S.1, Chapitre 8

« Mon frère »

Je suis assis sur le banc de l’arrêt de bus, et m’amuse à faire rouler mon skate de gauche à droite avec mes pieds.
Puis, Jim vient à son tour attendre le bus. Il s’assoit silencieusement à côté de moi, puis engage timidement la conversation :

– » Dure journée, non ?
-Ouais, bof. Ça passe.
-Sinon, ça te dirait d’aller faire un foot ? Demain on finit plus tôt.
-Je ne peux pas, j’ai 3h de colles, et juste après je dois aller faire du ménage au putain de commissariat.
-Tu as un job, maintenant ?
-Non… Ce sont les travaux d’intérêts généraux.
Devant son air ahuris, j’explique, sur un ton blasé :
-En gros, c’est un truc qui m’évite d’aller en prison, mais qui me montre que aux yeux de la loi, je suis un peu puni, quoi. Je dois faire 60h de ménage, sans être payé.
-Ah, grave relou… »
Un silence traîne. J’aimerais lui demander pourquoi il m’a complètement ignoré de la journée, mais je préfère m’en foutre. On va dire qu’il s’est levé du mauvais pied ce matin, lui aussi.
Mais, il engage de nouveau la conversation :

-« Et tu comptes faire quoi, en rentrant ?
-Bosser mon DM de Maths. Enfin… Si j’ai la motivation.
Le rire gêné et débile de Jim ne m’avait pas manqué… Je lui retourne la question :
-Et toi ?
-Je vais voir Flo. »
J’ai évité de remarquer à voix haute qu’il allait la voir trop souvent, et que à la longue, ça lui plombait le moral.
Moi, j’ai décidé de ne plus aller la voir. Avant quelque temps, en tout cas. J’ai besoin de prendre du recul, et je déteste les hôpitaux. Puis, je veux avoir une image de Flo vivante, dans la tête. Pas une image d’elle branchée de partout, éteinte, inactive, pâle, laide. Et si elle meurt, je n’irais pas à son enterrement. Je n’irais pas, car elle déteste ça, et je sais qu’elle ne voudrait pas qu’on lui organise des obsèques. La dernière image que je veux d’elle, c’est une fille qui saute en parachute, une fille qui me fait des marshmallows grillés sur mon toit, qui fugue à 3h du matin, qui saute de partout et rit pour rien sur son vélo, qui est fan des perroquets qui répètent des gros mots. Je ne veux surtout pas avoir Flo morte dans un cercueil sous mes yeux. Pour moi, elle ne sera jamais morte. Cette meuf est plus vivante que quiconque. Alors quand j’entends Jim dire tous les jours qu’il va la voir pendant des heures sur son lit de mort ça me fou un truc. Du coup, je lui répond :
-OK.
-Tu veux venir avec moi ?
-Non j’ai mon DM à faire. L’exercice 2 est costaud…
-C’est à rendre pour lundi, tu as tout le weekend !
-Ouais, et le weekend tu vas encore me demander d’aller voir Flo avec toi.
-Mais non, juste aujourd’hui, je…
-Écoute Jim. Je sais que tu as besoin qu’on t’accompagne voir Flo, car y aller seul n’est pas top. Mais il faut que tu comprennes… Raph est certainement à fond dans ses maths depuis lundi, je pense. Puis moi…
-Toi tu t’en fous, j’ai compris.
-Je n’ai pas dis ça.
-Pas besoin que tu le dise pour le comprendre.
-Non mais tu te rends con, là. Comment tu peux croire une chose pareille ? Puis… Tu sais quoi, au lieu de me causer sur ce ton maintenant, tu aurais pu venir me voir comme un grand à la pause de midi. Pourquoi tu es toujours obligé de jouer au gamin, hein ?
Je sens encore une fois, la colère grimper en moi. Jim répond à ma question sur un ton froid, avec le même regard qu’il m’a jeté ce matin à la sortie de classe :
-Alors je vais t’expliquer clairement. A l’hôpital, quand le médecin nous a annoncé que Flo avait des chances minimes de se réveiller vivante, c’est TOI qui t’es mis en colère comme un bébé qui fait des caprices. Tu as été putain de exécrable, tu nous a à tous foutu la honte. Le médecin n’avait rien demandé, et tu t’es acharné sur lui, devant Flo, Raph’, et moi. Au lieu d’être là comme un ami, tu étais là comme un colérique qui enfonçait le couteau dans la plaie. Au lieu de nous réconforter, tu brayais, tu menaçais. Tu n’étais pas un pote. Et quoi d’autre ? Ah oui, lorsque le docteur s’est assit à côté de nous, t’as servit un verre d’eau alors que tu méritais des coups dans les couilles. Il a prit le temps pour te parler, mais tu t’es barré en lui coupant la parole avec ton histoire de podologue de merde. Et on apprend ensuite que tu es allé cambrioler une boutique avec Erwan. Tu nous a ensuite tous ignorés au téléphone. Aucune réponse, aucun message depuis ton départ précipité de l’hôpital.
-Jim…
C’est la première fois que je vois Jim énervé. C’est la première fois que je vois sa mâchoire se serrer. C’est la première fois que je sens sa voix aussi tendue. C’est la première fois que je l’entend parler de plus en plus vite, et de plus en plus fort. Je n’aime pas son regard. Si ses yeux étaient des flingues, je serai déjà crevé au sol.
Je déteste voir des gens optimistes et drôles devenir en colère.
Alors que je tente de le « calmer » par un simple mot, il a l’air d’en faire abstraction. Il se tourne carrément vers moi, et insiste sur chacune de ses phrases avec sa main droite qui gesticule. Je vois ses veines ressortir.
-Alors ouais, maintenant c’est moi qui pars seul à l’hosto pour voir Flo. Ouais, c’est chiant. Ouais, ça me demande de faire 40 minutes de trajet en bus. Ouais, ça me fait « perdre mon temps » de tenir compagnie à une morte pendant 2 heures. Mais si je n’y vais pas, Flo est seule. J’suis sûr qu’elle est consciente, et qu’elle entend les gens lui parler. Alors si personne ne se lance dans sa foutu chambre d’hosto, elle est seule, enfouie sous ces draps qui puent l’hôpital. Soit parce que l’un est drogué par sa calculatrice et ses algorithmes, soit parce que l’autre cambriole une boutique comme si de rien n’était. Et le pire dans tout ça, c’est que tu as fais croire à ta mère que tu étais avec nous. Désolé, mais utiliser ses potes pour cambrioler dans notre dos, c’est purement dégueulasse.
Il reprend son souffle, et se lève pour monter dans son bus qui vient d’arriver devant l’arrêt. Puis il se tourne vers moi, avant de s’en aller sur des mots :

-« Alors excuse moi, si je te propose de venir voir notre amie crever. « 

Je passe ma main sur mon visage, de haut en bas. J’inspire, et j’expire. Je mets mes coudes sur les genoux, la tête dans mes mains, écouteurs de nouveau dans mes oreilles. Je fixe le sol. Puis je me redresse, le dos droit, et regarde les voitures défiler, les yeux paumés dans le vide.
Je n’ai rien à me dire, ni rien à te dire. Tu sais, parfois tout se comprend dans un silence.

Mes yeux se figent sur cette fille, qui vient appuyer son dos contre le panneau des horaires du bus. C’est la copine de Flo.
Ça fait longtemps que je n’ai plus entendu parler d’elle. Est-elle au moins au courant de ce qui est arrivé à Flo ? Du peu que j’ai remarqué, elle n’est pas allée la voir à l’hôpital, je l’ai toujours vu rire avec ses potes dans les couloirs. Elle a un casque sur les oreilles, et regarde son téléphone. Je n’ai jamais trop aimé cette fille. Mais par politesse, je me lève pour lui dire bonjour.

– » Hey, ça va ?
-Et toi ?
-Ça va.
-Je suis au courant pour Flo, t’inquiète. Pas besoin de me regarder comme ça.
-D’accord… Euh, eh bien… Je te tiens au courant quand j’ai du nouveau, en tout cas.
-Si tu veux. »

Elle me fait un grand sourire (plus forcé qu’autre chose), puis remet son casque sur ses oreilles. J’entends sa musique d’où je suis.
Super, les gens ont l’air de m’aimer très fort aujourd’hui.

Enfin assis dans le bus, j’aperçois une vieille petite dame qui cherche une place ou s’asseoir. C’est toujours la même que je croise, dans le même bus. Elle a toujours deux gros sacs de course, une canne et des tâches brunes creusées dans les rides de ses mains. Alors je lui cède la mienne, et reste modestement debout près de son fauteuil. A première vue, elle a l’air d’une femme très âgée, très faible et fatiguée. Putain, ne jamais se fier aux apparences.
Après m’avoir remercié, elle me tape la discute, comme si elle avait l’habitude de parler un peu à tout le monde. Elle me demande ce que je fais dans la vie, et me raconte ses histoires de jeunesse après lui avoir dit que je suis lycéen. Puis, elle me raconte la sienne, en se présentant tout naturellement. Elle s’appelle Olga. En faisant deux trois blagues par-ci par là, elle parle de son ex-mari d’une manière tellement caricaturée, que je ne peux pas m’empêcher de rire ! Je n’arrive pas à croire qu’on peut être encore aussi drôle à 83 ans.

– » Alors j’en avais tellement marre de ses ronflements, que je l’ai traîné jusqu’au canapé, et lui ai donné pour obligation de dormir dans le salon jusqu’à nouvel ordre !
Dans un rire explosif, elle me tapote l’épaule, pour insister sur le comique de son anecdote :
-Si tu avais vu sa tête ! Il me regardait avec des yeux chien, ce couillon. Tu parles, notre canapé n’était pas du tout confortable. Tu sais, c’était ceux de l’époque.
Ah et puis attends, jeune homme. Il faut que je te raconte la première fois que j’ai tapé mon mari avec un bâton à balais dans les fesses. Ce couillon ne cessait de rentrer tard, en m’interdisant moi, de sortir le soir. Et hélas… Je tenais tant à sortir boire des whisky avec mes copines ! Mais vois-tu, c’était une époque où c’était très mal vu qu’une femme sorte seule le soir. Encore moins si c’était pour boire de l’alcool, té ! Alors à la longue, j’ai fini par me mettre en colère après ses caprices de vieux grognon. J’ai pris un balais et je lui ai couru après dans toute la maison ! »
Elle s’imitait elle-même, en train de saboter les fesses de son mari, en balançant des insultes en espagnol. Le chauffeur lui a demandé de baisser d’un ton, et moi j’étais rouge de rire.
Je lui demande, après avoir reprit mon souffle :
– Et donc, que s’est-il passé, ensuite ? Vous le supportez encore ?
-Oh, tu parles ! Pourquoi est ce qu’il rentrait tard le soir, à ton avis ? Il allait voir d’autres gonzesses, este Malparido ! Alors je suis partie de la maison.
-Je suis désolé..
-Ohlala, tu parles ! c’était le plus beau jour de ma vie !
Dit-elle, en s’esclaffant de rire. Je lui demande :
-Que veut dire « Malparido » ?
Après avoir ri bêtement, elle me tapote encore l’épaule pour me répondre que c’est une insulte espagnole qui signifie « Mal accouché. » Apparemment, c’était une expression courante, dans sa famille espagnole.
Ensuite, elle me raconte une autre anecdote de sa vie, un peu plus sérieuse cette fois-ci, mais toujours avec une manière de parler bien propre à elle. Son accent du sud, son rire communicatif qui fait rebondir chacun de ses mots dans mes oreilles, ses gestes qui imitent tout ce qu’elle dit et pense me font esquisser un sourire amusé. Elle retrace le dur passé de sa famille, et c’est à ce moment là que j’ai l’impression d’être son petit fils, durant un court instant.
C’est à cette époque en noir et blanc et de tensions mondiales, que sa mère, sa sœur et sa grand-mère ont vécu les temps les plus difficiles de leur vie : Quitter leur patrie.
En mars 1939, la Catalogne a connu une déchéance capitale. C’était la guerre d’Espagne, la Retirada … De ce fait, des milliers de civils espagnols ont du fuir leur pays, et ont perdu tout ce qu’ils avaient. Des familles ont été brisées, puis tout était à rebâtir autre part… Ce fut le cas pour cette Olga. Elle était toute petite, à l’époque. Mais néanmoins, sa mère et sa grand-mère en ont souffert. Elles étaient seules, sans leurs maris, sans aucune bagage, sans aucune photo, ne serait-ce qu’un souvenir. Toute leur vie, leur culture, leur maison, leur héritage, se sont échappés loin derrière elles, du jour au lendemain. Le reste de sa famille était restée en Espagne, c’était de vaillants résistants. Et cette vieille femme assise près de moi là, maintenant, en souffre encore aujourd’hui. Elle dit avoir toujours été déçue de ne pas être restée en Catalogne, et que si elle avait eu l’âge de sa mère, elle serait restée pour être résistante.

Elle me regarde, avec ses yeux regorgeant de malice. Puis, elle contemple le vide comme si elle en était amoureuse.
-Et… les années ont passées. A 35 ans, 4 ans après mon divorce, c’est là que j’ai rencontré Pedro… Nous sommes restés 2 ans ensemble. Il habitait dans une caravane, et m’emmenait voyager un peu partout en France. Ce fut les deux plus belles années de ma vie. Il écrivait des chansons, et me les chantait avec sa guitare même pas accordée, tiens ! Alors on s’amusait à chanter n’importe comment, à tu-tête. Qu’est ce qu’on a ri… Heureusement que nous n’avions pas de voisins, à cette époque. Nous vivions de voyage, d’amour, et de passion. Je l’ai bercé dans mon cœur comme mes propres enfants dont mon pays était la mère.

Après une étreinte de silence, son visage devient doré par la lumière du soleil, traversant la vitre. Son regard évite délicatement le miens, puis elle enchaîne dans le voyage de son histoire :

-Et une nuit, il est soudainement mort d’une crise cardiaque… Depuis, je n’ai jamais eu la force de quitter notre caravane. Mais finalement, j’ose malgré tout penser que c’est une force d’y être restée. Et je ne compte pas partir, tiens! Je l’ai décorée à ma façon. Puis vé, je fais mes courses toute seule maintenant. J’achète comme si on était toujours deux, à la caravane. Et je n’ai jamais fais raccordée sa guitare, car c’est sur celle-ci que les plus belles mélodies ont traversées mes oreilles. C’était celles de Pedro. Et Mamamyaa, qu’est ce qu’il était beau… Il était brun, toujours les cheveux décoiffés, les yeux bleus azur. Il avait le teint basanés, et un regard de rebelle, un peu comme toi, té. Mais tu es moins beau que lui quand même !

Elle s’explose encore une fois de rire, et moi, je reste bouche-bée. Je n’ai jamais vu quelqu’un aimé aussi fort et longtemps, au point de rénover l’habitation depuis laquelle son amant est parti, en le trouvant toujours aussi beau, même après l’avoir vu mourir. Elle parle de lui d’une manière si belle qu’elle pourrait le faire revivre. Elle a des roses rouges qui éclosent dans ses yeux, lorsque elle me parle de lui. Un bouquet que nous n’offrons pas uniquement à la saint-valentin, mais tous les jours de sa vie. Et même âgée de 83 ans, dans un bus avec des sacs de courses, en parlant de celui qu’on a tant aimé à un ado ne connaissant lui même rien à l’amour, la vieillesse devient aussi belle qu’une rivière.

– » Il est beau, ton pull dis donc! Les Beatles ! Aaahlala. Ma fille écoutait beaucoup ce groupe, quand elle était jeune, j’en avais pleins les oreilles ! Elle écoutait souvent une chanson qui faisait… Nananaaaaananaa
Cette super mémé se dandine sur son siège en essayant d’imiter la mélodie. Puis dans un français toujours mélangé à son accent espagnol, elle me demande :
-Quelle est la chanson que tu préfères ?
-Je ne sais pas… Je n’aime pas trop ce groupe.
-Ah ! Quel est l’intérêt de porter ce pull, alors ?
-C’est un sweat, puis je ne sais pas il est à mon frère.
-OOOOH tu as un frère ! Quelle chance ! J’ai toujours voulu en avoir un. Hélas, il est resté en Espagne avec mes tantes, et à vrais dire, je ne l’ai jamais connu.
Je reste silencieux, et tourne le visage vers la vitre. Je commence à me languir de rentrer.
-Quel âge a-t-il ? Me demande-elle, souriante.
– 20 ou 21 . Il me semble.
J’évite son regard qui m’envie tant pour un frère que j’ai qu’à moitié.
-Oh, tu es le plus petit de la famille. Comme moi ! Qu’est ce qu’il fait, dans la vie ?
-Je ne sais pas.. »
Je regarde l’heure sur mon téléphone. 17h03. Dans deux minutes, normalement j’sors d’ici.

Elle me regarde, et son sourire s’efface, sauf dans son regard. Un silence s’impose jusqu’à ce que le bus arrive enfin à mon arrêt. C’est long, 2 minutes.

– » Ce fut un plaisir, jeune homme !
-Au-revoir, madame ! »

Je passe la clé dans la serrure, et prends soin de fermer ma veste. Maintenant que j’ai compris pourquoi elle me faisait des remarques sur « mon » haut, je vais éviter d’enfoncer le couteau dans la plaie.
Loupé ! A peine je passe le pied à l’entrée, ma mère me demande d’enlever mon sweat et de le ranger au garage. Elle est froide, et taille ses plantes sans même me regarder.

-Maman…. C’est juste un haut, fiche moi la paix un peu.
– Timothée. Je t’ai demandé quelque chose.
-Ouais, sans même m’expliquer pourquoi.
-On a déjà été clairs là dessus avec ton père.
-Non. Vous ne savez même pas communiquer.
-Tim, s’il te plaît.
-Non, pas s’il te plaît. Dis-je, sur un ton imitant insolemment le sien.
-Bon, ça suffit. me dit-elle, en sortant de sa serre ridicule. Elle jette ses gants sur la table avant de me rejoindre précipitamment dans le salon.
– C’est la mort de Flo, qui te rend comme ça ou quoi ? D’abord la bagarre au lycée, les cigarettes, puis la drogue, le braquage de la boutique, et maintenant tu déballes toute ses affaires ? Tu veux quoi, au juste ? M’exténuer ?
-Arrête. Flo n’est pas morte, elle est dans le coma, ne commence pas à me souler avec ça. Et je t’ai dis que j’ai trouvé ce fringue sous mon lit, je n’ai pas fouillé dans ses affaires, merde !
Elle s’approche de moi.
-Ah oui, elle n’est pas morte ? Alors comment expliques-tu que ses parents veulent la débrancher ? Les médecins ne constatent aucune activité cérébrale. C’est terminé…
Je comprends que ça puisse te déstabiliser, mais si ça te déstabilise au point de faire toute ces bêtises, je te préviens : On réfléchira pour t’envoyer en pension, tu m’as compris ? Je n’en peux plus, de ton attitude !!! JE N’EN PEUX PLUS !
Je laisse tomber mon sac au sol. J’ai envie de la gifler, mais elle est malheureusement ma mère. Alors je me contente de donner un coup dans mon sac pour le ranger sous l’escalier, et pars m’enfermer dans ma chambre en claquant la porte de toute mes forces.

J’enlève mon sweat. Je le balance contre le mûr, et donne un coup de poing dedans. J’en donne un deuxième, plus violent. J’ouvre mon placard, prends la coupe en or que mon frère avait gagné à son match de basket. Je la balance au sol, et elle se brise en mille morceaux. Je prends ses cadres où il est prit en photo avec son basketteur favori, et le brise aussi contre le mûr. Je prends ses lettres qu’il nous avait envoyées lorsque il était en classe de neige en 6ème. J’ouvre la fenêtre, allume mon briquet et les brûles toutes, sans en relire une seule. Une larme de haine se déverse sur ma joue gauche comme un torrent, et un cri étouffé de colère sort de ma bouche, avant que je referme violemment la fenêtre.

Je m’assois sur le sol de ma chambre, adossé contre le coin de mon bureau. Je passe ma main sur l’autre, blessée. Ma deuxième larme me pique la blessure, alors je prends le sweat étalé au sol pour sécher rapidement mes joues, avant qu’une troisième goutte y trébuche. Je le regarde, en le serrant dans mes mains.

Puis je me rends compte à quel point j’ai tout perdu.

Bon.
Raph’ m’a posé des questions sur mon frère. Ma mère aussi. Mon père aussi. Même une vieille dame inconnue.
Je pense que à la longue, tu dois toi aussi t’en poser.
Je crois que le moment est venu pour ré-ouvrir la plaie, et y poser enfin quelques mots dessus.

J’étais encore à l’école primaire lorsque on a déménagés. J’avais 6 ans, et lui 11.
Je n’arrêtais pas de pleurer, de faire des caprices. J’étais exécrable et faisait vivre un enfer à mes parents, du matin au soir. J’étais si dégoûté et trouvait ça injuste, d’avoir été obligé de me séparer de tous mes amis, de mon professeur préféré, de la ferme près de chez nous, avec cette petite brebis que j’aimais tant. Je me souviens l’avoir appelée « Chantilly » car elle était toute blanche et toute douce. En rentrant de l’école, mon frère m’accompagnait tous les jours voir les animaux , et la fermière nous apprenait gentiment à traire les vaches, les chèvres, à leur tondre la laine à l’arrivée du printemps. Au fil du temps, un lien d’amitié s’était tissé entre cet animal et nous deux.
D’ailleurs, la seule photo que je n’ai pas osé brûler est celle où on voit mon frère, Adrien à droite, moi à gauche, et Chantilly au milieu. Nous sommes assis à côté de l’animal, dans la paille fraîche. Cette photo est merveilleusement drôle, car j’ai de la laine partout dans les cheveux. Je m’en souviens encore. C’était une fois où nous avions tondu notre brebis, après quoi nous avions fait une bataille de laine coupée. Sur cette photo, Adrien est mort de rire, entourant notre mascotte avec ses bras. Il sourit à pleine dents, pendant que moi je souris à pleine gencive. J’avais perdu deux dents de lait à l’avant.
C’était la veille de notre grand départ, dans le sud de la France.
Dans la voiture qui nous arrachait de cet endroit où nous avions grandit, j’étais inconsolable.

Pourtant, c’est à partir de ce moment-là où le lien entre lui et moi s’est renforcé. Mon frère, attendrit et prit de compassion face à mon désarroi, a décidé de prendre en main son rôle de grand frère.
Durant le trajet, il faisait tout pour me faire rire et me changer les idées. Il faisait des grimaces aux autres conducteurs, et me jouait de vraies comédies !

Arrivés dans la ville, avant même d’entrer et de visiter notre nouvelle maison, Adrien m’a prit par la main. Et il m’a fait découvrir plein de recoins, plutôt intéressants…
Tout d’abord, il m’a emmené manger une glace. Elle était composée d’une dizaine de boules, que nous avons partagée à deux. C’était chez un glacier très sympa, qui avait la particularité de faire des glaces les plus originales. La notre ressemblait à une pyramide multicolore, enrobée d’une crêpe bleue épaisse, en guise de papier cadeau.
Pour digérer une chose pareille, mon frère m’a mené découvrir un truc magique : La fête foraine. (Très bonne idée, n’est ce pas ?) On a fait les auto tamponneuses, et 1 tour de manège. J’ai vomis devant tout le monde. Il s’est occupé de moi comme un chef, m’a offert du coca car c’était soit-disant bon pour la digestion. Il m’a essuyé la bouche et consolé en me payant une deuxième glace, un peu plus légère pour l’estomac, cette fois-ci…
Comme on avait dépensé tout le peu de sous qu’on avait, on s’est contenté de choses plus simples, mais toujours aussi amusantes. Il m’a emmené voir un endroit où il y avait des animaux abandonnés : La SPA. Ça nous rappelait la ferme et notre Chantilly bien-aimée. Nous avons tous les deux craqués sur un petit chiot, un labrador. Alors, sur un coup de tête, nous l’avons adopté dans nos bras ! 5 minutes plus tard, il était baptisé : Circus
Pour finir cette petite excursion en beauté, il me tenait toujours le bras, et moi, je tenais Circus dans l’autre. Adrien menait fièrement le pas vers un parc gigantesque : De l’herbe à perte de vue, des enfants de mon âge jouant au ballon, et une grande fontaine au milieu. Le paradis sur terre ! On a couru y faire une bataille d’eau. Circus jouait avec les jets d’eau, nous sautait sur les jambes, et nous, on était trempés de la tête aux pieds. Puis d’autres enfants sont venus jouer avec nous dans cette fontaine, avant qu’on se fasse choper par le gardien. Alors, des garçons de 10 ans nous ont proposés de faire du basket. Adrien avait l’air plus passionné que moi. D’ailleurs, il faut dire qu’il était drôlement doué, il marquait plusieurs paniers d’affilée ! J’étais assis sur le banc, avec Circus sur les genoux, qui était prêt à bondir pour courir après le ballon.
Alors que le soir allait bientôt tomber, Adrien et moi sommes partis, en disant au-revoir à nos 3 nouveaux amis.
Quant à moi, j’avais adopté cette ville dans mon cœur d’enfant. Et j’avais désormais hâte de découvrir notre nouvelle maison.

Tandis que mon père pestait contre l’arrivée inattendue de notre petit Circus, « parce qu’il mettrait des poils partout, ferait pleins de bêtises, aboierait après tout le monde », ma mère était complètement gaga. Avec Circus, elle était une vraie gamine, car elle a eu exactement la même réaction que nous lorsque nous avons vu ce petit labrador pour la première fois. Mon père étant désespéré, n’avait pas d’autres choix que d’accepter ce nouveau bébé dans la famille. Une nouvelle maison, un nouveau chiot.
Tout allait pour le mieux.

Puis, plus le temps passait, plus mon frère devenait grand et un super basketteur. Il avait atteint l’âge de 14 ans quand il avait déjà des muscles aux bras. Moi, j’en avais tout juste 9, et je voulais être comme lui. Alors, tous les soirs, il faisait des pompes avec moi, il jouait au coach et moi je jouais l’élève nul. Le mercredi, il m’emmenait courir sur la plage, et finissait toujours par me mettre à l’eau sans que je m’y attende. Sur le chemin pour rentrer, je lui demandait toujours : « Et là, tu trouves que j’ai pris des muscles ? Est ce que j’ai grandit ? Tu penses que je serai grand comme toi, plus tard ? » Il rigolait en me décoiffant les cheveux, et se baissait en dessous de ma taille pour me faire croire que j’avais grandit d’un seul coup. Le pire, c’est que j’y croyait vraiment.
Et le temps passait encore. Au basket Adrien gravissait les échelons un à un. Il participait à des compétitions, des matchs dans d’autres villes, et il était super fort. J’allais le voir à chaque fois, et je criais son prénom comme un dingue dans les tribunes, lorsque il marquait un panier.
Et… Je crois que un des plus beaux jours de ma vie est celui où j’ai été autorisé de monter avec lui, sur le podium.
Je disais à tous mes copains que mon frère était Adrien, le mec qui fait des compétitions trop badasses. Puis tous mes copains disaient « Wouaaaaaw« .
Mon frère était MON héros.

Puis les années ont encore passées. Adrien avait eu 16 ans, et il devenait un vrai homme. A son âge, il était déjà très mature, saint d’esprit. Il réussissait toujours à me faire rire, et notre signe top secret était le clin d’œil. On se comprenait juste en un regard, en un rire.
En plus, il faisait les clins d’œil d’une manière beaucoup trop stylée.

De l’autre côté, chez mes parents, ça devenait tendu. Après le déménagement, mon père a intégré une société qui demandait énormément de travail. Il rentrait tard le soir, parfois même il bossait la nuit. Ma mère était souvent seule, lassée par son absence de plus en plus fréquente.
Puis au fil du temps, ça a finit par se gâter. Les disputes devenaient de plus en plus courantes, de plus en plus bruyantes, de plus en plus violentes, à tel point que j’avais peur de manger à table avec eux. Pas un seul jour ne se passait sans que des cris tourmentent les oreilles de Adrien et moi. Il arrivait souvent qu’on mange dans sa chambre des sandwichs à la mayonnaise, pendant que nos parents s’entretuaient dans la cuisine.
Je me souviens d’un soir, où une dispute m’avait fait très peur. J’étais seul, dans mon lit, et je pleurais. Alors j’ai pris mon matelas, et je suis allé dormir dans la chambre d’Adrien. Pour me consoler, il me racontait des histoires avec mes playmobiles, et mettait de la musique à fond dans nos écouteurs pour ne pas qu’on entende les cris en bas. Il m’a fait découvrir Queen, Les Beatles. Mais mon préféré était Queen. Il m’a fait écouter tout son album, et me disait souvent : « Wouaw, t’as vu comment il passe ses doigts sur les cordes ? » « Oh mon Dieu, ce solo de guitare est juste d’ENFER ! T’as vu ça ? » Il m’avait mit l’eau à la bouche. J’ai voulu apprendre la guitare, il m’a apprit deux/trois bases. C’était marrant, lorsque il imitait exagérément Freddie Mercury. J’aimais voir mon frère faire le con. J’aimais voir mon frère. J’aimais mon frère.
Alors, on passait des soirées entières à regarder des concerts sur YouTube, cachés sous une couverture, avec nos cookie fondus. Plus la musique était forte, moins les disputes s’entendaient.
Adrien trouvait toujours un moyen de positiver et de nous changer les idées. Il réussissait même parfois à calmer les engueulades de mes parents, en trouvant souvent un terrain d’entente.
Mon frère savait trouver des solutions, il me disait toujours de ne pas m’inquiéter, que les choses s’arrangeraient, qu’il ne fallait pas dramatiser. Je le croyait, parce que il était mon grand frère.

Mais un soir, mes parents sont allés loin. C’était le dîner, et on mangeait exceptionnellement tous les 4, pour l’anniversaire de mon frère. Dans un silence de mort.
Puis mon père a fait maladroitement une remarque bidon, ma mère s’est défendue, et tu connais la suite. Les cris ont recommencés. Mon frère réussissait à me regarder, à me faire un petit clin d’œil, pendant que je me retenais de verser une larme. J’ai quand même su lui dire « Joyeux anniversaire » juste avec l’articulation de mes lèvres.
Quand, soudain, mon père a finit par péter un plomb. Après une insulte de la part de ma mère, il frappé très fort la table. Mon assiette de frites s’est cassée au sol, et je me suis mis à pleurer sous les cris qui ne cessaient de monter. Ma mère a poussé mon père, mon père l’a menacée d’un geste annonçant une gifle, alors Adrien s’est levé pour les séparer. Encore une fois.

Mais sous la colère, ma mère l’a giflé.
Moi, j’étais impuissant. Alors j’ai juste crié : « ARRÊTEZ !!! » Mais ma mère me disait de la boucler. Sa colère me faisait peur, alors j’ai caché mon visage avec mes mains, et me suis tu.

C’est à ce moment là que mon père a brusquement demandé le divorce.
Mes mains tremblaient sur mon visage mouillé de larmes.

Pour mon frère, c’était la goutte de trop. Dans un silence, il a regardé mes parents, il m’a regardé moi, et il avait un visage que je n’avais encore jamais vu.
J’ai toujours détesté voir des gens habituellement optimistes et drôles devenir en colère.
Mon frère avait le menton qui tremblait et la mâchoire creusée. Je n’avais jamais remarqué qu’il était à bout. A force de gérer toute les engueulades de nos propres parents, sa scolarité qui partait en vrille, et moi même, le verre se remplissait peu à peu à ras bord.

Il ne s’est pas ré assit à table. Il ne m’a pas décoiffé les cheveux en disant que ça s’arrangerait. Il ne m’a pas fait de clin d’œil.

Il est monté à l’étage.
10 minutes plus tard, il descendait les escaliers, avec une veste et un gros sac à dos.
Il a ouvert la porte d’entrée.

Et il est parti sans se retourner.

Sans même claquer la porte.

Il est parti.

Sans un mot

Sans une insulte

Sans un bruit

Mes parents ont considéré ça comme une petite fugue de crise d’ado, et qu’il serait de retour avant demain matin.
Mais moi je ne voulais pas qu’il parte toute la nuit. Et d’habitude, quand les gens partent avec un sac à dos, c’est pour longtemps, non ?…
Alors je suis parti lui courir après, mais c’était trop tard. Le bus était parti, avec lui dedans.

Un jour est passé, et il n’était toujours pas rentré. Aucune nouvelle, aucun appel ni message de lui. Mes parents comptaient appeler la police, mais ils ont reçu un SMS de la part d’un certain Jérémie. Un pote à Adrien, qui habite dans le Nord de la France, dans un truc de Hippie. Mes parents ne pouvaient pas apprendre pire.

Bonjour,

C’est le meilleur ami d’Adrien.

Il m’a demandé de vous dire qu’il part, et qu’il ne compte pas revenir pour le moment. Ça fait plusieurs années qu’il a apparemment des problèmes avec vous. Il veut aller vers quelque chose de meilleur.

Il vous demande de ne pas le rechercher, ni de signaler sa fuite à la police. Il est en sécurité chez moi, et il n’est pas tout seul.

Je suis sincèrement désolé.

Bonne soirée

Jérémie.

Après que ma mère ait lu à voix haut le SMS, j’ai prit son téléphone et je l’ai jeté au sol. J’ai crié de toute mes forces, pleuré de toute mes larmes.
J’en ais voulu à mes parents du plus profond de mon être.

Depuis ce jour, je me suis interdit de pleurer. Sans savoir réellement pourquoi. Comme une sorte de moyen de survie.
Verser des larmes me met en colère.

Mes parents aussi étaient désemparés.
Je ne sais pas si ils se sont sentis coupables, mais en tout cas, cet évènement les a calmés.

Je n’ai plus jamais revu mon frère.
Je n’ai eu aucune lettre de sa part, aucun message, rien. Je ne sais rien de lui, désormais. Je ne sais pas si il faut que je ressente du manque, ou de la colère à son égard.

Tant bien que mal, mes parents ont trouvé un terrain d’entente. Ils ont décidé de ne pas se séparer, de peur que la situation s’aggrave, que je parte moi aussi ou que Adrien ne revienne jamais. A ce moment là, tout était en équilibre. Il fallait faire gaffe à quels mots on employait, à quels gestes on faisait.
Mes parents vivent ensemble sans trop l’être vraiment, c’est assez bizarre. Cet évènement a rendu la famille différente.
Tout s’est brisé dans un silence, tout s’est défait en cachette. Depuis, c’est comme si on se disputait en chuchotant. On ne crie plus, on ne dit plus rien. Mais à l’intérieur ça gueule.
Adrien est devenu un sujet tabou, comme si parler de lui donnait une occasion à mes parents de trébucher, de trouver un nouveau sujet de dispute.
Tout s’est fait dans un dénouement discret, mais toujours pas guérit.
Une blessure vite couverte d’un pansement, mais pas désinfectée au préalable.
Et quand on touche une blessure pas désinfectée, c’est douloureux, ça pique. Surtout si on pleure dessus.

Aujourd’hui, j’ai 17 ans. Et je ne suis toujours pas aussi grand et musclé que lui. J’ai son sweat dans les mains.
On dit que le temps guérit et répare.
Moi je dirais plutôt que c’est le temps qui blesse et brise.

Je hais.
Quoi donc ?
Tout.

Soudain, je reçois un appel. Je reviens rapidement à la réalité…
C’est le nom de Jim qui s’affiche.

– » Allô, Jimmy ?
-Tim…. C’est.. C’est Flo…! »

Chapitre suivant : « Au fond » / Chapitre précédent : « …Et après ? »

Résumé
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