S.1, Chapitre 10

« Et ainsi va la vie »

Les jours ont passés, les semaines aussi. Environ trois, je crois. Pendant ce temps là, ma vie se résumait à la routine. Bus, lycée, dodo. Et ainsi de suite. Avec quelques trucs au milieu, comme par exemple les travaux d’intérêts généraux. Rien de passionnant, je fais juste du ménage, 5h par semaine dans le commissariat ou j’ai été arrêté.

Il a plu pendant plusieurs jours. Un coup du soleil, un coup une averse. C’est un peu chiant à la longue. Mais au moins, j’ai une excuse pour rester glander dans ma chambre sans que ma mère me dise : « Tiiim tu ne sors jamais, ce n’est pas de cette manière que tu vas avancer dans la vie ». Puis tous ses discours qui dérivent sur ma future voie professionnelle (qui est elle-même en perdition…).
Ouais, parce que j’ai eu 4 contrôles et trois mauvaises notes. J’ai eu un rendez-vous avec la conseillère d’orientation, avec qui j’ai passé un sale quart-d’heure. Selon elle, avec mon 8 de moyenne, je ne suis bon qu’à faire caissier à Auchan, car elle n’a jamais vu un élève aussi feignant que moi. Déjà, je ne sais pas ce qui lui fait dire ça. Je ne vois pas en quoi être caissier est un métier pourris. C’est un peu grâce à eux qu’on peut faire nos courses, pas vrais ?

Bon, quoi d’autre sinon… Jim a quitté sa copine ou c’est lui qui a été largué, je n’ai pas vraiment pigé leur histoire. Et il a bizarrement décidé d’arrêter de me faire la gueule. J’crois que le temps a passé un coup de serpillière dans son cœur salit par la rancune. Il a retrouvé son humeur normale, il est de nouveau con, (mais dans le sens positif du terme cette fois-ci).
Je pense que c’est grâce aux nouvelles annoncées par les médecins. Ah oui, attends, je ne t’ai pas dit ! Ils ont découvert que Flo a eu de l’activité cérébrale durant une bonne partie de la nuit. Elle est encore dans le coma, ouais… Mais cette nouvelle a redonné une lueur d’espoir chez Raph’, Jim et moi-même. Maintenant, j’ose y croire de nouveau. Un peu. J’ai retrouvé la volonté d’aller rendre visite à Flo au moins deux fois par semaine.

Puis, vendredi, j’ai écrit ma lettre d’excuse au responsable de la boutique de smartphones. D’ailleurs, tu sais quoi ? C’est la première fois de ma vie que j’me suis excusé auprès de quelqu’un. Eh bien pour cette première fois, je n’ai même pas eu de réponse. Alors je me demande si c’est utile de s’excuser, dans la vie. Car les gens doivent avoir un sacré culot pour ne pas répondre à un voleur qui demande pardon, quand même.
Au fait, pour en revenir à cette histoire de vol, Erwan et ses autres complices sont condamnés à 2ans de sursis. Je ne sais même pas ou ils sont, et je n’ai aucune nouvelle d’eux. Je ne m’en porte pas plus mal, d’ailleurs. Je suis en recherche d’un nouveau réseau où je pourrais trouver d’autres trucs, et pourquoi pas même découvrir des nouveautés, des drogues auxquelles je n’ai encore jamais osé toucher… En tout cas je n’ai plus Erwan sur le dos. C’est maintenant avec Jim que je partage deux trois choses, et je peux avoir ma dose de shit et de cannabis sans être menacé si je ne rends pas le fric au bout de 3 jours. Je n’ai pas à braquer une foutue boutique pour rembourser des dettes.
On peut donc dire que je m’en sors un peu mieux.
Enfin voilà… Ainsi va la vie, et ainsi continue-elle.

Puis les jours ont encore passés, et l’enterrement de mon grand père aussi. J’y suis allé, mais je n’ai pas très envie de t’en parler. Tout le monde sait à quoi ressemble un enterrement, de toute façon.
« Bonjour à chacun et chacune, nous sommes ici pour l’enterrement de quelqu’un qui est mort. Tout est terminé. Mais ne vous inquiétez pas il restera vivant dans vos cœurs, bla bla et bla. »
En gros, c’est juste pour re insister au cas-où tu n’avais pas compris : La mort existe, même dans ton entourage. Tiens, t’as vu, tout est terminé là. C’est terminé !

Bref. Deux jours plus tard, j’ai contacté l’agence de voyage pour annuler le départ en Espagne. D’ailleurs, je me suis embrouillé avec eux, car je prévenais trop tard. Et puis merde, c’est leur travail, aussi. Dans les voyages, il y a toujours des imprévus.
Même avant qu’il n’ait commencé…

Puis j’ai encadré dans ma chambre la photo de mon papi et moi, blottis dans ses bras. C’était quelques années avant sa dépression, alors il avait encore ce visage radieux. Puis moi, je devais avoir 6 ans, et j’avais ENCORE des dents qui manquantes à mon sourire.
Et je dois avouer qu’il me manque, ce sourire. Chaque photo où je souris à pleine gencive, c’est lorsque je suis avec des gens que j’ai aimé. Maintenant, avec la distance, je dois apprendre le sens inverse : A me détacher, en aimant un peu moins.
J’aimerais bien reperdre mes dents, pour avoir ce sourire que j’avais.
Le sourire d’un gamin heureux.
Tout simplement.

Aujourd’hui, l’orage gronde dans des nuages sombres. J’espère juste qu’il fera un tout petit peu soleil, demain.
Car demain, j’ai 18 ans. Et je ne veux pas grand chose… Juste que les averses s’arrêtent, le temps d’une journée.
Puis j’aimerais discuter avec mon frère, aussi.

A propos de mon frère, je n’ai pas encore eu le courage de le chercher. Tu dois te demander pourquoi faut-il du courage pour chercher à ré-contacter son frère ?! Bah figure-toi, que moi aussi je me le demande.
Néanmoins, j’ai contacté son ami, Jérémie. J’ai réussi à retrouver son message, dans le téléphone de ma mère. Je me demande pourquoi elle l’a gardé, d’ailleurs. Et ce qui m’a étonné, c’est que elle ne lui a jamais répondu. Même pas un « merci pour l’information » ni rien. Stupide jusqu’au bout, elle.
Bref… J’ai envoyé un message à Jérémie, en précisant bien qui j’étais, et pourquoi je le contactait. J’ai même dit à la fin de mon message : « Bonjour à Adrien de ma part, si il est avec toi. Dis lui « Clin d’œil ». Il comprendra. »
Et ça fait 3 jours que je n’ai aucune réponse. Il a peut-être changé de numéro, je ne sais pas.
J’espère alors en avoir une le jour de mon anniversaire, demain. Et avec un peu de soleil à la place des nuages.
Juste ça.

Là, je suis enroulé dans mon plaid, et je révise mes formules de maths. Je n’y comprends rien, ça m’énerve.
Au bout de 40 minutes, la pluie cesse. Alors je ferme mes cahiers, et les fourres dans mon sac.
Puis j’ouvre la fenêtre, et allume un joint.
Je regarde mon téléphone : Toujours aucune réponse… Alors je reste planté là, à fixer l’écran, comme si au plus je le regardait, plus il y aurait de chance qu’un message de Jérémie apparaisse.
Pourtant, que dalle. Alors j’hésite. J’hésite à l’appeler. Ou à attendre encore un peu.

Ça sonne. Je tire une troisième fois sur mon joint, et camoufle une partie de mon visage derrière la fumée. Ça sonne encore. Je soupire…
Puis ça cesse de sonner. Une voix grave et lente se fait entendre :

« Salut, tu es bien sur le répondeur de Jérémie, je ne suis pas disponible pour le moment. Rappelle moi plus tard ! »

Je lance une injure d’agacement, et j’insiste. J’appelle une fois, deux fois, et quatre fois.

J’écrase mon joint sur le rebord de la fenêtre lorsque la pluie recommence à tomber. Je ferme mes volets, et m’allonge sur mon lit, et regarde le plafond.
Je m’ennuie. J’attends. C’est long. C’est silencieux, d’attendre.

J’active mon enceinte Bluetooth, et laisse la musique défiler dans mes oreilles. La mélodie se fond à l’écho de la pluie, qui se heurte au toit de ma chambre.
J’me demande bien pourquoi je suis là. Pourquoi je vis ce genre de truc. Pourquoi ma mère m’a pondu dans ce monde, comme ça. C’est comme si elle m’avait envoyé dans une simulation, dans laquelle je dois savoir faire face à un tas de choses.
Et aujourd’hui, j’aimerais juste comprendre. Comprendre pourquoi moi, j’en suis là. C’est quoi, la suite, et comment m’y préparer?
De toute manière, c’est toujours pareil. Le résultat est toujours redondant. Comme si tout était prévisible. Pourtant, je continue, je m’acharne faiblement. Puis bam. T’entends ? C’est moi qui trébuche. Puis je recommence, et ainsi de suite.
De ma vie on pourrait faire une chanson insupportable, tellement répétitive qu’elle te rentre dans la tête.

Puis mon être tout entier est comme une passoire, aussi. Tu as beau chercher à la remplir sans que le robinet s’éteigne, il y aura toujours des trous de vide. Ça ne te fait pas ça, parfois ? Est ce que toi aussi, tu as beau essayer un tas de trucs, mais ta vie ne ressemble toujours à rien d’autre qu’à du vide creux… Dans lequel ta vie entière résonne dans un écho d’échecs ?

Une passoire.

Puis tout semble vide de sens.


Lorsque je ferme les yeux, j’ai l’impression qu’il pleut dans ma chambre. Bizarrement, ça devient agréable. Je me fais des petits films dans la tête, mes paupières deviennent lourdes, les sons deviennent lointains, et peu à peu, je… Je m’endors.

19:46

Mon téléphone vibre sous mon oreiller. Je me réveille en sursaut, et me précipite sur mon écran, les yeux agressés par la lumière.

C’est le numéro de Dalila qui s’affiche.
Qu’est ce qu’elle me veut ?!

Je laisse sonner mon téléphone quelques temps, et je décroche.

« – Allô ?
-Allô, Tim ? Je ne te dérange pas ?
Je toussote, pour réveiller ma voix encore endormie.
-Hum, non… Qu’est ce qu’il y a ?
-Je t’appelle pour te proposer de venir chez moi, demain après-midi. On pourrait réviser ensemble, et manger un gâteau, pour ton anniversaire.
-OK, Raph’ et les autres seront là ?
-Je ne les aient pas encore prévenus… Pourquoi, ça te dérangerait d’être seul avec moi ?
En disant ces mots, elle ri. Moi, je reste sans voix. Alors elle renchérit :
-Bon, tu me diras demain ! Bisous !
-Attends… Dalila ?
-Oui ?
Je laisse un silence s’effleurer à sa question. Je prends ma respiration, avant de lui dire une phrase que je n’ai même pas préparée à l’avance dans ma tête :
-Ça ne me dérangerait pas, d’être uniquement avec toi. Surtout pour mon anniversaire…
-D’accord.
Je l’entend sourire, derrière ce mot. Je passe ma main dans les cheveux, en attendant sa réponse. J’ai le cœur qui bat. Mais un peu vite, là.
-Bon, je dois te laisser. Andrew m’emmène au restaurant ce soir !!
-Ah. Passez une bonne soirée !
-Merci, Tim. Tu es vraiment adorable.
-Bah il n’y a pas de quoi. Salut ! »
Je raccroche. Il faut vraiment que je la ferme, des fois. Pourquoi je choisi CE moment pour tenter un truc avec elle ?
Je passe ma main sur le visage vers le haut: J’ai été trop direct, qu’on me cloue la bouche quand je l’ouvre pour dire des choses pareilles!
Puis. Je passe mes deux mains sur le visage, une deuxième fois: J’ai osé faire un pas vers elle. Je pense que j’peux être fier de moi!


J’entends ma mère m’appeler pour passer à table, mais rien que sa voix me donne envie de rester dans ma chambre. Puis de toute manière, je n’ai pas faim.

***

Mercredi 18 Octobre
8:01

Oui, c’est mon anniversaire, je sais, merci.
Et pour l’occasion, j’ai un contrôle de maths de deux heures ce matin. J’ai super mal dormis cette nuit, Jérémie ne m’a toujours pas répondu, et dehors, il pleut encore des cordes. Donc s’il te plaît, ne me souhaite pas joyeux anniversaire.
Souhaite moi anniversaire tout court, ça ira.

Quand je descends dans le salon, ma mère est en train de ranger un placard. Elle me tend un cadeau emballé, et pose sa main timidement sur ma joue droite:


– » Joyeux anniversaire mon chaton. »

Gêné, je la remercie. Je suis en retard alors je pose le cadeau sur le buffet, et enfile un gilet à capuche. Après lui avoir souhaité une bonne journée, je m’élance jusqu’à l’arrêt de bus.

Dans le bus, j’allume mon téléphone, et écris un message à Jérémie, (sans trop réfléchir, un peu à l’arrache, avec la tête dans le cul.. Je dois l’avouer.)

« Salut, c’est encore moi, Timothée. Je t’écris pour te demander une nouvelle fois les coordonnées d’Adrien, mon frère. C’est aujourd’hui mes 18 ans… Je voudrais juste des nouvelles de lui. S’il te plaît, réponds moi. Je sais que j’ai l’air chiant d’insister comme ça, ce n’est pas mon habitude. Mais c’est important pour moi! »



La journée passe lentement. Mon contrôle de maths s’est mal passé. Je sors de la salle de classe, dépité, et je m’appuie contre le mur. Je déverrouille mon téléphone, consulte mes messages. Toujours rien… Je soupire: j’commence sérieusement à désespérer.

Jim vient me surprendre avec une tape derrière la tête, en gueulant « joyeux anniversaire ». Il chante à tue-tête, alors je lui demande de se taire. En vain.
Un groupe de gens en face de nous entend Jimmy, et applaudit pour me souhaiter mes heureux 18 ans. Gêné, je m’en vais.
Mais Jim me suit toujours, en me chantant joyeux anniversaire en Allemand, en anglais, en espagnol, tout en gesticulant une danse ridicule. Raphaël nous croise, et me prend dans ses bras pour me souhaiter la même chose, mais plus discrètement.
Il me tend une boîte de bonbons, et une enveloppe, à l’intérieur de laquelle se cache un bon pour un nouveau skate, de la part de lui et Jim.
Si tu savais comme mon skate actuel est pourris… J’ai vraiment des supers potes putain.

Raph’, me demande, enthousiaste :
– » Ça te dirait qu’on aille acheter ton skate ensemble, cet après-midi ? Je connais un magasin super original, pas loin d’ici.
Gêné, je rétorque :
-Ça m’aurait fait vraiment plaisir, mais… Je vais voir quelqu’un.
Jim me fait de grands yeux :
-Qui donc ??
-Dalila… »
Jimmy hurle des : « Houloulouuuus » « Il va se la faire !! » Je lui demande de se taire, et d’arrêter de me foutre la honte. Raph’ remet l’ambiance en place :
-Mais… Comment ça ? Ah, elle a du remballer Andrew. Je m’en doutais, qu’ils ne seraient pas compatibles.
Je hausse des épaules :
-Aucune idée. Je verrai bien ! On va seulement réviser et manger un gâteau. Je pensais qu’elle vous proposerai de venir, avec Alice, la meuf de Flo.
Jimmy s’esclaffe de rire :
-Pouaaaah ! Tu vas chez elle pour RÉVISER ? Tu parles, elle ne va pas inviter quelqu’un d’autre, si c’est pour « RÉVISER « !
-Rhooo, Jim, t’es relou !
Raph’ me sourit, comme pour me dire : « Tente ta chance, tu me tiendras au courant. »

15:30

Je suis derrière sa porte. J’hésite à sonner tout comme j’ai hésité à lui prendre des fleurs. (je ne l’ai pas fait, tu te doutes bien).
Je prends une grande inspiration, me recoiffe vite fait, et sonne.

Puis, j’entends un : « J’ARRIIIIIIIVE » précipité, qui me fait rire.
La porte s’ouvre.
Dalila est en robe noire, lèvres brillantes. Elle a la coiffure qu’elle portait le jour où nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Ses longs cheveux relevés par un ruban rouge. Ça lui va à merveille, alors je ne peux pas m’empêcher de lui sourire comme un idiot.
Elle me dit que je suis bête de rester planté sur le seuil de la porte, et elle me fait rentrer.

Un gâteau au chocolat et aux framboises est posé sur la table, décorée de bougies. Elle se place au bout de la table, et me sourit, mains sur les hanches, fière de son travail.
Elle m’explique à quel point elle a eu du mal, car elle avait peur d’allumer des bougies. Elle me raconte une anecdote de son enfance : le jour où elle a failli mettre le feu à la nappe, en allumant des chandelles. Elle me raconte ça dans un rire gêné. Elle va dans la cuisine, en débitant, en parlant de plus en plus vite de choses qui ont l’air amusantes, auxquelles j’ai un peu de mal à prêter attention. Elle revient avec un couteau, et coupe le gâteau. Elle fait la fofolle. Elle a du mal à le couper en parts égales, alors elle ri d’elle même. Son rire est sautillant, beau, entraînant. Il donne envie de danser.
J’ai la boule au ventre, quand je regarde un peu trop longtemps ses lèvres.
Et c’est à ce moment là que je trouve l’amour drôle.
Elle a l’air gênée, de m’accueillir chez elle pour la première fois. Du coup, elle me raconte sa vie, en partant dans tous les sens.

Son regard a l’air amoureux du miens, car elle l’évite timidement. Avant, elle perçait mes yeux avec ses pupilles, c’était différent.
Ouais… Différent.

Je me sens soulagé, de constater que j’ai psychoté pour pas grand chose. Andrew n’était rien d’autre qu’un type qui a eu l’idée pas du tout originale de l’inviter au restaurant, ou au ciné. Si ça se trouve, il est gay!
Je ri.

Dalila est toujours agitée dans son hyper-activité sensible et tout aussi charmante..
Alors je m’approche elle.

Je lui ri au nez, en prenant le couteau de sa main pour le poser sur la table.
Je la prend par la taille, et approche mon visage du sien.
Elle parle plus lentement, plus doucement.
Et je pose ma main dans la vallée de sa nuque, pour approcher son visage du miens.

Puis voilà mes lèvres sur les siennes.

Elle me rend timidement le baiser.
Et je ne sais plus trop ou nous en sommes. Un coup c’est moi qui lui rend, un coup c’est elle. C’est comme si on jouait, et j’adore voir ses lèvres sourire près des miennes.

Là, on peut me souhaiter un joyeux et heureux anniversaire.

Nous sommes allongés sur son lit, sa tête posée sur mon épaule. On discute de tout et de rien, on se remémore les souvenirs d’été. On a chaud. On rigole.
Jusqu’à ce qu’elle évoque brièvement le nom de Andrew, en allumant sa clope.
Puis, quelque chose m’échappe. Une étrangère s’incruste sur le canapé, au milieu de nous. Alors je me décale un peu, voyant la place qu’elle prend. Elle s’appelle Jalousie, et elle répond aussi par le nom « gêne ». Mais le plus souvent, elle ne répond pas. Alors un deuxième étranger vient lourdement s’installer. Celui-ci s’appelle Silence.

Dalila tente de le pousser, me demandant d’une voix grave:
-« Bah, qu’est ce qui a ? T’es chelou, d’un coup.
-Non, t’inquiète… C’était comment, hier soir au resto ?
-C’était cool ! Mais tu sais, j’ai l’impression de me faire chier, avec lui en ce moment.
-Ah, euh… Qu’est ce que tu comptes faire, du coup ?
-Je n’en sais rien. Je verrai, au feeling !
Elle se remet à rire, en s’amusant avec l’oreiller. Je la questionne, en trouvant la situation de plus en plus étrange. Cette fois-ci, c’est l’incompréhension qui s’installe. L’abbérance.
-Mais… Est ce que tu es avec lui, là ?
Ce à quoi Dalila répond tout naturellement:
-Si tu définis un couple par le fait que deux personnes se galochent entre eux, ouais. On peut dire ça. Depuis une semaine je crois. Allez, 4 ou 5 jours à tout casser.

Le canapé devient de plus en plus nombreux. Maintenant, c’est Déception qui prend ses aises! Et c’est dans un rire nerveux, étouffé de questionnement auxquels je réclame des réponses :
-Une semaine ? Une semaine ?! Tu le connaît depuis 2 semaines, et tu…?

Finalement, je n’attends pas sa réponse. Je n’ai même pas envie de la connaître, d’ailleurs. Car elle se contente simplement de me re allonger, en me caressant le cou avec le bout de ses doigts.

Tiens, maintenant c’est Colère qui débarque. Elle, elle rentre sans frapper ! Je m’assois, et remet mon sweat. Dalila se lève à son tour, en cachant sa poitrine avec la couverture. Cette fois-ci, c’est à son tour de ne rien comprendre:
-Mais qu’est ce qu’il te prend?
-Je me casse.
Je me sens tout froid, à l’intérieur. Ça a glacé ma voix.
-Sérieusement ? Attends, Tim, c’est quoi le problème ?
Elle, elle s’enflamme. Sa voix prend feu.
-Tu te fous de moi depuis le début, tu prends Andrew pour un con… Et tu me fais constater ça aujourd’hui, après m’avoir entraîné dans tes bras. Super, ta fête d’anniversaire. Bra-vo.
Lâche moi, lâche mon putain de bras je t’ai dis !
Rhooo ! Tu ne vas quand même pas faire un caprice pour ça, c’est justement ton anniversaire ! Amuse toi, un peu ! Tu trouves toujours un moyen pour te casser la tête.
Dit elle, en écrasant sa cigarette sur la table basse.
Elle me retient en s’agrippant à ma main, cette fois ci. Mais je m’en détache sèchement.
Pendant que j’enfile ma veste je lui rétorque :
-Alors parce que c’est mon anniversaire tu couches avec moi ? Tu te prends pour qui ? Va baiser ton inconnu de une semaine, t’sais quoi. Baise le fort. Baise le mal.
En achevant ces mots, je me dirige vers la porte, après avoir regardé Dalila avec dégoût.

Elle se défend, en levant le ton. Elle se lève brusquement et dit des choses que je ne veux pas te répéter ici.

Et là, je cesse de la regarder, de l’écouter, de lui répondre. Car cette situation est exactement identique à celle de mes parents :
Des cris entre deux personnes qui étaient censées s’aimer.
Puis ceux qui devaient s’aimer sont maintenant ceux qui se sont empoisonnés avec de l’amertume.

Je prends mes affaires

Passe le seuil de la porte

Sans un bruit

Sans un cri

Presque dans une colère chuchotée

Sans me retourner

Sans me retourner

Je ferme la poignée

Et sous la pluie je m’en vais.

Ce n’était qu’une fille
Avec un ruban rouge
Avec un grain de beauté au coin de l’œil
Ce n’était qu’une fille
Ce n’était qu’une fille
Avec une robe noire
Avec 18 bougies devant elle
Ce n’était qu’une fille
Qui chantait joyeux anniversaire
Ce n’était qu’une fille
Qui avait prit mon cœur en otage

Ce n’est plus qu’une fille blonde aux yeux roux.
Qui accueille un peu trop de monde dans son lit.
Son matelas trop petit pour deux, pour nous.
Ce n’est plus qu’une fille pâle aux lèvres pourpres
Qui m’a fait tomber du lit
Qui m’a fait tomber du lit
Qui m’a fait tomber de son cœur

Qui m’a fait tomber du miens aussi.

Et de tous les cœurs de la terre.

16:42

Dehors, il pleut toujours.
Une migraine et un coup de fatigue s’emparent de mon crâne.

J’ai du poireauter jusqu’à 17h30 en attendant éternellement un bus qui ne passait pas. La pluie s’est remise à tomber.
Je prends mon sac à dos en guise de capuche, et mes pieds se heurtent à des flaques d’eau, et je n’ose même pas imaginer l’état de mes cahiers.

Je prends le premier bus qui arrive. Quand je monte à l’intérieur, c’est une nouvelle fois bondé de monde. Néanmoins, je parviens à trouver une place au fond, contre la vitre.
J’ai sommeil. Vraiment, vraiment sommeil. Le bruit de la pluie me berce comme une maman, et chaque goutte est une chatouille dans mes oreilles. Je tente de réchauffer mes mains en y soufflant le creux de ma paume avec ma bouche. Je les frottes entre elles, et enlève mon bonnet pour l’essorer. Mes cheveux sont courbés d’humidité, j’y passe mes doigts, je les ébouriffent. Je regarde mon téléphone, et à part un appel manqué de Dalila, rien d’intéressant. Toujours aucune réponse de Jérémie.
Alors qu’il était au départ mon unique et faible espoir pour retrouver mon frère, il devient à présent un boulet.

Le paysage défile et m’hypnotise. Les sons deviennent de plus en plus lointains, mes paupières de plus en plus lourdes, ma musique de plus en plus faible
Et je… Je m’end…o…

– » Jeune homme ? Eh, oh, jeune homme!
-Gnn…
-Il faut vous réveiller, nous sommes au terminus.
-Putain oh.
Je marmonne.
Je tente de remettre ma tête sous l’oreiller.
Attends, il est ou…
Merdeuh, c’est quoi ce truc dur et froid sur ma tête ?
J’entre ouvre les yeux.
Ma tête est posée sur… Une vitre.

J’aperçois une femme grosse, blonde et maquillée à outrance. Elle n’a pas l’air contente, et son visage et proche du miens.
Elle tente de me réveiller une bonne et dernière fois pour toutes :

-Rho, jeune homme écoutez, je n’ai pas que ça à faire, vous devez descendre du bus, ma tournée est terminée.
-Ouais bon ça va, pas besoin de crier.

Je passe la porte du bus, en allumant un joint.
Mais la pluie recommence à se déchaîner au dessus de ma tête…

Je regarde autour de moi:

Je n’ai aucune foutue idée de ou je suis. Ça ressemble à un centre ville totalement paumé, dans lequel il doit y avoir approximativement 2,5 habitants.
Il n’y a plus aucun bus qui passe à cette heure, et le seul panneau planté devant moi indique une flèche vers la droite, sur lequel il est écrit : « Rue de l’épi de blé »
C’EST TOUT.
Je cherche si il y a une carte, ou quelque chose. En vain…

Je traverse la route déserte, en déverrouillant mon téléphone pour appeler mon père.
A cette heure-ci, il devrait être sorti du travail.
Alors que je m’apprête à appuyer sur son numéro pour lancer l’appel, je glisse soudainement sur un rocher mouillé. Je lâche mon téléphone pour m’agripper à un lampadaire, qui vient juste de s’allumer au dessus de moi. Je tiens finalement debout, de justesse.
Mais mon soulagement ne dure pas… Voilà que mon téléphone est en train de se noyer dans une minable flaque d’eau. Je le ramasse, mais la vitre est entièrement fissurée, et l’écran clignote de lignes noires et blanches.

-Bordel, c’est pas vrai ! Ce n’est pas le moment, merde, merde et merde !! Enculé de téléphone !
Frustré, je le balance au sol. Il n’y a plus rien à faire pour lui.

Je marche 10 minutes, à la recherche d’une potentielle indication, d’un truc vivant, je ne sais pas.
Je marche seul sous un torrent tombant du ciel. Sans mon téléphone. Dans un trou aussi paumé que moi en espagnol.
Je marche comme un con.

J’aperçois au loin un grand bâtiment, avec quelques maisons aux alentours. Je marche dans cette direction, sans trop savoir pourquoi.
Je soupire, et mes pas sont rythmés par des injures à voix basse: « fait chier… »

J’ai le moral jusqu’au fond de mes fesses, et ma seule occupation est de shooter dans un petit cailloux, que je fais plonger finalement dans une flaque d’eau et de boue.
La nuit tombe, le soleil est écrasé dessous.
Je marche sous des lueurs à peine utiles: Le début de la Lune, la fin du Soleil, sous deux lampadaires presque grillés.

Mais mon visage est tout à coup éblouit par des phares dans la nuit. Une voiture se gare à plusieurs mètres devant moi, sur une sorte de parking. Un homme sort de la bagnole, et il est vêtu d’un grand anorak, abrité d’une capuche et d’une grosse écharpe, cachant la moitié de son visage.
Je m’avance vers lui, en accélérant le pas.

-Excusez moi…?
Sous la pluie, ma voix est inaudible. L’homme marche loin devant moi, après avoir claqué fort sa portière. Je m’avance un peu plus, en marchant dans un creux de la chaussée envahie par l’eau, et répète un peu plus fort:
-EH OH, s’il vous plaît ?
Il se retourne, en ralentissant le pas:

-Oh ! Bonsoir ? Je me disais bien que quelqu’un m’interpellait !
-Hum, je dois appeler quelqu’un mais j’ai pété mon portable, je pourrais emprunter le votre ? S’il vous plaît..
-Bah écoute, j’ai oublié le miens là bas… J’y allais justement pour le chercher. Dit-il, en me montrant le grand bâtiment d’en face.
Tu pourras téléphoner à l’intérieur!

Méfiant, je reste silencieux. Je recule, en faisant non de la tête.
Je m’apprête à lui dire poliment non merci pour rentrer à pieds.
Mais il me suffit de regarder autour de moi, constater à quel point je suis perdu, de penser à mes cahiers trempés, à ma mère folle d’inquiétude qui cherche désespérément à me joindre, pour finalement accepter de le suivre:

-Ok.. C’est gentil.
-Ce n’est plus très loin.
Dit-il, en m’encourageant sur un ton et une démarche assurée.

Il passe la clé dans la serrure, et pousse violemment une grande porte, un peu coincée à cause de l’humidité.

-Allez, rentre vite au chaud ! Dit-il, en couvrant presque le son de la pluie.

J’enlève mon bonnet, et ouvre ma veste. Quand, soudain, il appuie sur l’interrupteur et je découvre désormais la pièce allumée.
OK, à vrais dire, je ne m’attendais pas à me retrouver dans un tel endroit.
Une rangée de chaises à droite, une autre à gauche. Au milieu, c’est une allée qui mène vers une sorte de pupitre derrière lequel se cache un grand écran blanc. Un peu à gauche, il y a une croix. Une grande croix accrochée au mur. Dit comme ça, c’est chelou mais en vrai c’est un peu stylé, je trouve.
Des mots sont inscrits sur les murs, ça parle d’un Dieu et d’amour, des conneries du genre.
Je fronce des sourcils, en scrutant chaque détail.

Qu’est ce que je fous planté dans une Église ?! C’est ça, sa maison ??
L’homme qui m’a accueilli passe par une petite porte, derrière à gauche:

-« Viens, tu seras plus à l’aise ici! »
En effet. C’est un peu plus chaleureux.

Il y a un des fauteuils, des canapés, un frigo avec une sorte de mini bar joliment décoré. Attends attends, pause. Qu’est ce que fou un bar dans une Église ?
L’homme ne me laisse pas le temps de trouver réponse à ma question, et lance la discussion:

-Je t’en prie, assieds toi! Tu veux boire quelque chose ?
-Heu… Ouais, il y a quoi ?
-De tout! Mais je pense que tu es mineur, alors je vais éviter de te proposer de l’alcool. Dit-il, dans un rire amusé.
-Hum, à vrais dire j’ai 18 ans aujourd’hui.
-C’est pas vrai!? Joyeux anniversaire !
-Merci beaucoup.
-Bon, il y a chocolat chaud, thé, tisane, coca…
-Chocolat chaud, c’est parfait! Dis-je, soulagé de pouvoir boire enfin quelque chose de chaud dans un endroit chaud.
-A ton service ! me rétorque-il en imitant une révérence exagérée, ce qui me fait marmonner un rire. Il poursuit:
-Tiens, mon téléphone. Pour composer le numéro, c’est juste ici! Je te laisse appeler tes parents pendant que je te prépare ton choco’.
Puis, il part en chantant une mélodie improvisée :
« Cho-cho-chocolat ! Cho-cho-CHOCOLAAAAAAAT »

Cet homme a l’air enthousiaste, et super énergique. Et il n’a même pas enlevé son anorak, car la première chose qu’il fait en rentrant est de se préoccuper de moi. Pour le moment, il a l’air à peu près cool.

Je compose le numéro de mon père, et attend sa réponse en collant mon oreille aux « bip.bip.bip ». Pendant ce temps, je me balade dans la pièce. Je m’avance vers une pièce juste à côté. Celle-ci ressemble à une petite cuisine dans laquelle se trouve celui qui m’a accueilli, et je le voit enlever sa capuche, pendant que le lait chauffe.
Il se tourne vers la fenêtre, et un minuscule rayon de soleil éclaire son visage.

Et là, le téléphone collé à l’oreille, je reste figé.
Mon corps s’immobilise.
Je pense mal voir, alors je m’approche un peu, mais ça ne fait que confirmer ce que je pensais.

Cet homme est celui qui m’a passé les menottes, le soir du cambriolage.

Ma respiration s’accélère.
OK! Ok. Alors récapitulons le truc. Pour le jour de mes 18 ans, Dalila n’est plus Dalila, j’ai pété mon téléphone, je ne connaitrais jamais la réponse de Jérémie, je suis dans une foutue Église dans un foutu endroit paumé, avec le flic qui m’a arrêté. Et attends, bonus: J’ai du cannabis trempé dans mes poches. (EH OUIII ! Sinon, ce n’est pas drôle).
Mais qu’est ce que j’ai fais pour mériter un truc pareil, sérieusement?

Je vais dans la grande salle (je crois que les religieux appellent ça un lieu de culte), pour me planquer derrière un piano. Accroupi en boule. Je rappelle mon père, une deuxième fois.
J’ai l’air ridicule. Mais de tout façon, vu le point où j’en suis, je peux dire que j’en ais rien à foutre…
Bip..

-Allô ?
-Papa! Viens vite me chercher, s’il te plaît !!
-Qu’est ce qu’il se passe?? Dit-il, sur un ton brusque.
– Rien de grave… Euh.. Je suis dans une sorte de village, je ne connais que dalle! Je me les cailles, et… J’ai pété mon téléphone, je…
-Attends, parle moins vite, je ne comprends rien. Tu es ou exactement ?
-Dans une église, et…
-Dans une quoi?
-Une église.
-Mais qu’est ce que tu branles là-dedans?
-Rho, papa, écoute, je ne peux pas t’expliquer maintenant.
-Il n’y a pas un prêtre, avec toi quand même ??
-PAPA! » Dis-je, en essayant de crier en chuchotant.

Soudain, j’entends un bruit dans l’autre pièce. Une tasse se poser sur une table.
Je me précipite de relancer une nouvelle fois mon père:

-Je dois te laisser. Retiens bien: C’est à la rue Épi de blé. Tu verras, c’est un grand bâtiment à ta gauche. Klaxonne devant pour signaler ta présence, mais fais vite OK?
-OK, OK…! Bon, tu pourras patienter une trentaine de minutes ? Il y a des embouteillages.
-UNE TRENTAINE DE MINUTES?! Putain mais tu veux ma mort ?
-Bon, ça va! Tu es dans une Église, pas dans un incendie, non plus.
J’entends la voix de mon père s’agacer, à laquelle je réponds:
-Mais qu’est ce que tu veux que je foute dans une Église pendant une demi-heure !? »

Aucune réponse. Il a raccroché.
A présent, c’est une autre voix qui se fait entendre.

-Ah! Je te cherchais! Qu’est ce que tu fais là ? Tiens, ton chocolat. J’ai aussi ramené un goûter, tu as faim?
Je me lève, le cœur battant à toute allure.
-Je visitais un peu.
-Avec la lumière éteinte ? Dit-il, après avoir appuyé sur l’interrupteur.
Je recule, contre le mur. Mes mains tremblent, et je revois la scène du cambriolage se dérouler presque sous mes yeux.

Chapitre suivant : « Retrouve moi et nous verrons » / -Chapitre précédent : « Au fond

Résumé
– En savoir + sur Ear of Corn




















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