S.1, Chapitre 7

« …Et après ? »

Ce matin, je me lève en retard car le son externe de mon téléphone ne veut visiblement toujours pas fonctionner, donc je n’entends pas mon réveil. Je me prends encore une fois ce meuble dans le coin de l’orteil, je lance des injures dès 7h15, je me fais reprendre par ma mère vers 7h16, je bois mon café froid, je me lave les dents à l’arrache, enfile ce vieux sweat noir et un peu délavé des Beatles trouvé par hasard sous mon lit, ma veste en cuir, (sans oublier mon sac, cette fois-ci) et cours à fond en descendant ces foutu escaliers en bois, en entendant ma mère gueuler une nouvelle fois : « ON NE COURS PAS EN CHAUSSETTES DANS LES ESCALIERS » vers 7h25. Merde 7h26.
Je fonce jusqu’à la porte d’entrée, mais un silence étrange pèse dans le salon. Je me retourne rapidement, et mes parents me regardent, avec des yeux ronds.

– » Bah quoi ?
-Ou as-tu trouvé ce pull ?
Demande ma mère, en fixant mon haut.
-Alors déjà, ce n’est pas un pull c’est un sweat à capuche. Puis j’sais pas moi il était sous mon lit.
Mon père renchérit :
-Qu’est ce qu’il faisait sous ton lit ?
-Mais j’en sais rien moi.
Ma mère a les traits du visage qui se tirent. Bon, qu’est ce qui a encore, il est tout froissé ? Il est sale, il pue ? Elle me répond sèchement :
-Sais-tu à qui il est ?
-Bah non, il était dans ma chambre, c’est tout… Euh, je suis en retard là, donc… On parlera fringues ce soir, OK? Salut ! »

Je ferme la porte derrière moi, prends mon skate, écouteurs dans les oreilles (X Ambassadors, mon autre kiffe du moment !), et déambule dans la ville.
Je slalome entre les passants, parfois entre les voitures, fais un petit bond sur le trottoir, petits dérapages dans les tournants, essaye une petite figure stylée dès que je passe près d’un groupe de jolies filles. (Ne me juge pas, on a tous fait ça au moins une fois).
Je m’arrête pour passer à la boulangerie prendre un pain au chocolat, en guise de petit dej. (Alors non, avant toute polémique, ce n’est pas une chocolatine. Je suis désolé, mais durant toute mon enfance, j’ai été élevé avec le terme pain au chocolat. Alors vos débats à la con, je les mange.)
Je suis en retard, mais ce n’est pas si grave. Faut savoir prendre son temps, dans la vie !
Bon, je l’avoue, c’est vrais que je ne suis pas très pressé d’aller en cours d’espagnol…! Mais à part ça, il faut que tu saches que rouler en skate un matin d’automne, c’est tellement agréable!
Les premiers rayons de soleil orangés m’effleurent le visage comme les doigts d’une jolie fille, et m’éclairent comme une bougie qu’on allume le soir. Sauf que là, c’est le matin. Donc je dirais qu’un levé de soleil est comme une bougie qu’on allume dans le ciel. Juste un peu de douceur tamisée entre les nuages. Juste un peu de fraîcheur dans les premières et dernières feuilles d’automne. Elles sont rouge, parce que elles sont assorti à l’orangée du ciel, et c’est beau. Ça me fait penser à une salade de fruits, sucrée et colorée. Puis le soleil est croquant comme une pomme, aussi. J’ai envie de le mordre, savourer son sucre et ses épices.

Je passe sur un petit chemin de sable, un raccourci paumé qui longe une ferme abandonnée. Je ferme les yeux, laissant l’atmosphère du matin allumer celle de mon visage endormi. Je laisse mon skate rouler, et me guider jusqu’au lycée. Je me laisse flotter, en mangeant mon pain au chocolat. Je mets du chocolat de partout autour de ma bouche, je suis comme un enfant. A vrais-dire, manger en faisant du skate n’est pas super judicieux. La gourmandise me rend un peu con, parfois…

Je repasse dans la ville, en contournant une petite ruelle qui pue les égouts. C’est bondé de monde.

Tout est à peu près pareil qu’hier. Pourtant, hier, il s’est passé quelque chose qui aurait pu tout chambouler. Oui, parce que ce soir là, j’ai dépassé mes limites, j’ai franchi le mauvais côté derrière la ligne… Je pensais que cette mésaventure aurait changé un bout de mon quotidien, de ma vie relationnelle, que des gens me regarderaient de travers, dans le bus, dans la rue, dans mon lycée. Que mes profs me regarderaient de haut, avec ce regard affligé, navré, balançant leur tête de droite à gauche : « Qu’est ce qu’on va faire de toi… »
Mais rien. Dans les rues, les gens marchent, se croisent. Ils rentrent dans des magasins puis en ressortent, parlent et se taisent, ne me regardent même pas dans les yeux quand je passe près d’eux. Ils croisent un criminel sans même le savoir. Tout autour de moi semble imperturbable. Stoïque, impassible.
J’ai été complice dans un cambriolage, et le lendemain, je bouffe un pain au chocolat (ou une chocolatine, pour les rageux.) comme si de rien n’était. En fait, le monde continue de tourner. Mais moi, j’ai comme l’impression de marcher au ralentit, dans tout ce monde qui court à fond la caisse. Je semble être le seul à me voir comme un voleur, à me voir tel que je suis vraiment. Les autres continuent de vivre et courir comme si de rien n’était, tout le monde fait comme si tout le monde était normal. Mais rien n’est normal, dans ce foutu monde. Si ça se trouve, moi aussi je croise un tueur en série, ou un type un peu hors du commun . Tiens, là je viens de croiser une jeune femme avec un bébé dans les bras. Elle l’aurait eu très jeune, genre à 17 ans. Et elle n’aurait pas avorté, le mec serait parti, alors elle l’a élevé seule. Là, je croise un type en fauteuil roulant. Il a peut-être eu un accident super badasse, genre il aurait tenté d’escalader la muraille de Chine, mais aurait fait une sale chute.
Et là, je viens de passer devant un petit papi, très âgé je trouve, assit sur un banc. Il a peut-être vécu à l’époque de la Seconde Guerre Mondiale, il doit avoir un tas de trucs intéressants à raconter. Il pourrait être un survivant des camps de concentration.
J’aperçois maintenant une petite fille (de 6 ans je dirais), toute blonde, aux yeux verts comme des émeraudes, qui court en étant morte de rire. Sa mère l’interpelle de loin. « CHLOEEEE » Ah, elle s’appelle Chloé. Ça lui va bien. Ses joues sont saupoudrées de tâches de rousseur, et il lui manque deux dents à l’avant. Si on croit à la légende, une super-souris est passée dans sa chambre pour lui déposer une pièce, ou un billet, si elle est généreuse. Si elle court, alors c’est peut-être parce que elle veut dépenser sa fortune dans un pain au chocolat, tout comme moi. Ou plutôt dans des bonbons, elle a l’air carrément gourmande. Si ça se trouve, cet enfant n’aurait pas dû naître, sa maman n’a pas fait exprès de l’avoir. Elle est arrivée comme des confettis qui explosent, une super (ou pas) surprise. « COUCOU C’EST MOI » Puis la voilà, chahuter dans ce boulevard, poursuite par sa mère en galère avec ses sacs de course. Sa mère n’a pas de bague au doigt, elle est peut-être divorcée. Elle a sacrément l’air d’une femme débordée, en galère. Elle a le teint terne et fatigué. Mais elle a l’air d’une battante, quand même. Puis il faut être drôlement sportive, pour supporter une gosse aussi hyper active que la petite Chloé.
Et… Toute les personnes que j’ai croisées ont croisé un type qui a été complice dans un braquage, juste la veille. Et qui a, à l’heure actuelle, du chocolat partout autour de la bouche. Car il a mangé une chocolatine en faisant du skate. (OK, là, j’ai dis chocolatine mais c’était pour ne pas faire de répétitions avec le mot chocolat).

Finalement, chaque personne est une légende. Le passé que nous avons nous donne une cape rouge qui flotte au vent, et des super-power. Quand tu croises quelqu’un dans la rue, tu peux te dire qu’il ou elle est une personne badasse, car son histoire est certainement très unique, et regorge de pleins de trucs croustillants à écouter. Tu peux imaginer un tas de choses incroyables sur la vie des gens, et avec un peu de chance, tu dis peut-être vrais !
Sur notre planète, il y a 7,7 milliards d’humains. Avec toute leur histoires, on pourrait en faire un livre géant, qui s’étalerait sur des millénaires, qui se transmettrait de générations en générations. Ça pourrait rendre les humains plus complices entre eux, plus amis. Ça pourrait mettre un peu de paix à la place la guerre, ça pourrait même ressusciter certaines relations. On se connaîtrait mieux, on s’aimerait mieux. On utiliserait nos ruines pour faire des ponts. Et… tout ça grâce au super gros livre, contenant 7,7 milliard d’histoires. Celles de chaque être humain, 1 par 1. Puis on enseignerait ça de la maternelle à l’université. Nos leçons seraient 7,7 milliards fois plus captivantes, authentiques, et nos cahiers sentiraient l’intimité de notre humanité. Tout serait tellement plus vrai.

J’arrive au lycée, et me fais engueuler par la proviseure que je croise dans les couloirs parce que j’ai 10 minutes de retard, et parce que je rentre dans le hall avec mon skate plein de boue. Ouais bon, hein. J’ai déjà fait l’effort de me lever pour aller en cours d’espagnol à 8h, alors ce n’est pas pour 10 minutes de retard qu’elle va me faire la morale, celle-là.

– » Ne vous en faites pas, Madame. Je rattraperai largement mon retard vendredi aprèm, à mes 3h de colle.
-Non mais, oh ! Un peu de retenue, dans vos propos je vous prie. Je suis la proviseure, je vous rappelle.
-Et moi, un élève. »

Puis, je tourne les talons et marche en direction de la salle 206, au fond du couloir.
« Gnigni Un peu de retenue dans vos propos je vous prie, je suis votre proviseure tellement nulle à chier que je n’ai rien d’autre à faire que de gueuler sur les élèves, gnignigni » Dis-je à voix basse, en faisant la grimace de celui qui imite un peu hyperboliquement.

Tu connais cette sensation de gène, quand tout le monde te fixe lorsque tu arrives en retard ? Quand les gens de ma classe font ça, j’ai tellement envie de leur dire de baisser les yeux. Sérieux, ça leur apportent quoi de fixer un type en retard ? Bref.
La prof me regarde, les bras croisés, habillée en jupe, tailleur et talons. Je ne comprendrai jamais ce genre de profs qui s’habillent toujours comme des ministres, juste parce que ils sont profs.

-« ESTAS ATRASADO ! 12 MINUTOS ! »
-Bah désolé
-NO ENTIENDO
Me dit-elle, en faisant mine de tendre l’oreille. Je lève les yeux au ciel, avant de prendre un sourire niais :
Perdone profesora para mi retardato « 
Elle lève les yeux au ciel à son tour, et me fait signe d’aller m’asseoir.
Je m’assois à côté de Jim , en tendant ma main vers lui pour faire un check. Mais il ne semble pas me remarquer. Je m’assois, sors mes affaires pendant que la prof lit un texte avec un accent qui rend absolument tout incompréhensible. J’en profite pour attirer de nouveau l’attention de Jim, qui regarde droit devant lui, sans aucune expression faciale. Chelou. Je le secoue doucement par l’épaule :
-« Hey, mec, ça va ou quoi ?
-Tais-toi, j’essaye de me concentrer sur le cours, là.
Encore plus chelou.
-Attends, depuis quand tu es concentré en cours, toi ? »
Aucune réponse, aucun regard.

Lorsque la sonnerie retentit, je sors en vitesse, et attends Jimmy devant la salle de classe. Encore une fois, il est le dernier à sortir. Quand il sort enfin, il passe près de moi, et me lance brièvement un regard. Il part sans même se retourner, en enfilant sa sacoche. OK, il y a un truc louche.
J’envoie un message à Raphaël, pour lui demander ou il est, pour au moins passer la pause avec lui. Aucune réponse.
Je sors alors devant le lycée pour fumer, écouteurs dans le creux de mes oreilles. Pendant que j’allume ma clope, j’aperçois au loin Raphaël parler avec Jim. Il me remarque, mais détourne le regard juste après. Mais c’est des bébés, ou quoi ? Si ils ont un problème, qu’ils viennent me le dire en face. Tant pis, je passerai très bien une journée sans eux, pas besoin de mes potes pour survivre, non plus. Je les regarde, visage impassible, laissant la fumée camoufler une partie de mon visage. Je termine ma cigarette en vitesse, puis je rentre de nouveau au lycée.
J’aperçois Dalila, assise sur les marches de l’escalier. Elle est seule, et lit une revue. Elle a une longue tresse, un jean noir déchiré, et un haut blanc. Ses lèvres sont peintes d’un rouge écarlate, qui donne du relief à la pâleur de son visage.
Néanmoins, je ne la voit plus de la même manière, depuis que j’ai appris que c’est elle, qui a dénoncé Flo. Pour une fois que elle n’est pas avec ses copines, je peux enfin aller lui dire deux mots. Quand je m’approche d’elle, je sens l’odeur de son parfum sucré conquérir mes narines. Elle en a peut-être un peu trop mit, et ça me fait toussoter, ce qui attire son attention. Elle lève la tête et me regarde, avec ses grands yeux. Elle se lève, et me dit bonjour. Une bise, une deuxième. Une troisième ou pas ? Nous hésitons toujours à la faire, celle-là. Mince, elle s’apprêtait à m’en faire une troisième mais je lui ait mit un vent. Bon, on s’en fou, ce n’est pas grave. Je lance la discussion :

– » Ça va ?
-Ouais, et toi ?
-Ça va. »
Silence.
(Wouaw, la discussion de ouf.) Elle regarde autour d’elle, gênée. Pendant que je reste planté là, comme un con. Bon, je me lance :

« -Tu n’es pas avec tes amies ?
(Tiiim, c’est nul ça…)
-Non, elles doivent commencer plus tard, je pense ».
Silence. (Gênant) Je retente :

-« Est ce que je peux te parler ?
Je me fais bousculer par un type, alors Dalila me fait signe de me décaler des escaliers, puis me regarde attentivement, prête à m’écouter.

– « Est ce que je peux savoir pourquoi tu as dénoncé Flo ?
-Pardon ?
-L’autre jour, Erwan est venu à l’hôpital en me réclamant les 400 balles qu’il attendait. Apparemment, Flo aurait eu des dettes.
-OK… Et ?
Je fais un rire forcé et agacé, en rétorquant :
-Ne fais pas celle qui ne sait pas, s’il te plaît. Ça ne va pas faire avancer les choses. C’est Erwan lui-même qui m’a dit que tu lui avait rapporté l’endroit où Flo et moi se trouvaient. Tu aurais pu la fermer, non ?
-Attends, parce que tu te fies aux propos de Erwan, cet écervelé, pour me dénoncer moi ?
-Dalila, réfléchis. Il n’y a que toi qui ait pu lui rapporter ça, tu es la seule proche en commun entre Erwan et moi.
-Ce n’est pas parce que je suis sa demi-sœur que je tente de le protéger, en vous accusant !
-Arrête de te justifier. A cause de toi, tu sais dans quoi il m’a embarqué.
-Tu ne comprends rien ! Je t’ai dis que rien n’est de ma faute.

La colère commence à monter. Je regarde autour de moi, en mordant ma lèvre inférieure, les bras croisés. Je soupire. Je me sens trahis, et j’ai sincèrement l’impression qu’elle se fou de moi. Dalila reprend, après un silence désespéré :

– « Ça ne sert à rien de faire le mec énervé.
-Si ce n’est pas toi qui a tout balancé à Erwan, qui ça peut bien être ? Hein ?
-Je ne sais pas.
-Aaah, là c’est différent, hein. « Tu ne sais pas » « Ce n’est pas de ma faute » Tu n’as que ça à la bouche, on dirait. Tu n’es même pas capable d’assumer, regarde ! Au fond, tu dois certainement avoir une petite idée. Un suspect, je ne sais pas.
Elle reste silencieuse, et regarde le sol. Je la regarde, totalement déçu d’elle. Puis, j’entends une petite voix sortir de sa bouche, à peine audible. Après lui avoir demandé de répéter, elle le dit encore plus fort :

– » IL M’A MENACÉE DE COUPS SI JE NE VOUS DÉNONÇAIS PAS ».
Je la regarde, le visage silencieux. Maintenant, c’est elle qui s’emporte :
– « Il est rentré dans ma chambre, m’a prise par le col et m’a demandée ou était Flo. Je lui ait demandé pourquoi il voulait savoir ça, et il m’a répondu qu’elle devait payer de lourdes dettes, alors j’ai refusé de lui répondre, car j’avais peur qu’il la blesse pendant qu’elle était dans le coma. Tu sais à quel point Erwan peut être fou de rage, pour tout ce qui concerne l’argent. Alors il m’a prise par le cou, et m’a menacée de m’étrangler si je ne lui indiquait pas l’endroit où se trouvait ta Floflo. Alors j’ai balancé. Puis… Il m’a demandé ou toi, tu étais. J’ai refusé de lui rapporter, mais il a tendu son poing vers moi, en me re-posant la question. J’avais si peur qu’il me batte… Alors je vous ai dénoncé. Voilà, tu sais tout. Maintenant, laisse moi tranquille. »

Elle met son sac sur son dos, et monte les escaliers. La sonnerie retentit.
Je traverse le long couloir, la tête baissée. Raphaël rigole avec Jim, pendant que je suis assis au fond de la classe.
Quand, soudain, j’entends Marie, une amie de Dalila. Elle s’écrie, d’une voix sur-aigüe :

« Les filles, vous ne savez pas quoi ? Dalila va au cinéma avec Andrew, demain soir !! Depuis le temps qu’ils se tournent autour, ces deux-là… Il était temps ! »
Puis, j’entends des : « HIIIIIII », des « ILS IRAIENT TROP BIEN ENSEEEEMBLE » « OHLALAAAAAA », avant que le prof de Sciences rentre en classe, en réclamant le calme et les exercices qu’il fallait faire pour aujourd’hui.

Je sors doucement mes affaires, en regardant dans le vide. J’entends les voix de ces filles raisonner dans ma tête. J’imagine Dalila embrasser ce type, devant un super film, assis sur des fauteuils rouge et moelleux. Je les imagines se jeter des pop-corn , en s’éclatant de rire.
Maintenant, je comprends pourquoi ces derniers temps, Dalila met souvent beaucoup de parfum, et de peinture sur les lèvres. Je crois que les meufs appellent ça du rouge à lèvres.
Je nous revoit, à cette soirée arrosée. Assis sur la table de la cuisine, en enfilant les bouteilles unes par unes. Je nous revoit, allongés dans ces draps blancs, dans ce lit un peu trop petit pour deux. Je nous revoit, enlacés, enivrés de folie et d’alcool. Je nous revoit rire pour rien, parler de rien et de tout à la fois, je nous revoit, idiots. Je la revoit, elle. Je revois ce matin, où ses cheveux s’étalaient sur mon visage. Ils avaient l’odeur de la mangue, et la douceur du velours. Je la revoit, endormie sur mon épaule, les yeux fermés. Ses paupières étaient des pétales de rose. Sa paupière gauche était couronnée d’un petit grain de beauté noir. Un carreau de chocolat sur sa peau de meringue. Dalila était magnifiquement décoiffée, pas maquillée, magnifiquement endormie, magnifiquement nue.
Demain elle va au cinéma avec Andrew.

Tout se brise comme un verre qui tombe au sol.

Raphaël me regarde. Il fait sa pokerface qui en dit beaucoup. Il a l’air d’avoir pitié de moi, et ça m’insupporte. Qu’il continue à me faire la gueule, ça serait mieux pour moi.
Il prend ses affaires, et s’assoit vite à côté de moi. Jimmy n’a pas l’air de mal le prendre, il écrit sur son cahier. Il n’a pas l’air d’avoir capté grand chose…

Raphaël s’adresse à moi, à mi-voix :
-« Je suis désolé…
-T’inquiète. Ça me fait plaisir que tu vienne t’asseoir là.
-Tu sais, une soirée au cinéma, c’est un truc que tout le monde fait. Toi, tu l’aime. Et ça, personne ne sait le faire comme toi. Puis le poème que tu lui a récité, à la soirée: Ça, elle doit s’en souvenir! Et même si…
-…Quoi, j’ai récité un poème à Dalila à la soirée de cet été ?! Non…??
Raph se met à rire silencieusement, et renchérit :
-Comme disait Platon, « Touché par l’amour, tout homme devient poète. »
Je m’esclaffe :
-Touché par la vodka, surtout… »

J’aime bien Raph.
Le prof nous demande de faire moins de bruit, alors il s’approche plus près de moi pour parler plus doucement :

-« Ce sweat, il est nouveau ? Je croyais que tu n’aimais plus les Beatles !
-A vrais dire, je n’ai jamais aimé ce groupe. C’est plutôt mon frère, qui en est fa…
-Ah »
Silence.
Je viens de capter. Le sweat que je porte est celui de mon frère. Qu’est ce qu’il foutait sous le bordel de mon lit ?
Pendant que le prof explique à voix haute un schémas sur les échanges inter et extra cellulaire endocytoses, Raphaël se penche vers moi, et me demande, à voix basse :
-« Sinon, tu… Tu as des nouvelles, de ton frère ?
-Non. »
Il hésite deux secondes avant de me questionner timidement :

« -Tu ne l’a toujours pas contacté, depuis tout ce temps ?
-Écoute, c’est compliqué. »


Chapitre suivant : « Mon frère » / Chapitre précédent : « Au nom de la Loi »

Résumé
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