S.1, Chapitre 11

« Retrouve moi et nous verrons »

Il a deux tasses dans chaque main. Il s’approche de moi.

-« N’approchez pas.
-OK, Timothée. Ne crains rien, je..
-J’m’en fou ne m’approchez pas, je vous dit ! J’ai bien capté votre petit jeu. Vous n’êtes pas flic pour rien…
-Je ne suis pas là pour t’arrêter.
-Alors pourquoi c’est vous qui, comme par hasard, m’a enfermé ici alors que… Vous savez qui je suis depuis le début ?
-Tu n’es pas enfermé. »

Je reste contre le mur, silencieux. Et malgré ses propos qui ont l’air, (à première vue) rassurants, cet homme a du mal à gagner ma confiance. Alors il poursuit:

« -Dans combien de temps tes parents viennent te chercher ?
-Mon père ne sera là que dans 30 minutes…
-Très bien. Est ce que tu serai plus à l’aise d’attendre dehors sous le préau, ou rester ici ne te dérange pas ? « 

Je demeure silencieux. Il dit qu’il ne veut pas m’arrêter, car il ne sait pas encore que j’ai du cannabis dans ma poche. D’une minute à l’autre, il finira par le sentir. D’une minute à l’autre, il me passera les menottes.
Je ne veux pas qu’il me rassure avec sa voix douce, là. Je veux juste qu’il déguerpisse.
Voyant que je ne réponds pas et que je n’ai toujours pas bougé, il se contente de poser ma tasse de chocolat chaud sur une chaise de la première rangée.
Puis, il s’en va dans la salle d’à côté, sur ces mots simples:

« -Bon… Comme tu veux! Je ne veux pas t’effrayer. Quand ton papa viendra te chercher, tu viendras récupérer ton sac sur le canapé! »
Je ne réponds pas. J’attends qu’il s’en aille, que la porte soit fermé, et je me retiens de bouger le petit doigt jusqu’à ce que j’entende le bruit de la poignée verrouillée derrière lui.
J’attends encore 5 secondes.

Puis un néant sonore vient à présent encombrer l’endroit dans lequel je me trouve. Je suis désormais seul dans cette grande salle.
Je respire enfin.

J’enlève mon dos du mur, et je sens la transpiration coller mon tee-shirt à ma peau. Je découvre enfin ce qui m’environne.
Je m’avance doucement jusqu’au devant de l’estrade, et mes yeux découvrent un lieu. Un lieu qui ne m’est pas familier. Car c’est la première fois de ma vie, que je suis seul dans une Église. Bizarrement, c’est apaisant. Tellement apaisant que tu as envie de respirer très doucement, pour être attentif à ce silence.

Des cadres sont accrochés au mur. Curieux, je m’approche pour en lire un, qui est assez grand:
Il est blanc, tout blanc. Puis une écriture noire vient modestement le décorer:


« Il s’est élevé devant lui comme une faible plante. Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, Et son aspect n’avait rien pour nous plaire.
Cependant, ce sont nos souffrances qu’il a portées.

Esaïe 53

Je lis entre les lignes. Je hausse brièvement des sourcils, face à ces phrases pas super claires. (et pas super joyeuses, surtout…).

Je continue ma visite, en passant devant un tableau envahi de prospectus et d’annonces.
Je me tourne vers la gauche, et aperçois sur un meuble un livre énorme. Étonné, je m’approche, pour comprendre ce que fou un dictionnaire Larousse dans une Église.

Mais là, je m’esclaffe presque. Le truc est ouvert. Ce qui signifie qu’il est lu par des personnes humaines, vivant ici, sur la planète Terre.
Qui lit encore ce pavé au 21e siècle, putain ? C’est un grimoire, le machin !
Bon, les religieux appellent ça une Bible.

Je soupire, affligé. Je suis entouré d’ouvrages servant à un lavage de cerveaux. Gé-nia-le l’ambiance!
Je m’assois sur la première chaise de la première rangée, et bois une gorgée de mon chocolat chaud. Je regarde l’estrade en face de moi, toujours avec le même grand cadre, qui parle de Esaïe 53.

T’imagines… Si c’est un curé, un pasteur, ou un truc du genre depuis le début?! Si c’est le cas, j’espère quand même qu’il ne va pas me harceler sur le catéchisme, parce que je suis mal foutu.

Tout à coup, j’entends une porte s’ouvrir.

-« Fais comme si je n’étais pas là! Je passe juste un coup de balai sur l’estrade. Demain, il y a une répétition, et ça serait bête de faire éternuer les musiciens, avec toute cette poussière! »
Je reste assis, et fais mine de boire mon chocolat devenu froid, juste pour avoir une bonne raison de ne pas lui répondre. J’ai l’impression que chaque mot qui peut sortir de ma bouche est une occasion de m’envoyer chez les flics.
Et, dans le coin de l’œil, je le regarde faire un tas de saleté sur le bord de l’estrade. Il ne me regarde pas, et reste concentré sur la tâche qu’il est en train de faire.

Je me demande qui peut-il bien être, ici. Celui qui s’occupe du ménage ? Il est le concierge ? Un bénévole ?
Je profite qu’il ait terminé ses trucs pour lui demander. En effet, la moindre des choses est d’essayer de se montrer un minimum poli et intéressé envers quelqu’un qui nous accueille de son propre gré.

-Vous… Vous êtes femme de mén… Enfin, homme de… Bref, celui qui s’occupe de l’entretient?
Étonné que je lui adresse la parole, il sourit en posant le balais contre le mur.
-En fait, oui et non. Je suis pasteur.
-Oh bordel c’est pas vrai.
Je me redresse, et la main sur le front, je me mets à rire. Surprit, il ri aussi et me demande:
-Qu’est ce qu’il y a ?
-Non c’est juste que… Je me retrouve face à un flic et un gourou en une seule personne, à 19h du soir. C’est…
-Drôle?
Dit-il, amusé.
-On peut dire ça ouais… Hum, écoutez. je pourrais emprunter une deuxième fois votre téléphone? Je voudrais m’assurer que mon père n’est pas aussi paumé que moi…
-Bien-sûr ! »

Je m’éloigne de lui, téléphone collé à l’oreille. Je ferme la porte derrière moi. Et là, un soulagement profond : Mon père répond directement.

-Papa je suis seul avec un témoin de Jéhovah, c’est la merde !
-Hein, qu’est ce que tu racontes ?
-Mais il est complètement louche, je t’assure! Il a une Bible avec des livres graves glauques ! Tu es bientôt arrivé ou pas ?
-Timothée… Tu es dans une Église. C’est normal qu’il y ait une Bible!
-Mais tu ne comprends pas!
-Calme-toi, tu veux ?! Tu restes ou tu es, c’est mieux que sous l’orage. Compris ? Bon. Je suis à la station essence. J’arrive dans 20 minutes.
-Quoi ? Mais vas-y, prends ton temps surtout!! Ça fait une demi-heure que j’ai le cul planté là! Papa, tu déconnes !? Allô ?? »
Il a raccroché.
Je ne sais vraiment pas comment j’peux me sortir de ce pétrin. Je retourne dans l’autre pièce, lui rend le téléphone et m’assois de nouveau sur la chaise.
Le pasteur nettoie les cadres. Je le regarde faire, comme si il était un extraterrestre.

Il a terminé. Il se baisse pour prendre un récipient de bonbons et chocolats, et vient s’asseoir. Mais je me décale, en laissant une chaise entre lui et moi.

-Alors, ton père arrive ?
-Dans 20 minutes.
-Oulah ! Il trouve ?
-Il fait le plein d’essence.
-Tu as faim ?
-Non.
-Tu es sûr ? Ah ! Attends, je sais. « 
Il va la cuisine.

Je me tourne, en le dévisageant pendant qu’il se réjouit d’un truc que je ne connais pas encore.

Deux minutes plus tard, il vient s’asseoir à la même place, avec un reste de gâteau au chocolat.

-18 ans! Il faut quand même fêter ça ! Bon, il est entamé, mais c’est tout ce que j’ai !
-Vous ne me connaissez même pas, pourquoi vous faites ça ?
-Tu ne me connais pas, pourquoi est-ce moi que tu as interpellé dans la rue, pour me demander de l’aide?
Dit-il, sur un ton enjoué. Celui que les blagueurs prennent lorsque ils attendent une réaction de la part de leurs interlocuteurs.
-C’est différent.
-Peut-être pas ! Bon, tu veux une part plutôt petite, grosse, moyenne, moyenne petite, moyenne grosse, moy….
-N’importe, n’importe, c’est bon.
Il me propose une part de taille moyenne tout court, que j’accepte poliment.

Silence.

-Vous avez deux métiers, du coup ? Je demande, gêné.
-Pour gagner ma vie, je suis policier. Mais mon vrai job pour Dieu, c’est pasteur.
-OK… Chacun ses kifs.
-Tu m’as fais rire, tout à l’heure.
Ma lèvre sourit timidement dans le coin:
-Ah bon? Bah écoutez…
-D’ailleurs, je ne me suis pas encore présenté! Moi, c’est Paul.
-OK. Enchanté de vous rencontrer, m’sieur. Dis-je, ironiquement.
-Tu peux me tutoyer, tu sais. J’ai 33 ans, pas 75 !
-C’est bizarre, vous êtes curé quand même.
-Pasteur!
-Ouais, bon. Vous m’avez compris… Ça fait parti de la même secte. »

Il lance un bonbon vers le haut, qu’il rattrape avec sa bouche. Ouais, bon c’est vrai qu’il n’a pas trop l’air d’un curé.
Puis, il poursuit:

-Qu’est ce qu’il te fait dire que croire en Dieu est une secte ?
-Je n’en sais rien. Mais… Disons que vous obligez les gens à croire, en les privant de leurs libertés.
-Sérieux ? Oulah, j’avoue que cette secte a l’air vraiment pénible. N’y va surtout pas, tu as bien raison.
Je le regarde, bouche bée. Face à mon froncement des sourcils, il explique simplement:
-Si le métier de pasteur consistait à obliger les gens à croire en les privant de leurs libertés, il y a longtemps que j’aurai démissionner! Tu sais, moi je crois en un Père d’Amour, avec qui je me sens pleinement libre.
-Ouais, OK, OK. Alors si vous êtes vraiment libres, pourquoi vous devez suivre des commandements dictés par une Bible? Limiter l’Homme à un pavé de lois et d’instructions, c’est un peu nul comme liberté.
Il mange maintenant un nounours au chocolat. Et c’est avec la bouche pleine qu’il me répond:
-C’est marrant, car je pensais exactement la même chose à ton âge. Mais avec le temps, j’ai compris que Dieu est un être que nous pouvons librement apprendre à connaître.
-Ouais, encore-faut-il qu’il existe, votre « Dieu ». Je ne comprends pas comment vous pouvez prétendre être libres… En croyant aveuglément à une doctrine pareille.
Blasé, j’adopte une attitude arrogante. Mais lui, il reste dans son délire:
-Écoute… Ton père ne va pas tarder à arriver, donc ça va être chaud de t’expliquer cela simplement en 5/10 minutes. Mais si tu veux, on peut prendre le temps de s’appeler un jour. Si tu as envie de parler de quelques trucs que tu as du mal à comprendre, ou autre… No soucis!

Et là, un rire narquois s’échappe sur mes lèvres. Ce rire est suivi d’un ton glacial :
-Non ça va aller merci. J’ai juste posé une question rhétorique, je ne tiens pas spécialement à connaître la réponse. Puis sachez que rien de ce que vous racontez, ni rien de ce en quoi vous croyez ne m’intéresse. Pour tout vous dire, ce n’est pas (du tout) mon truc, tout ça. J’veux être honnête avec vous. OK?
-Très bien ! Je comprends tout à fait.
-Hm.
Gêné, je prends un bonbon à l’arrache. Celui-ci est à la menthe, et je n’aime pas ça. Bon, tant pis.

J’entends une voiture klaxonner devant le bâtiment. Je me lève brusquement, avant de le remercier pour son hospitalité.
(autrement dit : pressé de rentrer chez moi, je me précipite pour lui dire Adieu. Sans mauvais jeux de mots…)
Il m’accompagne jusqu’au salon où j’ai laissé sécher mon gilet et mes cahiers.
Je lui sert la main. Ses yeux se détournent quelques secondes sur ma poche droite. Je retiens mon souffle.
Ses yeux regardent maintenant les miens. Et… Ils me regardent avec une profondeur à laquelle je n’avais pas été encore attentif. Ses yeux pétillent de quelque chose de vivant. Je les regardes, car ils me rappellent quelqu’un. Mais je n’arrive pas à me souvenir de qui il s’agit.

Sur le seuil de la porte, il me dit au-revoir une dernière fois, avant d’ajouter ces mots à voix basse, rythmée par les gouttes de pluie :
-Timothée. Je me doute que ça ne doit pas être très facile, si tu en es là aujourd’hui… Mais saches que si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas. D’accord ? Tu sauras ou me trouver.
-C’est sympa mais je me débrouille. Au-revoir.

Comme si j’avais besoin de quelqu’un! On dirait que je suis un pauvre attardé et ingénu qui a besoin qu’on lui apprenne le sens de la vie. Alors si en plus ça vient d’un pasteur agent-double flic, non merci.

Je mets la main dans ma poche, pour découvrir la réponse de Jéré…
…Et mon téléphone est cassé, c’est vrai…

Quand je monte dans la voiture, mon père me regarde en fronçant des sourcils. J’anticipe:

-Bon ça va, arrête de me regarder comme ça là c’est bon.
Puis, il s’explose de rire, en décrivant la manière dont il m’imaginait dans une Église. Il imite la tête que j’aurai selon lui faite. Il dit que je devrais faire des études dans la comédie et le cinéma.
Puis, il me souhaite joyeux anniversaire, chose qu’il avait oubliée depuis ce matin.
« Joyeux anniversaire au fait. »

21:00

A peine arrivé dans ma chambre, je me précipite sur l’ordinateur.
Je le branche, j’attends qu’il démarre.

Puis, j’ouvre Facebook. Je me connecte. C’est long.

Je place le curseur de la souris dans la barre de recherche, puis je prends le temps de respirer un moment.
Je m’apprête à voir une photo récente d’Adrien. Est ce que je réussirai à le reconnaître ? Est ce que il a au moins une photo de profil ?…

Je tape son prénom.
J’appuie sur la barre d’espace.
Je tape la première lettre de son nom de famille. R….

Adrien Royer : Plus de 50 résultats.
Évidemment…

Bon. Je descends dans les profils proposés.
Et c’est seulement 15 minutes plus tard, que je trouve un potentiel « suspect »:

Sur la photo, il est très grand. Il y a un autre type à côté de lui, qui pourrait être Jérémie. Ce profil indique qu’il vit à Lille, donc bel et bien au Nord de la France.
Je clique sur le profil, pour observer son visage.

Malheureusement, la photo est prise de loin, et la qualité est mauvaise. Alors je fais glisser la souris vers le bas, sur son mur Facebook.
Il n’y a rien d’exceptionnel, à part des photos de montagnes, et des endroits qui ont l’air perdus dans la nature, des gens qui lui souhaite joyeux anniversa…
Attends.
J’appuie sur un des commentaires lui souhaitant « joyeux 20 ans ! ».

14 Avril.

Mon frère est né le 14 Avril.

Je bloque ma respiration durant quelques secondes, pour relire cette date… Je veux être sûr.

Finalement, au lieu de me casser la tête, je décide de tenter plutôt que d’éteindre mon ordinateur.

J’appuie sur le bouton : Contacter.
Et me voilà, dans une conversation encore invisible avec mon « frère ». Je suis devant ce dialogue fantôme, mes doigts effleurant le clavier.
Que dois-je lui dire ?
Par quoi dois-je commencer ? Par quoi dois-je terminer ?
Est ce qu’il y a une utilité, si je me présente avant tout ?
Est ce que il sait qu’aujourd’hui je fête mon anniversaire ?
Est ce que il sait que j’ai bombardé Jérémie de messages, juste pour savoir si il est encore vivant ?

…Est ce que il se souvient de moi ?

L’application indique qu’il n’est pas connecté depuis 12 heures.
J’écris le premier mot : « Salut ».

Mais soudain, j’entends un cri violent venant d’en bas. Je sursaute.
Je sors doucement de ma chambre, tremblant. Ma porte grince et je grimace, comme pour lui ordonner de se taire.
Les cris deviennent de plus en plus amplifiés, et je reconnais la voix stridente de ma mère:

« -Tu es complètement fou, de l’avoir laissé une heure seul là bas !!
-Tu vas te taire, oui ?! Combien de fois je vais devoir te répéter que…
-…Ouais, c’est ça ouais. Prends moi encore pour celle qui ne comprend rien, et je vais t’en foutre une.
-Mais bon sang, arrête de brayer ! Je te dis qu’il était en sécurité, là-bas.
-Seul et perdu, dans une église? Et avec un… pasteur ?!
-Tu me fatigue, Laora. Bordel, qu’est ce qu’il m’est passé par la tête quand je t’ai demandé en mariage ? »
J’entends une porte claquer violemment, et mon père se défendre une dernière fois derrière la porte.

Quand le silence ré apparaît , je laisse mon dos se glisser contre la rampe de l’escalier, et je m’assois. Je lève les yeux vers le plafond, passe mes doigts dans ceux de la main gauche, et enlève la bague de mon majeur. Celle que j’ai reçue aujourd’hui de la part de mes parents.
Je reste seul assis sur la première marche d’escalier, et je tente d’orienter mes pensées de nouveau vers l’essentiel, en me massant la nuque. Je détache la chaîne qui y est accrochée, car c’est le cadeau que Dalila m’a offert cet après-midi.
J’imagine les phrases s’écrire dans ma tête, et je tente d’en mémoriser les mots exacts. C’est avec cette ponctuation que j’achèverai mon message adressé à Adrien.
Je prends une grande inspiration, et me relève pour me rassoir à mon bureau.
Puis je laisse enfin mon esprit dicter mes doigts sur le clavier.
Je ne réfléchis pas vraiment à ce que je dis. Je me relirai plus tard.

« Salut! Je sais que ça peut sembler bizarre de recevoir un message de ma part ce soir, mais ça me fait tout aussi bizarre de t’écrire.
Écoute… Je ne vais pas te faire un récapitulatif de ma vie là maintenant. Mais voilà, comment te dire… Nos moments passés entre brothers manquent à la maison.

Penses-tu revenir, un jour ?

Écris moi,
Timothée. »

Je me relis une fois, deux fois, huit fois.
Est ce que j’ai dis ce qu’il fallait dire, je ne sais pas.
Est ce que j’ai oublié quelque chose, je ne sais pas.
Est ce que j’ai dis quelque chose de trop direct, qu’il ne fallait pas, je ne sais pas.
Est ce que j’ai fais des fautes, je ne sais pas.
Est ce que j’ai l’air d’un gosse qui lui court minablement après, je ne sais pas.
Est ce que c’est peut-être un peu trop court, un peu trop long ? Je ne sais pas.

De toute façon, je m’en fou. Il n’est pas un ministre, non plus.
Il est celui qui m’a royalement abandonné pendant 6 putain d’années. Autrement dit pendant une éternité.
Mais je rappelle que j’ai un objectif, en contactant mon frère. Il ne faut pas que je sois déstabilisé par des questions, ou des pensées qui n’ont pas lieu d’être.
Il faut qu’il rentre à la maison. La situation devient presque urgente.

Le curseur clignote sur l’écran. Je fixe le bouton « envoyer » pendant de longues minutes.
Puis, je regarde la photo de mon grand père. Je regarde ses yeux et je vois Adrien dedans. Je pense aux yeux d’Adrien et j’y vois les miens.
Alors en un clin d’œil, j’expédie le message.

Je crois que je suis devant mon ordinateur depuis un bon bout de temps.
Maintenant, Adrien n’est plus connecté depuis 12 heures mais depuis 13 heures.
Je prépare mon sac de cours pour demain, allume une clope, mange une brioche, m’amuse à jongler avec une gomme, fais une partie de jeu vidéo.
Puis, je garde un œil régulièrement sur mon message transformé en petite bulle bleue, qui attend qu’on lui réponde par une petite bulle grise.

Il est 23h. Il doit dormir. Adrien aime se coucher tôt, surtout quand il a match de basket le lendemain.
Est ce que il continue le basket ? Oui, je suis sûr que oui. Il est très doué, et je suis monté avec lui sur le podium. J’ai crié son nom dans les tribunes.
Il doit s’en souvenir, de ça. Alors il doit cartonner maintenant. Peut-être un peu moins, car je ne viens plus le voir à ses compétitions. Il disait que je lui portais chance, et que ma présence lui donnait la victoire.

Soudain, mes yeux se rivent sur l’écran.
Il s’est connecté.
Il s’est connecté.
Je fixe le petit point vert indiquant qu’il n’est plus déconnecté depuis 13 heures.
Je fixe le petit point vert indiquant qu’il est connecté, là, maintenant.

Je m’approche un peu plus de l’écran, comme si cela pouvait faire arriver le verdict plus vite.
Et on dirait que ça marche, car il vient de voir mon message.
« Vu ».

Mon index tapote la souris. Je passe ma main sur ma bouche, puis dans mes cheveux.
J’attends.

Il écrit.

Il n’écrit plus.

Il efface.
Il ré-écrit.

J’ai envie de fermer l’ordinateur et de voir sa réponse demain.
Non.
J’attends. Je dois attendre.

Tout à coup, ma mère toque à la porte. Je ferme vite l’ordi, et la laisse entrer.
Elle me demande :

-Je peux emprunter ton ordinateur, un instant ? Il faut que j’envoie un e-mail important, mais ma messagerie ne marche pas.
-Euh, non…
-Comment ça non ? Je vais juste envoyer un e-mail, je ne vais pas consulter ta vie non plus.
-Non mais ce n’est pas ça.. Je vais dormir, là. Pourquoi tu veux envoyer un e-mail à une heure pareille ?
-Timothée, c’est important et ça ne prend que 5 minutes !
-Ah ouais, et c’est pour quoi faire, ton mail ?

Ma mère fait prend une inspiration, et regarde dans le vide. Je la réveille :

-Maman, qu’est ce que tu as fais?
-Ça ne te regarde pas. Passe moi ton ordinateur, s’il te plaît.
-A qui tu veux envoyer un putain de e-mail ?
-Timothée !!!
-Je ne te passerai pas l’ordi tant que je n’aurai pas la réponse à ma question.
Son visage devient tendu, et elle se mord la lèvre. Puis, c’est dans une voix craquelée qu’elle me répond :
-Mon avocat.
-Ton quoi ?
-Mon avocat. J’ai demandé le divorce à ton père, et je veux contacter mon avocat au plus vite.
-Quoi ? Mais… Tu… Tu es complètement folle.

Soudain, j’entends une notification provenant de Facebook. Une boule s’empare de mon ventre. Une sorte de boule de nerfs. Alors, j’élève ma voix plus haut vers ma mère :

-Sors de ma chambre. C’est bon là, dégage.
-Tim, je vais t’expliquer.
-Je m’en fou de ce que tu veux m’expliquer. Sors.
Je passe mon bras violemment sur le bureau, pour faire tomber des documents et des stylos au sol. Je me lève et la pousse. Et c’est dans un bruit assourdissant que ma mère s’en va en refermant la porte.

La vie est une sale ironie, quand même. Je me tue à chercher mon frère par tous les moyens, pour le ramener à la maison, espérant que ça calme les tensions qui embarquent mes parents en direction du divorce.
Et c’est exactement tout le contraire qui se produit.

Run
Me voilà maintenant au milieu,
Un peu écartelé
Par les deux
Par deux côtés cassés.
Je suis
Déchiré en deux
Je suis
Disputé deux par deux
Je suis
Le fruit d’un amour loupé
Je suis
Le fruit d’un amour grignoté
Rongé
Croqué
Bouffé
Par les regrets
Par l’amertume

L’amertume est une fumée verte.
Et il y a beaucoup de fumée verte dans ma maison
Parce que l’amour était un morceau de pain,
Aujourd’hui tranché en petit tas de miettes.
Et c’est parce que ces miettes sont devenues si petites
Que nos cœurs le deviennent aussi
Nous sommes tous petits
Dans nos cœurs comme dans nos âmes.

Je me lève, m’avance vers la fenêtre, l’ouvre, allume une clope, fume, écrase, jette, et referme la fenêtre.
Je passe à la salle de bain, me rince le visage, bois deux verres d’eau, enlève mon tee-shirt.
Je retourne dans ma chambre, me rassois, rallume mon ordinateur, me reconnecte à Facebook, appuie sur la notification d’Adrien, ferme les yeux, les ré-ouvres, lis le message. Je referme les yeux, puis l’ordinateur.

Puis je ré ouvre mes yeux, ma fenêtre, monte sur mon toit, allume un joint, et reste là jusqu’à minuit et demi. Minuit 36.

Il m’a écrit en une seule ligne
Il m’a écrit en 5 mots
Il m’a écrit en 24 lettres
Sans virgule ni point

« Retrouve moi et nous verrons »

Chapitre suivant : « Case départ » / Chapitre précédent : « Et ainsi va la vie »

Résumé
En savoir + sur Ear OF Corn






Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site vous est proposé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :