contrôles, les profs, tout ça, je n’en entendrai plus parler pendant deux bons mois. Mais d’un autre côté, je sens que j’ai bien foiré les deux dernières épreuves.
La prof puait de la gueule, à un point mais tellement fort que je faisais exprès de faire des réponses les plus longues possibles pour éviter qu’elle ouvre sa bouche pour me poser une autre question. Elle n’articulait pas, et je devais à chaque fois lui demander 3 fois de répéter ce qu’elle me demandait. Et puis son regard qui partait vers le haut, ses soupirs puants qui me faisaient bien comprendre :
« tu te foires, là ! Rhalala… Tu vas voir, la sale note que tu te ramasseras.
Punaise, je t’assures, j’avais envie de lui mettre une tarte. Déjà, j’ai fais l’effort d’être venu à son entretien pourris, là. Alors elle n’avait pas à se plaindre si je ne comprenais pas ses questions à la con.
« l’examen est terminé, tu peux disposer. » Ceci est la meilleure phrase de délivrance qu’un étudiant peut entendre.

En sortant de la salle, je claque la porte et fourre à l’arrache mes documents et mes affaires dans mon sac, que je fous sur mon épaule, puis je fonce jusqu’à la sortie de ce foutu établissement.
Une soirée dans une méga maison au bord de la mer m’attend !
Mais juste avant, je dois passer au hangar en ruine. J’ai promis à Jim de ramener du shit pour ce soir. J’espère juste ne pas avoir de problèmes avec Erwan, arrivé là-bas… Mais bon, ça va le faire ! (Enfin, je l’espère).

Je suis assis au sol, j’attends que le temps passe, j’attends Erwan. C’est la première fois qu’il a autant de retard, et il fallait que ça tombe maintenant, putain.
Je fais des dessins débiles sur le sol avec un bâton, j’essaye de réfléchir à un moyen de choper quand même quelques sachets de shit même si il y a peu de chance à ce qu’Erwan arrive avec un sourire m’annonçant la bienvenue. Il crève de chaud, et l’endroit est désert. Je m’ennuie… Je me lève alors pour explorer le hangar à moitié en ruine. Il y a des vieilles voitures aux portières à moitié décapitées, des chaises poussiéreuses, des planches, des tables cassées mises en tas au milieu, des boîtes de conserve avec des trucs gluants à l’intérieur (et je n’aimerais pas trop savoir ce que c’est…). Il y a de vieux trucs brûlés, et tu ne marches pas 1m sans te prendre un truc dans les pieds.
Il fait sombre. Mais quelques rayons de soleil apparaissent au travers des fissures du toit, ce qui me laisse apercevoir des tags jaunes, oranges et noirs sur les murs. Je m’approche pour regarder, et ça a l’air de signifier quelque chose :

« Sang donné = dette payée + vie sauvée »

Je trouve que le graphisme est très bien fait. Les couleurs vont drôlement bien ensemble, et c’est écrit avec une jolie écriture. C’est le seul truc joli et pétillant dans cet endroit paumé, puant le moisi et le brûlé.
Pendant que je contemple ces grosses lettres colorées qui illuminent ce mur crade, j’entends soudain des pas venir de nulle part. Chaque petit son, chaque petit craquement résonne, ce qui me laisse un peu le temps d’analyser d’où vient ce bruit…
Mais je ne vois personne. Je recule doucement, pas à pas en regardant autour de moi : Silence.

« Il y a quelqu’un ? » Dis-je, en balayant l’endroit avec ma lampe de poche. Personne.

« Erwan, c’est toi ? »

Puisque ce bruit de pas a brusquement cessé, je choisi de m’avancer en direction du fond du hangar, car c’est de là ou provenaient les craquements. Je dois avouer que c’est un peu flippant, et quand je regarde l’heure, je constate que je suis dans la merde. Mon père vient me chercher devant le lycée dans 10 minutes, pour un rendez-vous à la mairie… (je lui ai fait croire que je finissais les examens à 17h, afin d’avoir 1h pour négocier avec Erwan).

« Putain, qu’est ce qu’il fou ? »
Dis-je à voix haute, tout en déverrouillant mon téléphone afin de l’appeler, lorsque je vois tout à coup un autre tag en rouge sur le sol, juste sous mes pieds. On dirait plutôt de la peinture étalée à l’arrache.

« Casse-toi ! »

C’est quoi ce bordel ?! Est ce que ce truc était déjà écrit là, avant ? Est-ce une coïncidence, ou bien je suis juste parano ?
Est ce que je dois rester ou fuir, j’en sais rien. Je reste bêtement là, regardant le sol dégoulinant de peinture rouge, comme si je réfléchissais. Alors que je suis à deux doigts de me pisser dessus…
Quand tout à coup, une voix me fait sursauter.

« Tiens, te voilà… Tu m’excuseras, pour mon retard. Je cherchais désespérément un moyen pour… Comment dire… Te casser la gueule ? »
Il est là. Il sourit à pleine dents, et jongle avec un petit couteau comme si c’était une marionnette.
Je recule, les mains en l’air. J’ai envie de dire quelque chose, mon instinct de défense brûle sur mes lèvres. Mais mes yeux restent fixés sur le visage narquois de Erwan, un mec grand, roux, en sweat noir et jean déchiré.

« Bah qu’est ce qui a Timothée ? Quelque chose… Ne va pas ? Tu es tout pâle! »
Dit-il, en riant. Je recule toujours, lentement, vers la sortie.
-Erwan, écoute-moi, OK? Ne… Ne fais pas de connerie.
-Oh, monsieur, veut que je l’écoute. Eh bien, parle-donc ! Dis moi ! Peut-être vas-tu enfin m’expliquer pourquoi tu ne m’as toujours pas rendu mes 160balles depuis plus de trois mois ?
S’exclame-il, en me parlant comme si j’étais un gosse. Chose que je déteste.
-J’ai eu des petits… Soucis d’argent ces derniers temps, et…
-Excuse entendue plus de mille fois ! Ils disent tous ça.
-Soit, soit. Mais j’ai un rendez-vous avec la mairie, là tout à l’heure… Je vais travailler cet été, et je te payerai ma dette. Laisse moi jusqu’à fin juillet, et je te promets que tu auras tes 160balles. OK?
Je continue de reculer. Il ri, en jouant de nouveau avec son couteau comme un gamin à qui il faut qu’on enlève vite un jouet dangereux.
-T’es bien mignon, Tim. Mais j’ai besoin de mes 160balles cette semaine, car j’attends une « petite » livraison de shit ce vendredi. Et je suppose… Que tu n’as rien sur toi, n’est-ce pas ?
Je fouille désespérément mes poches. Mon porte-feuille ne contient qu’un pauvre billet de 10 Euros, qui était censé payer un petit stock de shit pour ce soir. Or, vu la situation actuelle, je pense que c’est foutu d’avance pour en ramener à la soirée.
– J’ai là un billet de 10, je te paye le reste cette semaine.
Il reste silencieux, s’approche de moi avec son couteau à la main. Je recule toujours, et il avance encore et encore, quand il stoppe tout à coup ma marche en me chopant violemment par le col.
-Tu te fous de ma gueule ?
Je reste silencieux, et mon regard transperce le sien, comme si j’espérais que cela suffise à le convaincre de au moins ne pas me casser la gueule. Finalement, il ouvre la sienne :
– Écoute moi bien petite connerie sur pattes. Ça fait trois mois que mon trafic se noie à cause de manque d’argent. Et pourquoi, à ton avis ? Car toi et d’autres tapettes me doivent encore de l’oseille. Mais je sais bien que tu es venu pour me gratter encore ta dose de shit.
Après un petit silence, il poursuit dans un sourire en coin :
– T’as le droit à ta merde, à une seule condition : Soit tu me ramène le reste du fric avant vendredi, soit je me pointe devant ta baraque avec deux ou trois mecs en plus, que tu apprécieras sans aucun doute. Mais tu ne voudrais quand même pas que ta famille voit sa petite maisonnette en désordre, n’est ce pas, mon cher Timothée ? »
Il me secoue avant de me jeter violemment devant la sortie du hangar contre une sale voiture à moitié pétée, qui tombe en débris après le choc. Il m’arrache le billet de 10 de la main, et me jette en échange un minable et minuscule morceau de shit à la figure.
Mais, au lieu de partir, il reste planté devant moi, toujours avec ce couteau entre les doigts. Je suis tétanisé.

Quand soudain, une main me tire jusqu’à dehors, et me fait rapidement monter dans une bagnole, qui démarre à toute vitesse. Je n’ai même pas le temps de croiser le visage de la personne qui m’a tiré de là, que la voiture roule à mille allure.
Je prends le temps de m’asseoir sur la banquette arrière, je reprends mes esprits tout en essayant de m’attacher pendant que le conducteur déambule à fond dans les virages, sur cette petite route perdue.
Je regarde dans le rétroviseur, et il s’agit… D’une fille. Blonde, avec un foulard rouge dans les cheveux. Elle a une veste en jean, et des yeux bruns, qui deviennent roux au soleil.

« Ça va ? »
Dit-elle toute souriante et sur un ton enjoué, comme si elle était venue me chercher chez ma grand-mère, me demandant comment étaient les tartelettes à la fraise et aux myrtilles. Cette fille semble complètement… absurde, et je crois que je l’apprécie déjà.

Je me redresse, en m’accrochant à son siège dans les virages.
-« Euh… Je…
-T’es un peu con d’être resté planté là, à regarder le sol. Il te fallait quoi de plus, pour que tu comprennes qu’il fallait te barrer ?
-Attends, attends, quoi ? Mais… C’est toi qui a écrit ce truc au sol ? T’es qui ? Et comment tu savais que je…
-Pas le temps d’expliquer, désolée. J’te dépose où ? Dis moi vite, je fonce vers la sortie, là.
-Euh, merde… Je dois aller où déjà ?… Lycée ! Devant le lycée.
Elle ri.
-T’as l’air un peu paumé, toi non ?
La honte… Je tente de reprendre le contrôle de moi-même.
-Non non, pas du tout. C’est juste que…
-…Non mais ne te justifie pas, ce n’est pas grave. C’est mignon je trouve.
-Attention, t’es à contre sens putain !!!
-Mais non, t’inquiètes ! c’était juste pour doubler ce pépé, il roule à 20km heures. Regarde, là, je me remets sur la voie.
Cette fille est folle.
-Il faut que tu te détendes, toi hein, t’es pas tranquille. »
En disant ces mots, j’aperçois juste ses yeux moqueurs m’observant dans le rétroviseur.

« -Et voilààààà ! Nous y sommes. Tu étudies ici ?
-Ouais, j’ai finis les examens cet après-midi.
-Cool.
Petit silence.
-Bon, euh… Faut que j’y aille. Merci pour tout à l’heure, au fait.
-De rien ! Espérons que tu n’aies plus à te retrouver dans ce genre de merde.
-Ouais…
Je m’apprête à sortir de la voiture, quand elle dit des mots qui me retiennent quelques secondes sur place :
-J’suis sérieuse. Erwan est un mec qui ne rigole pas, alors je te conseille de régler rapidement ce problème que tu as avec lui…
-Je sais… Merci. A plus. »

Avant qu’on se sépare, j’ai voulu me retourner rapidement pour découvrir qui était cette fille, mais à peine je suis sorti de la voiture qu’elle a démarré à fond en direction de je ne sais pas ou.
Je regarde la voiture s’éloigner au loin, le temps de remettre mon esprit en place.

« -Eh oh, Tim ! Tu es dans un autre monde ou quoi ?!
Mon père m’interpelle de l’autre côté du trottoir, en me faisant comprendre qu’il est assez pressé.
-Oui, euh enfin non, j’arrive !
Dans la voiture, il me regarde dans le coin de l’œil, d’un regard suspect.
-Eh, gamin, ça va ? T’es tout pâle ! C’est la fin de tes examens, qui te met dans un état pareil ? T’en fais pas, va. Ça va le faire !
Et là, sans contrôler quoique ce soit, je me mets à rire, à rire aux éclats. Si seulement c’était uniquement à cause des examens qu’il s’inquiétait de mon cas. Si seulement. En essayant de me calmer, je tente de placer quelques mots entre deux rires nerveux :
-Oui, oui… Ça va ! C’est juste la pression des examens qui retombe. Tu as raison.
Si seulement il avait raison.
-Oulah, t’as besoin de repos toi. Bon, c’est pas qu’on est en retard à cause de ton retard de 15 minutes, là, mais la mairie ne va pas nous attendre 2 heures. Donc je conduis maintenant, mais pour aller à ta soirée, tu prends le volant ! Tu dois avancer dans tes heures de conduite.
-J’ai envie de vomir.
-Oh non, Timothée, pas dans la voiture sérieux ! »

Après toute ces péripéties et le moment vomito au bord de la route, puis l’entretien avec une secrétaire de la mairie, je conduis en direction de la soirée, avec enfin l’esprit tranquille. Je travaille durant le mois de Juillet, j’aurai largement assez pour payer ma foutue dette à Erwan !

Quand, tout à coup, je me souviens de sa menace.
Si je n’ai pas les 150 Euros d’ici vendredi, ce n’est pas moi qui aurais des ennuis, mais ma famille. Et là, ça craint. J’ai trois jours pour me délivrer de cette merde…

« -Hum, dis papa…
– Oui ?
-Ça me gène de te demander ça, vraiment mais… Comment dire
-Dis moi toujours !
-Tu sais, en Octobre j’ai 18 ans, et j’aimerais un nouveau téléphone. Le truc c’est que il va bientôt sortir, et en Octobre les prix augmenteront, j’suis sûr. Alors j’aimerais l’acheter au plus vite.
-OK, et ?
-Alors voilà, je voulais savoir si tu voulais bien me passer 150 Euros cette semaine.
Son regard est suspect.
-Pour ton anniversaire, donc ?
-Ouais… J’aimerais l’acheter cette semaine au plus vite
De nouveau son regard suspect
-Tu sais, les réductions, tout ça… Faut en profiter.
-150 balles, là maintenant ? C’est pour de la drogue, ou quoi ?

Il s’explose de rire.
-Mais ne me regarde pas avec cette tête là ! Je te fais marcher.
Après un moment de silence, il poursuit :
Ahlala, si tu savais le nombre de jeunes embarqués dans ce trafic, c’est triste, hein… Tu sais que la semaine dernière, aux infos, ils ont parlé d’un dealer qui a tué un gamin de 15 ans ? Ça fait peur.
-Ouais, carrément…
Mon cœur bat à la chamade.
– Bon, je te fais un chèque en rentrant, si j’y pense. En espérant que tu l’utilise à bon escient et que tu réponde au téléphone, si je te le paye !
-Merci, papa. Merci.

Soudain, une voiture frôle la mienne en me doublant brusquement. Une 207 grise et cabossée. Mon père prend peur :

« -Mais qu’est ce qu’elle fou elle ? Elle est folle !

Et là, je comprends. C’est elle. C’est sa voiture. C’est sa manière de conduire, c’est sa manière de doubler ceux qui ne roulent pas comme elle.
C’est cette fille au regard roux au soleil, à la voix gaie, aux cheveux blonds. C’est cette fille au visage encore inconnu, cette fille que j’ai trouvé belle rien qu’à sa voix, à ses yeux et à son grain de folie. C’est cette folle là, dont mon père parle.
Une nouvelle occasion se présente pour la voir, croiser son regard et son visage au moins trois secondes. Juste ça.
Qui est-elle ?

Je ne réfléchis pas une demi-seconde : je trace pour la doubler à mon tour, je trace pour la suivre. J’appuie sur l’accélérateur, la voiture fait un sale bruit sur le virage et je laisse cette adrénaline s’en prendre à mon ventre. Des voitures klaxonnent, des conducteurs m’insultent, mon père gueule, et moi je ne lâche pas cette 207 des yeux.

-« MAIS TU FOUS QUOI ? RALENTIS IMMÉDIATEMENT ! TIM, TU M’ENTENDS? RALENTIS TOUT DE SUITE CETTE VOITURE »

Je ne lui répond pas, et je parviens presque à la voiture de cette déjantée. Quand, la fenêtre du côté conducteur s’ouvre et laisse passer une main me faisant un magistral doigt d’honneur.
Une provocation ? Parfait. J’accélère.

« ARRÊTE ! ARRÊTE ! TIM, TU CHERCHES LES ENNUIS ! TU VAS ARRÊTER CETTE BAGNOLE, NOM DE DIEU ?!
-DIEU, JE L’EMMERDE ! WOUUUUHOUUUU« 

Qu’est ce qu’il me prend ? Je ne sais pas. L’adrénaline me fait certainement dire et penser n’importe quoi.

Nous arrivons à un feu rouge, et elle semble ralentir. Je ralentis à mon tour, et replace ma voiture sur la voie juste à côté de la sienne.
Nous ralentissons chacun son tour, petit à petit. Je baisse la vitre, et m’apprête à voir enfin l’identité de cette fille.
Quand tout à coup, elle démarre finalement à toute allure en grillant le feu rouge. Mais quelle connasse.
Avant même que je reprenne le volant entre mes mains, mon père m’en a empêché et a arrêté le moteur.

– « Qu’est ce que tu cherches à faire, là au juste ? Hein ? Descends immédiatement, et passe de l’autre côté.
-Mais papa, putain…
-Ne discute pas. »
Vu son regard et le ton de sa voix, je m’exécute.

J’ai perdu la voiture de cette inconnue, et elle m’a semé.
Le reste du trajet est monotone et insupportablement silencieux.

Arrivé dans cette grande maison, tout est bruyant et plein de monde. La musique est à fond, mes potes s’éclatent, mais moi je suis assis dehors avec mon verre de vodka, et je n’ai envie de parler à personne.
Je n’arrête pas de repenser à cette fille. Pourquoi elle m’a aidé ? Comment savait-elle que j’avais besoin d’aide ? Qui est-elle, comment s’appelle-elle ?
C’est une fille blonde, avec un foulard rouge et des yeux marrons mais magnifiquement roux au soleil. Je sais qu’elle est magnifique, sa voix résonne de sa beauté.
Je regarde les vagues marcher à reculons, et avancer au ralentit. Je les contemples bercer l’écume, embaumant le silence du soir.
Le ciel scintille d’étoiles. Chacune d’elle semble m’observer, veiller sur moi. Quand, soudainement, je me sens profondément seul, engourdi de solitude. Je ne sais pas si tu as déjà ressenti la solitude. Pas celle que tu ressens lorsque tu t’isoles dans ta chambre, je te parles de cette solitude là, la vraie. Celle qui te laisse confronté à toi même, celle qui te donne un goût amer de toi même, comme si tu avais tout manqué dans ta vie, comme si tout manquait à ta vie. Tu ressens un putain de besoin de quelque chose, mais tu ne sais pas quoi. Tu ressens un vide, un gouffre, mais tu ne sais pas de quoi il a besoin d’être rempli. Alors tu penses que tu dois fumer, boire un coup, ou autre. Mais en fait non, c’est autre chose. Et ce sentiment là est insupportablement frustrant…

Je vais poser une question débile, mais admettons le, on se l’est déjà tous posée au moins une fois. Pas vrais ?
Est ce que quelqu’un m’aime vraiment ? Mes parents, tu vas me dire. Mais tu n’as pas vraiment compris la question. Je te parle d’un amour vrai, profond, tellement profond que c’est un truc que personne sur Terre n’aurai encore vécu. Mes parents, eux, ne savent même pas qui je suis vraiment, ils ne savent pas ce que je fais réellement. Ils prétendent m’aimer, certes. Mais si ils savaient ce que je faisais en cachette, si ils connaissaient mes actes, mes pensées, et la raison pour laquelle je gratte 150 Euros à mon père, ils ne m’aimeraient pas de la même façon. Ils changeraient d’attitude envers moi, ils auraient même peut-être peur de moi…
Finalement, l’amour est difficile à comprendre, difficile à cerner. Tout est trop difficile, de nos jours. On aime en se posant trop de questions, on aime pour des raisons particulières et précises. On se casse la tête et puis on se casse le cœur. On aime en attendant quelque chose en retour, et nous sommes finalement constamment déçus. L’amour engendre la déception et c’est pourtant une chose dont nous sommes incapables de se passer, comme si nous en étions dépendant mais à la fois déchirés de ce truc, là. Ce truc qui s’appelle L’amour. Ce truc qui fait battre ton cœur si fort qu’il le brise. L’amour est putain de paradoxal. Il blesse et guérit, il brise et répare, il détruit et reconstruit, il violente et adoucit, il pleure et rigole de nous. L’amour est un peu hypocrite, en fait. Il est plein de choses à la fois, il porte différents masques. C’est un vrai comédien, qui est faux mais qui fait comme si il était vrais.
Pourtant, nous sommes incapables de vivre sans. On est là, à tous vouloir se marier et fonder une famille, pour « l’amour ». Sans savoir ce que c’est vraiment.
Tu sais quoi, je me demande même si l’amour est digne d’être aimé.

– « Heeey, Timothée ! Je te cherchais ! qu’est ce que tu fous, tout seul sur la plage ? Viens à l’intérieur, c’est plus cool ! J’ai quelqu’un à te présenter. »
Jim, deux bouteilles de bière dans chaque main, entouré de deux filles complètement déchirées, saute comme un gosse qui réclame de l’attention.
– Ouais, j’arrive. Flo est là ?
– Yep. D’ailleurs elle a fini tout le peu de shit que tu as pris pour ce soir. Sérieux, mec, t’as pris 1 demi gramme, t’abuses ! On est 30!
– Non, 29. Raphaël ne fume pas. D’ailleurs, il faudrait que tu prennes le relais pour la récup’ de beuh et de shit, car c’est chaud pour moi en ce moment. »

Arrivés à l’intérieur, tout le monde est comme en trans. Certains se déshabillent presque sur le canapé en galochant par-ci par-là, d’autres sont affalés sur la table en prenant des shoots cul-sec de vodka, pendant qu’un pauvre mec se roule dans son propre vomis, juste à mes pieds.
J’trouve ça marrant.
Jim et moi essayons tant bien que mal de se faufiler au travers de la foule, je le suit jusqu’à la cuisine, où un groupe de 3 filles et 2 gars plutôt normaux, (autrement dit, sobres) sont en train de discuter en bouffant des chips.

« – Eh, Dalila ! Je te présente Timothée, il est lui aussi au lycée Saint-Denis. Tim, je te présente Dalila, ma demi-sœur. Elle s’est ré-orientée dans notre lycée, et sera avec nous à la rentrée ! »
Une jeune fille aux cheveux relevés et enrobés d’un foulard rouge se tourne vers moi.
C’est elle. Oh putain c’est elle. C’est elle, c’est elle, c’est elle.
Elle a un nez merveilleusement fin et raffiné, un sourire plein de malice assorti à son regard pétillant de caractère.

-Ah, salut… Salut Dalila ! Moi c’est Tim. Enfin, Timothée. Je m’appelle Timothée, mais… Tout le monde m’appelle Tim ! Bref, euh ça Jimmy te l’a déjà dit je pense…
Elle ri.
– Ouais, je sais je sais. T’inquiètes.
J’ai chaud, j’ai l’impression d’être ridicule. (Dis-moi que je gère, s’il te plaît…)

Jimmy qui était resté planté là au milieu, nous regarde, les bras croisés. Rien que son regard se fou de ma gueule. En posant les bières qui encombraient ses bras sur la table, il s’exclame :
– « Bon, écoutez, moi je vais vous laisser, hein ! Les autres vous venez ? Y’a du champagne, pour ceux qui ont foiré leurs examens ! »
Je le regarde, avec toute la pitié du monde dans mes yeux. Jim, ne me laisse pas planté là avec elle p’tain, c’est grave gênant ! Je le voit se retenir de rire jusqu’au seuil de la porte.
Quant à Dalila, elle n’a pas l’air gênée du tout. Elle ouvre deux bières, m’en propose une et s’assoit en tailleur sur la table.

Nous sommes restés là et avons parlé, puis ri pendant plus d’une heure, nous avons bu toute les bouteilles de bière qui restaient sur la table. Oups, une main par-ci par-là.
J’ai eu plus d’une heure pour la regarder, et même pour l’aimer. (je crois, je ne suis pas sûr). C’était des sentiments mélangés à la cigarette et à l’alcool, mélangés aux rires et aux visages maladroitement effleurés.
Je me souviens à peine des mots que nous avons échangés. Mais je me souviens que je me suis réveillé vers 11heures, dans un lit. Avec sa tête posée sur mon épaule.
Nous avons gardés contact, et je suis rentré chez moi dans une joie qui pue la nostalgie. Je voulais revivre cette soirée, me rappeler combien cette fille était belle, drôle, puis pleins d’autres choses.
Je suis rentré chez moi, en voyant un chèque de 150 Euros de la part de mon père. Tout était à peu près réglé. Puis mon cœur dansait la valse, la salsa, toute les danses du monde et puait l’espoir. Tout était presque rose. Je me suis jeté sur mon lit, et je regardais mon plafond, musique à fond dans les oreilles.
Je me suis dis que pour une fois, le hasard à bien fait les choses, au moins pour la rencontre de cette fille. Cette nuit était la plus folle de ma vie, ce matin était le plus beau, juste parce que je me suis réveillé avec ses cheveux dans le visage.
Cette fille est un mistral qui décoiffe, qui te donne envie de faire des courses poursuites, qui t’envoie de l’adrénaline en échange de tes sentiments. Cette adrénaline qui commence avec une boule au ventre, qui grossit jusqu’au cœur.

***

On est toujours sur ce foutu toit qui devient froid, et il fait bientôt nuit. Jim a encore de la salade entre les dents, et m’écoute parler la bouche ouverte.

– « Tu vois, ce n’est plus la peine pour moi d’insister. Depuis ce lendemain de cette soirée, c’est comme si elle avait mit sur notre relation cette étiquette « Amis » ou « sexfriends ». Elle n’avait même pas répondu à mes messages où je la remerciait… Au bahut, elle me fait la bise. On rentre parfois ensemble car nous habitons pas loin. On est dans la même équipe en cours de sport. On révise parfois ensemble à la bibliothèque, mais il n’y a rien.
– C’est parce que tu ne lui a pas proposé de rencard ! Me répond-il, comme si c’était évident.
– Mais non, arrête avec tes rencards. C’est pour les ringards, ça.
Après un petit silence, je poursuis en regardant droit devant moi, le regard dans le vide :
– Franchement, il ne faut vraiment pas avoir de chance pour tomber amoureux d’une fille qui n’en a rien à foutre à ce point. Si seulement on pouvait choisir de qui on tombe amoureux, l’amour serait un petit peu moins con, et un peu plus beau, puis beaucoup plus simple.
Qu’est ce que les choses peuvent être mal faites. Pas vrais ?
– Ouais, t’as raison.
Lui aussi, regarde à son tour dans le vide :
-Sinon, tu comptes aller voir Flo, demain ? Raphaël m’a dit que ça serait bien, qu’on aille la voir tous ensemble…
– Je ne sais pas, à ce qu’il paraît elle n’est pas encore réveillée.

Je regarde Jim dans le coin de l’oeil, et une larme coule sur sa joue. Après s’en être débarrassé brusquement avec sa main, il prend une grande inspiration et me dit, dans une voix brisée :

« Flo était ma meilleure amie… Je veux qu’elle vive.. »

Chacun de ces mots semblaient être un morceau fissuré, détaché de tout espoir. Je voudrais le prendre dans mes bras, lui promettre qu’elle se réveillerait cette nuit, lui promettre qu’on va s’en sortir, lui promettre que demain matin, Flo serait là, avec nous, à rire et nous pincer les joues. Lui promettre que cet accident n’était qu’un vilain cauchemar. Lui promettre tout ce qu’il voulait entendre.


Chapitre suivant : « Réveille toi » / Chapitre précédent : « L’effet contre-coup »

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