S.1, Chapitre 6

Au nom de la Loi

Ce n’est pas de cette manière là que ça devait se passer. Nous avions changé de plan à la dernière minute, car Ben avait échoué dans vol du plan de la banque. Il s’était fait repérer par des clients.
Erwan nous a rejoint en moto, très en colère contre lui. Tellement en colère qu’il a failli se battre avec Ben. J’ai tenté de les séparer, en vain : Erwan l’a menacé avec un couteau et Ben est parti. C’est Mehdi, un autre complice qui l’a remplacé, et a directement proposé un nouveau plan.
Dès que ce type est arrivé, plus rien ne m’inspirait confiance comme quelques minutes avant… J’avais comme un mauvais pressentiment. Puis… C’est parti en vrille.

***

Il fait nuit. J’ai tenu ma mère au courant que je suis en route pour une soirée avec Raph’ et Jim, et que je ne rentrerai pas avant le lendemain après-midi.
Ce n’est pas comme ça que tout cela devait arriver…
Je tente de me concentrer, car on se concerte encore une fois pour passer au plan B. Il s’agit désormais de cambrioler une boutique de smartphones et tablettes.
Nous attendons dans la voiture. C’est long. Nous sommes là, depuis 1 heure, à observer, à répéter le plan, à ré expliquer les informations qui ont besoin d’être comprises une dizaine de fois. Et on attend l’heure pour se lancer. C’est angoissant, tellement angoissant que ça me donne envie de vomir. Tu sais, cette boule au ventre, cette boule de stress tellement grosse qu’elle t’étouffe presque l’estomac… Néanmoins, c’est assez excitant. Ça me rappelle l’adrénaline que m’a provoquée la rencontre avec Dalila…

Tom se tourne vers moi, en insistant une dernière fois sur le plan:
-« Bon, t’as compris ? Mehdi attend dans les toilettes la fermeture de la boutique. Donc dans 5minutes, elle devrait être close, alors prépare-toi. Il va péter le disjoncteur pour désactiver les alarmes et les caméras. A ce moment là, il t’appellera. Donc garde un œil sur ton téléphone, car c’est là qu’il faudra que tu te bouge, parce que le gardien sera alerté par l’absence de signal. Mehdi s’introduira dans la réserve, prendra un max de téléphones, chopera les clefs de la sortie de la réserve pour l’ouvrir. Toi, tu seras juste dehors, de l’autre côté, et tu devras rentrer dans un sac tout ce qu’il te filera. Ensuite, tu nous rejoins en vitesse, et on file au hangar. Surtout, après avoir eu Mehdi au téléphone, n’oublie pas de désactiver ta localisation en mettant le mode avion. Pigé ?
– Pigé. Mais du coup, Mehdi fera comment pour sortir ?
Tom me fait un sourire en coin, avant d’ajouter :
-Ne t’en fais pas. Ici, nous savons bien manipuler les armes. Question d’habitude !… »

Erwan ouvre la boîte à gants. Il me tend un rouleau de scotch adhésif, avant de m’ordonner sèchement :
– » Tiens, tu en mets sur la plaque d’immatriculation. A l’avant, et à l’arrière. Puis tu va attendre derrière le mûr qui est là-bas, jusqu’à ce que Mehdi t’appelle. Tiens, n’oublie pas ta cagoule pauvre con ! Et fais gaffe, hein : Discrétion. »

Je m’exécute. Est ce que tout cela va fonctionner, je n’en sais rien. Je ne réfléchis même pas, j’essaye d’être à fond.
Je sors doucement, en regardant autour de moi. Aucune caméra en vue pour le moment. A l’aide de ma lampe de poche que je tiens entre les dents, je cache la plaque d’immatriculation avec je ne sais pas combien de couches de scotch. Suite à ça, je cours jusqu’au mûr qu’on m’a indiqué. Jusque là, tout va à peu près bien.
Soudain, mon téléphone sonne. Je décroche, les mains tremblantes :

-« Coucou mon chaton ! Ça va ? La soirée se passe bien ?
-Ah, salut maman… Euh oui oui, ça va.
-Tu as oublié ton pyjama !
-Ahh, mais ce n’est pas grave, ne t’en fais pas.
-Mais je peux te l’apporter ! Tu sais, Raph’ n’habite pas très loin, ça ne me dérange pas.
-Mais rho, maman !
-Quoi ? Pourquoi tu chuchotes ?
-Parce que… On fait un cache-cache, là, euh… Écoute, ne t’en fais pas pour moi, d’accord ? Ce n’est pas grave si je dors sans pyjama.
-Tu es sûr ?
-Oui, oui !! Bon écoute, je dois te laisser. Bisous. »

Je soupire. Elle a vraiment choisi le bon moment pour m’appeler, elle.
Putain, encore un appel. Mais elle est sérieuse ? J’ai oublié quoi, cette fois-ci? Ma brosse à dents, mon dentifrice ?

– » Maman, je t’ai dis que j’peux pas répondre, là ! Arrête de me harceler !
-Wesh, tu te fous de ma gueule ou quoi ? Pourquoi tu ne l’a pas rejoint, tête de cul ?
– Il ne m’a pas encore appelé.
-Mais je te vois téléphoner depuis le parking, arrête de mytho !
-C’était ma daronne !
-T’es un boulet, ma parole. Concentre toi, un peu. »

Génial, je gagne bien en crédibilité là.

Avec un peu de recul, je trouve finalement cette situation plus drôle qu’autre chose. Je ri de moi-même en silence, et ça fait du bien.

Cette foi-ci, je tente de m’y mettre pour de bon. Je trottine un peu sur place… Ça va le faire ! Ouais, ça va le faire. Je surveille aux alentours, je vérifie régulièrement mon téléphone.
Il vibre… Le numéro de Mehdi s’affiche. Je regarde mon téléphone vibrer. J’ai un peu la flippe. Quand je ferai glisser mon pouce sur le téléphone vert, les choses sérieuses commenceront.
Je ferme les yeux, prends une grosse inspiration, et je décroche.

« – T’es prêt ?
-Oui, à fond. J’te rejoins
-Reste proche de l’entrée de la réserve, j’ai bientôt les clefs. Fais vite, je raccroche. »
Je désactive ma localisation, active mon mode avion, en courant jusqu’à l’endroit qu’on m’a indiqué.
Je commence à ne pas me sentir très bien…

Timothée, tu ne devrais pas te mettre dans ce genre de truc. Tu vaut mieux que ça.
Rho, toi, ferme-la ! Ce n’est pas le moment pour que tu l’ouvre.
Non mais je dis ça pour toi. Je suis ta conscience, et je dois t’avouer que je ne suis pas très tranquille.
Tais-toi, je t’ai dis ! J’essaye de me concentrer, là.
Ce n’est pas toi, qui a toujours dis « Conscience tranquille, moment tranquille ? »
Ouais, eh bah là je n’ai plus vraiment le choix. Donc s’il te plaît, je te le ré-dit une dernière fois: Tais-toi.

J’ai mal à la tête…
Allez, Tim… On se ré-saisit, ça va aller. Enfin, non pas vraiment. Mais ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Prouve que tu es un vrai mec badasse.

Je suis devant l’entrée, j’attends juste le signal. Le bruit de la clé dans la serrure. Le « clac ». J’ai cet énorme sac ouvert à mes pieds, prêt à accueillir une dizaine de téléphones, de tablettes ou d’ordinateurs.
J’attends, j’attends.
C’est long.
Pourtant, seulement 30 secondes se sont écoulées depuis que je suis arrivé devant la réserve.
La porte est grise, épaisse. Je pose ma main sur cet acier froid, solide, immobile… Quant à ma main, elle est chaude et tremblante. Ce contraste me violente le dos par des frissons glaçant ma peau, pleine de sueur. J’entends mon cœur battre dans ce silence assourdissant. Étouffé par une stupide solitude, je suis comme livré à moi même face à l’acte que je m’apprête à faire.
1 battement. 2 battements. 3 battements. 4 battements.
Toujours aucun signal…

Soudain, il tape à la porte. J’entends sa voix dans un bruit étouffé. Je l’entend crier, mais j’entends juste un chuchotement isolé.
Je frappe à la porte moi aussi, pour manifester ma présence. Jusqu’à ce que je parvienne enfin à entendre son urgence :

-« Tim ! Je n’ai pas la bonne clef, ça ne s’ouvre pas !! Fonce à la voiture prendre un pied de biche, dans le coffre !! Fonce, vite ! VITE !! »

Je trace. Je tiens juste à préciser que je ne sais absolument pas comment me servir de ce truc. Les seules fois où j’ai vu un pied de biche, c’est dans les films américain, ou dans des séries d’espionnage, sur Netflix, tu sais.
Plus je m’approche du coffre , plus ma respiration s’accélère, et plus ma respiration s’accélère, plus je suis en train de regretter ce que je suis en train de faire. Non pas parce que j’ai peur, non. Tu sais, dans ce genre de moment, nous sommes tellement prit par la peur, par l’intensité de la situation, qu’on ne la ressent plus, à tel point que ça devient même excitant. Je ne sais pas comment expliquer. Mais dans ce genre de moment, tu n’as pas le temps de réfléchir à ce que tu ressens, ton cerveau déclenche presque un mécanisme de survie qui trie les informations entre celles qui sont importantes, et pas importantes.
Je n’ai donc pas peur. Ou alors, je ne la ressent pas.

Arrivé à la voiture, Erwan et Tom me gueulent dessus, insultent Mehdi et moi de boulets, de bons à rien, de pauvres cons prépubères, bref. Toute les insultes qui existent. Je n’y prête pas attention, m’empare du pied de biche et court de nouveau jusqu’à l’entrée de la réserve. Je cours, je cours. Mes jambes ne semblent presque plus me porter, je suis fatigué. Fatigué de moi, fatigué de ce que je suis capable de faire. Fatigué de ce fardeau qui me pèse le cœur, la conscience, mon corps, mes jambes. Je n’ai pas l’habitude de courir avec un sac aussi lourd, rempli d’outils et de je ne sais quoi d’autres. Fatigué de ces dettes qui s’entassent sur moi. Fatigué. A bout.
Je court malgré tout de toute mes forces, du peu de force qu’il me reste.

Je tape de nouveau sur la porte d’acier pour signaler ma présence à Mehdi, et place la partie plate et fendue de mon outil entre le bas de la porte et le sol. Je le fait bouger brusquement de droite à gauche.

Quelque chose m’arrête net. Quelque chose ne va pas.

Je commence à me remettre en question… (je sais, ce n’est pas du tout le bon moment pour faire une introspection). Ce n’est pas de la peur, que je ressens, je ne suis pas lâche, non. Je me sens mal à l’aise, je ne suis pas fais pour toute ces conneries, voilà tout… Et tout le monde sait que ce n’est pas étant complice dans un cambriolage d’une boutique que nous devenons un héros… Ce n’est pas comme ça, qu’on devient quelqu’un de bien. Et Flo a besoin d’un ami responsable, qui sait agir de à peu près de la manière correcte. Si elle savait que j’avais obéis à Erwan par la peur, elle m’aurait mit une gifle. Je la connaît, elle ne se laisse effrayer par personne. Moi non plus, d’ailleurs.
Ce n’est pas moi, ça… Je ne comprends plus rien. Je ne me comprends plus. Pourquoi j’en suis arrivé là…

– » Fais vite, je crois avoir entendu un bruit.
-Attends, deux minutes. Je… Il faut juste que j’me prépare.
-T’es pas sérieux ? Mais magne-toi !
-Oui, oui… T’inquiète. « 
Je passe les deux mains dans mes cheveux, j’inspire, expire. J’essaye de convaincre ma conscience à voler. Allez, quoi. Tim, tout allait bien, jusqu’ici, non ? Pourquoi c’est au dernier moment que tu bloques ? Ça va le faire.
Je me remets de nouveau en place, pliant ma conscience à la situation. Allez, tu ne peux plus reculer. Vite.

Je commence à mettre la pression sur mon engin, essayant de lever le store en acier. Mes mains tremblent. Je me force à continuer, je force sur mes bras jusqu’à entendre enfin le store se débloquer. Jusqu’à ce que je sente quelque chose de très lourd me peser sur la conscience. Je ne peux pas faire ça, je dépasse mes limites. Mais voilà l’ouverture, qui est entre mes mains. Là, j’ai des putains de centaines d’engins électroniques presque à ma disposition, il ne me reste plus qu’à ouvrir. Et Mehdi est derrière moi, il attend. Puis les autres attendent sur le parking, Erwan veille à ce que j’accomplisse ma tâche. Si je renonce, je me fais tabasser. Je n’ose pas imaginer pire.

– » Bon, qu’est ce que tu fous, là ? On n’a pas l’éternité devant nous.
-Oui oui, je.. J’essaye d’ouvrir.
-Bah alors, Magne toi ! »

Je force de nouveau cette putain de porte d’acier à s’ouvrir.
Mes doigts serrent très fort le pied de biche. Je ferme les yeux, et pousse une bonne fois pour toute, de toute mes forces. Je paralyse ma conscience le temps d’un instant, et je sens ce store lourd et froid se débloquer, en laissant un espace entre le bas de la porte et le sol un peu plus grand. Suffisamment grand pour y mettre mes mains, et ne plus qu’avoir à pousser un dernier coup, pour laisser la place à Mehdi de me transférer ce qu’il a pillé.

Je n’arrive pas. Le responsable de cette boutique ne mérite pas qu’on lui fasse une chose pareille. Il doit avoir une famille à nourrir, ou des chats, des chiens à chouchouter. Il a une vie, il est un être humain, qui a, un jour, été fier d’ouvrir sa boutique, d’aider chaque jour des clients. Il doit sans doute aimer ce qu’il fait. Tout se passe bien, pour lui.
Jusqu’au soir où, une bande de cons décide de s’en prendre à son travail, à son magasin. Cette bande vient tout saccager, tout piller, tout casser, tout gâcher… Et là, je fais parti de ce genre de plan.
J’ai chaud. Je ne dois pas être ici. L’ambiance commence sérieusement à peser.
A l’aide…

-« Mais merde quoi, tu fais exprès ou t’es attardé ? Soulève cette porte ! On n’a plus de temps, il faut se barrer ! Allez, vas-y !!
-Je suis désolé, mais je refuse. Je.. Peux pas.
– T’ES PAS SÉRIEUX ? SOULÈVE LA DE-SUITE ! « 

Je m’apprête à partir, quand soudain, je sens un truc se poser sur ma tempe. Il me suffit de tourner légèrement les yeux vers la droite pour apercevoir le flingue de Tom.
Je sens ce métal froid sur ma peau brûlante.

« – Tu ouvres, ou je tire.
-S’il… S’il te plaît, enlève ça…
-Ouvre cette putain de porte. « 

Je n’ai plus vraiment le choix. Plus les secondes passent, plus le flingue s’appuie sur ma tempe.
Je dois trouver une solution. Rapidement.

Je fais mine de forcer de nouveau avec mes bras.

-« Ça ne fonctionne pas.
-Arrête de te foutre de moi. Je le voit et ça fonctionne très bien.
-Ça bloque vraiment, Tom.
-Est ce que c’est une blague ?
-Je…
– Je te répète la question. Est ce que c’est une putain de foutue blague ?
J’entends Mehdi frapper à la porte et nous crier dessus :
– Vos gueules ! ‘faut ouvrir, grouillez vous !!
Je tremble. Le métal semble devenir de plus en plus dur sur ma tempe. Je ferme les yeux, comme pour me préparer à recevoir une balle, là, dans les secondes qui suivent. Tom me met de nouveau la pression :
-Je ne le répèterai pas. Soulève ce store de merde.
Son flingue fait un bruit. Clac. Je le sent s’enfoncer dans ma peau, et je sens le métal devenir chaud à son tour. Mon plan genre « çanemarchepas » n’a pas l’air de très bien fonctionner non plus…

Je retiens ma respiration. Je prends mon élan, et soulève le store en vitesse.

Puis, je me relève à mon tour, et presque par instinct, je brandis mon pied de biche sur Tom. Je vise son front, et le voilà assommé sur le champ. Je sens soudain Mehdi m’attraper par le tibia pour me faire trébucher, mais après deux violentes tentatives, je parviens à refermer le store, après qu’il ait tout juste eu le temps de ramper en marche arrière pour protéger sa tête.
Au nom de la loi qui est la mienne, je renonce donc de continuer.

J’entends Mehdi me gueuler des injures, de l’autre côté de la réserve. Puis moi, je reste là, à regarder Tom étalé au sol. Pendant que je parviens tant bien que mal à récupérer mes esprits et mon souffle, lui, respire difficilement. Je n’arrive pas à réaliser ce que je viens de faire. Ce n’est pas comme cela que ça devait se passer, mais j’ai réussi. Je me suis sorti de là.
Je n’ose pas regarder derrière moi, en direction du parking. Je récupère mon sac, et je m’élance vers l’autre côté du bâtiment.
Je remonte la pente, en poussant des cris de faiblesse, de douleur, mais de rage, aussi. La rage d’atteindre mon but, au moins de réussir à me sortir définitivement de là.
Tiens bon !
Merci.

Mon sac m’empêche d’avancer plus vite, et j’entends derrière moi le flingue d’Erwan faire un sale bruit, qui fait mal à mes oreilles. Je me sens ralentir… Je n’ai donc pas le choix de laisser tomber mon sac plein d’outils derrière moi, et je continue toujours dans la même lancée. Je cours, je cours de toutes mes forces, et je sens la deuxième balle effleurer ma veste en cuir. J’ai encore ma barre de fer dans la main, je ne sais même pas pourquoi je ne l’ai pas jetée, elle aussi d’ailleurs. L’intérieur de ma cagoule qui devient trempé de transpiration. Le tissu me colle au visage, c’est insupportable.
Je continue à fond tout droit, sans savoir ou je vais.

Lorsque, soudain, une lumière éblouit mon visage : Les phares d’une voiture. Une voiture de police. Juste une.
Je reste planté devant cette voiture, sans rien faire et sans rien dire. Mes jambes ne semblent plus vouloir répondre, mes pieds restent ancrés dans la poussière du sol. Je suis paralysé.
Un policier sort de sa voiture. Puis un deuxième, qui braque une arme sur moi. Je suis immobile, je sens mes jambes, mes mains, mes bras, mon corps tout entier trembler.
Pendant ce temps, Mehdi et Erwan arrivent en courant avec des flingues et des couteaux, s’apprêtant à se jeter sur moi. Manque de bol, ils sont mal tombés… Ils s’arrêtent net. Trop tard.

– « Ne bougez plus. Les mains en l’air ! »
Il fait nuit et les phares de la voiture m’éblouissent…

Je laisse tomber cette barre de fer au sol, et me laisse tomber à terre. Un genou, puis un deuxième. Je lève les mains, en me courbant. J’ai mal de partout.
Je laisse les choses se faire, comme elles se doivent. Je laisse couler la situation, comme ces gouttes sur mon visage qui collent à mon masque en tissu noir. Alors que j’étais abaissé, mes adversaires se débattaient ou défiaient la police.
Un des flics me plaquent finalement les mains derrière le dos, en me menottant les poignets, pendant que le deuxième braque son arme sur moi.
Celui qui a mes poignets entre ses mains tente d’enlever mon masque, mais je refuse qu’il enlève ma cagoule. je hurle pour qu’il ne voit pas mon visage. J’ai honte d’en être arrivé là, malgré le fait que j’ai renoncé pour la bonne cause, même au dernier moment. J’aurai dû fuir plus tôt, et puis faire mieux. Ou alors, aller tout simplement jusqu’au bout de ma mission.
Je ne suis qu’un putain de sale incapable.
J’ai assommé quelqu’un.
J’ai accepté d’être complice dans un cambriolage.
Maintenant, Flo risque d’en payer le prix.
Je me hais du plus profond de mon être.
Je suis moi même une des pire personnes au monde, et j’ai à me supporter quotidiennement… Alors, pas la peine qu’un type en plus ait à subir mon visage, en étant obligé de me voir, de me regarder, de constater des choses sur mon visage, dans mes yeux, dans les mouvements dansant sur mes lèvres, sur mes sourcils, et sur chaque trace de pas qu’ont laissée les sentiments dans mon visage.

– » LAISSEZ MOI TRANQUILLE ! LÂCHEZ MON VISAGE, LAISSEZ MOI !
-Eh, gamin. Regardez moi, regardez moi.
-LÂCHEZ MOI, JE VOUS DIT !
-Je ne vous touche pas. Vous pouvez garder votre masque pour le moment, je ne vous touche plus. Calmez-vous, maintenant.
-Laissez moi…
-Regardez moi. C’est un ordre ! »
Après m’être débattu une dernière fois, je le regarde. Il a un uniforme de flic, je crois qu’il est barbu, et son visage est éclairé de rouge et de bleu. Je n’en sais pas plus. J’ai du mal à me concentrer, je vois flou, je vois trouble. Mais je garde les yeux fixés sur lui, et bizarrement, je parviens effectivement à me calmer. J’entends ma respiration ralentir, je sens ses yeux pénétrer les miens. Nous sommes là, face à face, à nous regarder, jusqu’à ce que je sois parfaitement serein. Il est accroupi au sol, à ma taille. Et en effet, il ne me touche même pas. Il attend que je me ré-saisisse, avant de me relever brusquement par les épaules.

Il m’embarque de force dans la voiture, et je vois au loin d’autres voitures de flics juste à quelques mètre de celle dans laquelle je me trouve. Tout se passe très vite.
Des flics menottent Erwan et Mehdi, en l’embarquant dans une autre voiture. Puis, au loin, j’aperçois d’autres policiers transportant Tom. Il est vivant, mais a l’air faible, car il a des difficultés à marcher. Il est lui aussi menotté, et le responsable de la boutique est interrogé par d’autres keufs. Je le regarde, en m’excusant envers lui, à voix basse. Il a l’air tellement sympa, ce type.
Le policier me regarde, et semble avoir comprit quelque chose. Il passe un coup de téléphone à un de ses collègues, et rentre à son tour dans la voiture, essoufflé. Je ne vois pas son visage, car il est côté conducteur, et moi, je suis à l’arrière. De toute façon, je ne veux pas voir son visage. Et d’ailleurs, je ne veux pas qu’il me voit non plus.
J’ai honte de qui je suis.
Il démarre la voiture, puis engage finalement une discussion :

-Que s’est-il passé ?
-C’est compliqué.
-Je suis policier. J’ai l’habitude, des choses compliquées. »

Je regarde le paysage nocturne défiler par la fenêtre, et appuie ma tête contre la vitre. La cagoule me gratte. J’ai l’air ridicule.
Il me pose des questions, me demande de détailler puis de développer, et je n’aime pas ça. Je veux fumer. Puis je veux dormir. Pas parler, non, pas parler.
Mais il insiste, donc je synthétise sur un ton non-chalant, afin qu’il me fiche la paix.

« -Bah en gros, Erwan, le type grand et roux que vous venez d’arrêter m’a obligé à braquer une banque pour l’aider à payer des dettes.
-Oui, Erwan est connu, au commissariat. ce n’est pas la première fois qu’il se fait choper. Trafics de drogue, j’me trompe ?
– Vous avez l’air d’avoir la bonne info.
-Je connais un peu aussi les autres. Et ils vous a embarqué dans tout ça, je suppose.
Je le sent m’observer dans son rétroviseur, alors je baisse vite les yeux.
-Ouais.
-Ce n’est pas pour vous, tout ça… Vous feriez mieux de le laisser tomber et de ne plus vous retourner.

Je me sens faible, je ne me sens plus, j’ai peur qu’on me retrouve. Je suis rempli et vidé en même temps, je suis tout et rien à la fois.
Il poursuit sur ce questionnement :
-« Pouvez-vous m’en dire plus ?
– Bah… Ce n’est pas de cette manière là que ça devait se passer. Nous avions changé de plan à la dernière minute, car Ben avait échoué dans vol du plan de la banque. Il s’était fait repérer par des clients. Erwan nous a rejoint en moto, très en colère contre lui. Tellement en colère qu’il a failli se battre avec Ben. J’ai tenté de les séparer, en vain : Erwan l’a menacé avec un couteau et Ben est parti. C’est Mehdi, un autre complice qui l’a remplacé, et a directement proposé un nouveau plan. Dès que ce type est arrivé, plus rien ne m’inspirait confiance comme quelques minutes avant… J’avais comme un mauvais pressentiment. Puis… C’est parti en vrille, car j’ai choisi au dernier moment de renoncer à un tel acte.
-Et pendant que vous hésitiez à renoncer, qu’est ce qu’il se passait ?
-J’avais un flingue sur la tempe.
Silence.
-Et vous avez réussi quand même à vous enfuir, en persistant à renoncer ?
-Oui. « 
Un deuxième et plus long silence règne. Je pense en avoir assez dit.

Le flic reprend la parole. Oh, je t’assure j’ai envie de me barrer de cette bagnole.

« – Écoutez, vous allez rester au commissariat un moment. On va vous poser quelques questions, et vos parents viendront vous chercher.
-Non, pas mes parents… Raccompagnez moi chez mon pote, je saurai me débrouiller.
-Désolé, ce n’est pas moi qui décide… Vous êtes encore mineur. C’est comme ça.

Mon père ne mérite pas un fils comme moi. Et ma mère, alors ? Quand elle apprendra la nouvelle, elle aura tellement honte de m’avoir mit au monde.

Nous arrivons au commissariat.

C’est maintenant une policière qui m’ordonne de rentrer dans un bureau d’interrogatoire, dans lequel je reste assis plus d’une heure. On me demande de raconter plusieurs fois ce qu’il s’est passé, ce que j’ai ressenti, pourquoi j’ai agis comme ci, comme ça, comment ai-je fais ci et cela. Questions sur questions, réponses sur réponses, auxquelles la flic me demande toujours de mieux et plus développer. Cet interrogatoire est comme une poupée russe, ça n’en finit jamais, chaque question en ouvre deux autres.
Je sais que mes parents m’attendent, assis, dehors, à quelques mètres du bureau. J’ai la boule au ventre… Je n’ose même pas voir mon propre père. Il me giflera, me criera dessus devant tout le monde, en me traitant de fils indigne, de voyou, de voleur. Je serai privé de soirées, de sorties, de tout. Il ne me verra même plus comme son fils. Je lui ferait pitié.
Quant à ma mère, elle aura ce regard remplit de pitié et de regrets, de m’avoir conçu. Elle n’osera même plus me regarder droit dans les yeux.

Après avoir répondu à une dernière question, la policière me regarde avec insistance, et soupire. Puis, elle sort du bureau, et va discuter avec d’autres policiers et d’autres gens dans une pièce en face.
J’attends.
1 minute, 2 minutes, puis 3… Je compte le nombre de tours que fait la grande aiguille, j’écoute scrupuleusement les tic-tac, en tapant mon index sur la table au rythme de l’horloge.
Quand, subitement, la porte s’ouvre enfin. La policière rentre, avec deux autres hommes.
L’un d’eux prend la parole :

– « Bon, jeune homme. Nous admirons votre courage d’avoir renoncé à un crime, même sous la pression d’une arme braquée sur vous. Néanmoins, vous restez complice de ce braquage, et vous méritez une punition. Vous serez donc dans l’obligation de travailler 60 heures aux intérêts généraux, dans le commissariat de police lui-même. Vous êtes aussi dans l’obligation d’écrire une lettre d’excuse adressée au responsable de la boutique. Vous l’aiderez au passage à la réparation de la porte d’entrée de la réserve, celle que vous avez cassée. Si vous n’accomplissez pas ces tâches, vos parents seront condamnés à une amende.
Sur ce, nous vous libérons, mais tâchez de ne plus recommencer. »

Je soupire de soulagement. Je ferai tout ce qu’ils voudront, j’écrirai la plus belle lettre d’excuse au patron de la boutique, et même aux clients si ils veulent. J’ai une boule dans la gorge, une boule de pression qui se relâche, qui me fait mal, mais c’est une douleur agréable, qui me laisse deviner que la moitié de mes mésaventure est terminée.
Je regarde la policière dans les yeux, enlève ma cagoule, et lui serre la main, sèchement.

Je sors (enfiiiin) du bureau, et aperçois au loin mon père faire les 100 pas dans le couloir.
Je toussote, gêné.

« -Hum… Eh, papa ? C’est… C’est moi, c’est Tim. »

Il se retourne, et son visage s’illumine. Il court vers moi, et me prend dans ses bras. Je le sent me serrer très fort contre lui, ses larmes couler dans le creux de mon oreille.

-« Mon fils… Je suis tellement heureux de te voir…. J’ai eu si peur, tu sais.
-Papa…
-Ne me refais plus un coup pareil.
-Je suis désolé.. Tu sais, tu peux dire la vérité. Je ne suis pas un gars bien.
-Tu as failli faire une grosse connerie, je sais. Et je pense que la police a eu raison de te punir. Mais tu reste mon fils, tu comprends ?
-Ouais mais…
-Ne doute jamais de ton père. T’as fais le con, mais t’es mon gosse. Allez, viens, on rentre à la maison.  » Me dit-il, en ébouriffant mes cheveux.

Arrivé à la maison, je me jette sur mon lit. La meilleure sensation de ma vie.
Avant de m’endormir, j’écoute de la musique, repense pour la énième fois à cette journée, comme si j’essayais de l’apprendre par cœur. Avec la photo de mon frère dans les mains et sous mes yeux fatigués, comme à chaque soir où il me manque un petit peu. Je me demande ou peut-il bien être, qu’est ce qu’il fait, là, maintenant ?


Chapitre suivant : « …Et après ? » / Chapitre précédent : « Réveille-toi »

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