Saison 2, Chapitre 1

« Terre à terre, face à face »

J’ai la joue qui brûle.
Assis sur le canapé, mon regard est fixé sur le carton ouvert devant moi. Me voilà finalement face à mes propres actes.
Mon père demande à ma mère de nous laisser seuls, et elle s’en va silencieusement sur le balcon.

Il fait les cent pas devant moi. Tout se dit dans l’absence de sa voix. Je n’ose ni trop bouger, ni respirer trop fort. J’entends ses pas, je l’entend inspirer, expirer.
Le pansement sur mon bras me gratte, la blessure me brûle.

Au bout d’une minute, il prend enfin la parole :

-Tu sais que tu la mérite, cette gifle ?
-Hm.
-Depuis quand tu prends tout ça ? Dit-il, en désignant brièvement le carton.
Je mords ma joue droite. Voilà. Les questions qui font mal arrivent. Ce moment-là est celui que je redoutais le plus. Je n’ai jamais voulu en parler à mes parents, car j’avais peur de leur causer plus de mal que ce que je leur en ai déjà causé. De plus, ce n’est pas moi qui a dû leur en parler, mais ce sont eux-même qui l’ont apprit au travers des découvertes, et de mensonges démasqués.

-Je ne sais pas exactement. C’est venu petit à petit… D’abord une clope, puis un joint…
-Ensuite ?
Il se met dos à moi, face à la porte vitrée. Il jette un œil à ma mère, pleurant discrètement, le dos voûté. Il attend ma réponse.
-… Le cannabis… Puis une fois la cocaïne. Juste une fois. Ou deux, peut-être..
Un silence.
-Et à l’hôpital, c’était quelle drogue ?
-Papa…
Il se retourne, et je baisse les yeux. Je n’ose même pas regarder son visage regardant le miens. Il répète plus fort sa question:
-Timothée, quelle drogue as-tu pris, quand on t’as récupéré à l’hôpital ?
-Du crack…
-Du crack dans une seringue ?
-Il devait y avoir de l’héroïne, je… je ne sais plus.. Je ne m’en souviens plus.

Et là, ça y est. Il éclate. Je me prends un sacré sermon, mais je ne vais pas tout retranscrire ici. Je n’arrive même pas à rester concentré sur ce qu’il me dit.

Mon cœur bat à toute allure dans ce retour au silence. Coudes sur les genoux, mains sur le crâne.
C’est aujourd’hui, que je viens d’annoncer à mon père, en tête à tête, que je me drogue..
C’est aujourd’hui, que je vois la déception dans le regard de ma mère. Chacune de ses larmes sont des regrets qui tranchent.
Et ses joues, des champs bataillés de questions.

Face à mon absence de réponse et à mon silence, mon père s’assoit sur un fauteuil, en face de moi.
-Pourquoi tu as touché à ça, nom de Dieu…? Dit-il tout bas, comme s’il se parlait à lui-même.
Question qui me plonge dans un souvenir. Celui du jour où Raphaël me demandait pourquoi je fumais. Ce jour où je n’avais aucune réponse à lui donner pour son exposé.
Je secoue la tête de gauche à droite, et lève enfin les yeux vers mon père :
-Pourquoi ? Vraiment, « pourquoi » tu dis ? Je demande, en faisant une mine exagérément étonnée.
Il me regarde, en attendant une suite. Je tente de maîtriser ma voix, pour éviter à tout prix qu’elle tremble.
-Bah, parce que t’étais jamais là. La preuve, il a fallu qu’au bout de deux ans, ce soit mon propre pote qui me dénonce, pour que tu sois au courant. Ah, et parce que depuis qu’Adrien est parti: Il n’y en avait que pour lui ! Dis-je, en imitant un rire.
-Timothée, stop.
-Et parce que vos coups, vos cris, vos insultes ont envoyé tout en l’air.
-Tu dérives sur un autre sujet, qui n’a plus lieu d’être.
-Et parce que tu ne me parles ni m’écoute jamais. Ah, et j’allais oublier: Parce que tu étais partout, sauf là quand j’avais besoin de toi. Et parce que ma vie s’envoie en l’air, sous tes yeux. Mais tu m’as toujours dis de me démerder comme un homme. C’est ce que je fais. Et regarde, comment je me démerde, maintenant. Dis-je, en désignant le carton grand ouvert à mes pieds.

Je m’arrête. Mon père continue de faire des petits aller-retours dans le salon. Et, c’est en donnant un coup de pied dans ce carton rempli de drogue, que je dis ces mots :
-Et parce que si t’étais vraiment un père, je n’en serai pas là, à discuter de… De tout ça, avec toi.

Je suis essoufflé. Je m’apprête à me lever, mais il se tient face à moi.
-Et le jour de ton braquage, j’étais ou ?
-Laisse moi. Dis-je, en me débattant de ses bras.
-TIMOTHÉE, ou est ce que j’étais le jour du braquage ? Dit mon père, en élevant de plus en plus la voix. Alors je me mets aussi à hurler.
-Tu es venu me chercher au commissariat !
Ses mains serrent mes bras, il me secoue, larmes dans les yeux :
-Et pourquoi as tu cherché à braquer la boutique ?? Hein ? Pour quelles raisons ? Réponds moi !
-Pour de la drogue, pour des dettes ! Mais je n’avais pas le choix, j’ai été piégé… J’ai été piégé. Dis-je, d’une voix cassée par mes cris.
Il me lâche, et me fixe silencieusement. Après quoi, il ajoute :
-Et c’est pour ça que je t’ai pris dans mes bras. Je t’ai ramené à la maison. Parce que tu étais mon fils.

Je rapproche mon visage de lui, et change de ton. Après ces cris, le silence s’empare de mes mots. Ils deviennent discrets, chuchotant. Comme si mes cordes vocales suffoquaient.
Je parle si près de son visage, que seul lui et moi pouvons nous entendre, même si il y avait 10 personnes à côté. J’entends son cœur puis j’entends le mien. Je vois sa douleur et je vois la mienne. Je sens sa rancœur , et je sens la notre. Elles deux ne font plus qu’un. Mes illusions se mélangent à ses désillusions. Son regard me bat.
Alors c’est dans un soupir, que ma bouche délivre ces mots :

-Je n’étais ton fils que ce soir là, hein ?
-C’est faux. Tu sais bien que…

Oh que oui, je sais bien. Un peu trop bien, même.
Sa voix se fond dans le silence que je tente de faire dans ma tête. En vain:

En fait, je n’aime pas vraiment l’idée d’appartenir à cette famille.
Pourtant, je suis un frère, et un fils, malgré moi.
Et je n’aime pas l’idée de le savoir.
Pourtant, je le sait. Malgré moi.

Je sais, ouais. Je sais que mes parents ne voulaient pas un deuxième gosse à gérer en plus des soucis d’argent.
Et je sais que ma mère ne gérait pas non plus sa dépression, ni le décès de sa mère.
Je sais, pourquoi on a dû déménager ici.
Je sais, pourquoi mon père a dû changer de travail.
Un travail qui a bouffé ses finances
Son loyer
Ses relations
Notre vie de famille,
Sa vie de couple,
Et sa vie à lui.
Je sais, pourquoi on avait des problèmes d’argent.
Je sais, que j’étais de trop.
Je sais, que c’est le jour où ma mère a fait son test de grossesse, que la famille a chaviré. Et chaque jour, on basculait un peu plus.

Déjà petit, je comprenais ce qu’il se passait autour de moi.
Je savais que c’est moi, qui devais partir, en fait.

Pourtant, c’est Adrien qui l’a fait.
Du jour au lendemain il a disparu.

Et, c’est dans ce genre de moment que je me redis :
Que le hasard fait vraiment très mal les choses.

Je continue à penser, mais tout haut cette fois-ci, en m’adressant à mon père. C’est dans le vide que se perd mon regard :

-Dans tout ce bordel que j’ai pu foutre dès ma venue au monde… Qu’est ce que cette histoire de drogue et braquage vient ajouter de plus, dans ta vie, en fait ? Hein ?

Je fixe ses pupilles. Puis, un sourire se dessine au coin de mes lèvres: Je prends un petit sachet de shit dans le carton, met le contenu dans une feuille que je roule soigneusement. Je la lèche lentement, face au regard dépité de mon père. Je sors le briquet d’Adrien, allume une flamme, prend une grosse bouchée de fumée dans la bouche. Puis, je la souffle sur son visage. Et, toujours en le regardant, j’écrase mon joint sur la table basse :
-En fait, tu n’as jamais osé.
-Mais osé quoi ? Dit-il, la voix tremblante.
-Être mon père.
Je sens ma voix glacer et fendre ma gorge. Sur ces mots, il me fait signe de partir.
Un silence,
Une paralysie du temps
Un regard
Un haussement de mes épaules
Un haussement de ses sourcils

« -T’as voulu ta discussion, tu l’a eu. »

Je m’empare de mon skate, claque la porte. Et pars en furie, sous les nuages gris de l’automne.

J’ai encore deux mots à dire à ce médecin… Je ne l’ai pas oublié.

J’ouvre grand la porte du hall d’entrée. Déterminé, je fonce droit jusque au bureau d’accueil. En me voyant arriver, une mère éloigne sa fille de moi, et me fusille du regard.
Une secrétaire souriante, rousse et en petite blouse bleue turquoise me demande :
-Bonjour, vous avez besoin d’un renseignement ?
-Ouais je veux voir monsieur… Je sais plus quoi. Le médecin de ma pote Flo. Flora.
Sur ces mots, j’enlève ma capuche. Et sur ce geste, le sourire de la secrétaire se décompose. Elle me demande de patienter en salle d’attente, et va voir un homme de la sécurité. Celui-ci semble me reconnaître en hochant de la tête, et m’attrape par le bras. Puis, il m’emmène jusqu’à l’étage, à la chambre de Flo.
-Me touchez pas, bordel ! Pour qui vous vous prenez ?!
-Et moi, je dois vous rappeler qui vous êtes ? Celui qui a agressé le médecin ! Je vous accompagne jusqu’à lui. Arrêtez de vous débattre ou je vous sors d’ici. Compris ?
-Ouais ouais c’est bon.
-Patientions ici. Dit-il, sèchement.

Depuis trois longues minutes, je me contiens. J’ai les poings serrés, mon front dégouline de sueur. Je répète en boucle dans ma tête ce que j’ai à dire à ce docteur. Je tâche de rester concentré sur ce que je m’apprête à faire.

Le médecin arrive.

-Vous m’avez bipé, que se passe-il ?
L’homme me tenant le bras ne répond rien, mais me désigne seulement avec un regard. Le médecin reste silencieux, et tente de comprendre pourquoi je suis venu jusqu’à lui.
Il ne tardera pas à le savoir.

Il me fait entrer dans la chambre de Flo, et l’homme de la sécurité reste derrière la porte.

-Bonjour, Timothée. Qu’est ce qui t’amène ici ?
Je m’approche de lui, et ma respiration s’accélère. Puis, je le regarde fixement dans les yeux :
-Je suis venu m’excuser. Voilà… Je dois vous dire que depuis les violences que je vous ais faites, je n’ai pas la conscience tranquille. Je ne voulais pas vous faire de mal, j’étais sous prise de….
Je m’arrête subitement, de justesse.
-Je vois. Me répond-il.
Il me fait signe de m’asseoir, mais je préfère rester debout. Maintenant que je lui ai dit ce que j’avais à dire, je veux partir le plus rapidement possible d’ici. Dos contre le mur, je regarde Flo, inconsciente. Pendant que lui s’assoit sur le bord du lit, il poursuit :
-Merci d’être venu pour t’excuser. C’est modeste de ta part. Et si moi aussi j’ai quelque chose à te dire, c’est que je te pardonne. Après tout, je pense que tu as plus souffert que moi…
-Vraiment ?
-J’ai deux bleus à la jambe. Toi, tu avais une seringue dans le bras, qui coulait le sang. D’ailleurs, comment ça va, maintenant ?

Je tarde un peu à répondre. Puis, je soulève ma manche pour voir, et apparemment, je ne suis pas le seul à constater les dégâts :
Oulala… Ce n’est pas très beau. Tu as changé ton pansement, hier soir ?
Je hausse des épaules.
Le médecin se lève, et prend une petite trousse de premiers soins. Il me désinfecte, et ça pique. Je le regarde enrouler un pansement tout blanc autour de mon bras couvert de ma blessure.
C’est avec le cœur humble, qu’il me soigne avec douceur. Alors que je ne méritais même pas un « bonjour » de sa part.
-J’vous dois combien ?
Il ri :
-Rien du tout ! J’ai désinfecté et changé le pansement. Tu as vu comment j’ai fais ? Eh bien tous les soirs, tu refais exactement la même chose. Si tu n’as pas de compresse et de désinfectant chez toi, il y en a à la pharmacie, c’est juste à la rue d’en face.

-Merci.
Pendant qu’il range le matériel, je m’approche de Flo. Puis, une autre chose recommence à me trotter dans la tête. Les propos de Jim à l’égard du médecin m’ont laissés perplexe, et je dois avouer que ça a suscité chez moi certains questionnements.

-J’ai entendu dire que… Que vous priez, pour elle.
Il hoche de la tête.
-C’est ton ami qui te l’a dit ?
-Oui, Jimmy.
-En effet nous avons eu une conversation lui et moi, l’autre fois.
Il regarde Flo, puis poursuit :
-Il est vrai que je prie pour mon entourage, mais aussi pour mes patients.
-Et vous priez qui, au juste ? Dis-je, en haussant des sourcils.
-Je confie mes problèmes à Jésus.
Je ri, narquois :
-Et genre, il vous répond ?
-D’une manière ou d’une autre.
-Mouais. Votre Jésus répond à qui il veut, alors… Vous, il vous écoute. Parce que vous êtes un bon chrétien, qui a gobé tout le catéchisme. Vous connaissez la Bible, vous vous confessez chaque semaine. Tu parles, qu’il gère tous vos problèmes. Mais qu’en est-il des homosexuels, ou des drogués, des attardés mentaux, ou de tous ces gens vivant dans la misère, dans des dictatures ? Ils ne croient pas en votre Dieu, et vont alors en enfer. Et c’est en ce Dieu sélectif que vous croyez ?
-Non, carrément pas ! Car Dieu a dit qu’il n’y a pas de différence entre croyants et non-croyants. Tous ont le même Seigneur, et Il sauve tous ceux qui font appel à Lui !
Je hausse des sourcils, comme si j’étais grave intéressé. Puis mon sourire en coin se redessine sur mon air moqueur :
-Oh, génial. Alors, c’est ce que nous allons voir !
Je me place à côté de Flo, et lui prend la main :
Ô, Seigneur, si tu existes, réveille mon amie ! Et euh, amen.

Et là, quelque chose d’étrange se passe… Même s’il n’y a rien.
Comme si j’y croyais, je semble attendre quelque chose. Une sorte de miracle qui n’arrivera pas. Je regarde Flo, toujours à moitié morte. Toujours ces bips en bruit de fond. Toujours cette absence, ce silence, face auquel on est misérablement impuissant. Mon sourire s’efface, mon rôle de moqueur aussi. Je me cogne de nouveau face à la réalité. J’en reprends pleins la face.

Il s’approche de moi, et me donne une petite tape sur le torse :
-C’est là-dedans, au fond du cœur, que Christ regarde. Pas seulement dans ce que tu fais ou prétends être. Ça va au-delà de ça.
Je le regarde, en secouant la tête de gauche à droite. Je trouve cette situation aussi désespérante que les propos de cet homme, qui se prend pour mon ange gardien.
Je prends mon sac et mon vieux skate, et plonge mon regard dans celui du médecin.
Je lui chuchote, yeux de haine dans ses yeux de compassion :

-Je n’ai jamais vu « Dieu » se préoccuper ni de mes proches, ni de moi, ni du reste du monde. Jamais.
Il ne répond pas, et je pars. Et sur le seuil de la porte, je lui lance :
-Je ne veux plus jamais vous entendre me parler de ce qui concerne vos croyances. Gardez vos prières pour vous, et laissez- nous tranquilles avec ça.

Il me regarde, et moi je m’en vais. La sécurité me reprend par le bras, et me jette à la sortie.
Une averse tombe. Et je lève les yeux, vers la fenêtre de la chambre que je viens de quitter.

En fait… Je ne sais pas si tu vas trouver ça chelou, mais… C’est comme si « l’appel » que je viens de faire, me répétait : « Tu vois ? Tu as eu la preuve, en face à face. Soit Dieu n’existe pas, soit il fait mal son travail. Tu es con d’avoir essayé ta prière, là. Tu t’es humilié plus qu’autre chose. »

Et c’est le visage trempé de pluie, que je reprends conscience d’une chose.
En fait… Je n’ai jamais réussi à y croire, même en me posant toute les questions. Je me suis toujours dis que les choses sont comme elles sont, et qu’il n’y a rien à faire: Ni pour moi, ni pour quiconque, d’ailleurs. Je dois l’accepter, et vivre comme tel.

J’suis là, immobile, comme un idiot qui attend que quelque chose se passe.
En effet, j’ai attendu. Beaucoup trop attendu.
Et j’en suis venu à cette conclusion :
Si j’ai été abandonné par cette petite famille, ces amis, la fille que j’aime… A combien plus forte raison ce soit-disant infiniment bon Dieu m’abandonnerait aussi ?

Je secoue la tête, histoire de me réveiller de cette pensée étrange.
Je prends une grande inspiration, et roule en direction de chez moi. Je n’en ais aucune envie, mais le devoir de bachelier en galère m’appelle.

Alors que je m’apprête à ouvrir la porte, j’entends mes parents discuter dans la cuisine. Curieux, je jette un œil vers la fenêtre.

Et là, mon regard reste figé.
Pour la première fois depuis dix ans, j’aperçois mes parents communiquer sans hurler. Mon père parle avec douceur, ma mère hoche de la tête, comme pour dire qu’elle comprenait.
Je continue à les observer, et un silence semble s’installer entre eux.
Ma mère semble chuchoter quelque chose, qui a l’air de faire rire mon père. Je n’ose pas rentrer, par peur de perturber ce moment si… Si improbable, si… authentique.
Alors je me contente de rester sous la pluie, à regarder la scène. Et là, le plus inattendu se déroule sous mes pupilles. Mon père prend ma mère dans ses bras. C’est perturbant, car si tu verrais ça, t’aurai l’impression que c’est la première fois qu’ils se touchent. Genre, un premier rencard gêné.
La pluie devient de plus en plus forte, et leur câlin aussi. Ma mère le serre contre elle. Je passe ma main sur ma bouche, comme si mon sourire pouvait maladroitement leur signaler ma présence.

Mon frère devrait être à côté de moi, pour voir ça. Il ne devrait pas rester perché je ne sais ou en France.
Il devrait revenir voir ce qui est en train de revenir à la maison.

J’attends encore quelques secondes derrière la porte, et me décide enfin d’ouvrir.

Je fais comme si je n’avais rien vu, les laisses tranquilles, et fonce tête baissée à l’étage.

Assis dans la salle de bain, j’essore mes habits trempés. Je ne cesse de me repasser la scène à laquelle je viens d’assister. Et plus j’y repense, au plus j’entends cette voix me dire qu’Adrien devrait être là. Qu’il aurait dû être là. Qu’il est peut-être la pièce manquante du puzzle.
Je lance la machine à laver, et me relève pour ouvrir le tiroir de ma chambre. Je place enfin ma carte SIM dans mon nouveau téléphone, et attends qu’il redémarre. Mes notifications s’empilent les unes sur les autres.
J’attends. Et tout à coup je reçois.

Nouveau message de : Jéremie
« Désolé, ça fait plusieurs mois que je n’ai plus d’infos de ton frère. Je suis partis à Lille pour reprendre les études. Mais Adrien est resté à Calais. Si on croise les doigts, il a dû rester à la maison de campagne avec les autres. Dans ce cas, tu n’auras qu’à suivre la rue « Verrières ».
Je ne sais pas comment t’aider +.
Jérem. »

Je regarde sur la sur la Google Map, et soupire profondément. C’est précisément à dix heures d’où je suis, environ à 1 200 km.
Quant à sa rue « Verrières », elle est introuvable sur la carte.

Je m’affale dans mon siège, et secoue la tête.

Je me suis trop emballé.
Mieux vaut laisser tomber,
Et attendre qu’il revienne.
Ça ne sera pas très long
Car de toute façon
J’ai l’habitude d’attendre.

Je regarde vers le haut de mon appartement
Des couleurs apparaissent derrière un nuage sombre.
Un arc-en-ciel se dévoile discrètement,
Se dessine avec pudeur.
Ses couleurs font taire le torrent
Et les désillusions de mon cœur.

Dimanche, 11:25

Mes paupières sont lourdes. Je me sens nauséeux.
Assis contre le mur, sur mon toit, je tente de bouger mes jambes prises par des fourmillements. J’ai dû prendre une sale position, cette nuit. Je ne me souviens ni comment, et ni depuis combien de temps je dors là. Je tente de me bouger, mais j’ai la tête qui tourne. Des boîtes tombent de ma poche, et je comprends : Je me suis encore défoncé au crack. Je me demande comment je peux continuer à me shooter à ces trucs, alors que je n’en ais pas envie. Au fond, ça fait flipper.
Décidément… Je ne m’en sors pas. Je n’ai aucune idée de comment on peut se sortir de ce genre de chose, d’ailleurs. C’est pourquoi j’évite d’y penser, et de rester là où j’en suis sans trop me poser de questions.
On s’en pose déjà assez, dans ce foutu monde. Pas vrai ?

Sur le bord de ma fenêtre, des bouts de verre sont empilés sur une bouteille. Le reste est éparpillé un peu partout, sur le sol de ma chambre.
Je ne préfère pas savoir ce que j’ai foutu la veille. J’ai mal à la tête, et mon front est bouillant.
Je fouille dans mon tiroir à la recherche d’un doliprane, mais je vois flou. Le moindre geste me fait chavirer. Frustré de ne pas parvenir à une simple boîte, je donne un coup dans le mur. Puis un deuxième. Je sens mon cœur cogner dans ma tête, de plus en plus fort. Je sens la sueur dégouliner sur mon front, et les fourmis dans mes jambes sont de plus en plus présentes.

Je m’allonge sur mon lit, mais rien n’y fait. Mes mains tremblent, et je suffoque. Dans ces moments là, il ne faut pas penser à ce que tu ressens, sinon tu t’enfonce. Il faut attendre, et penser à autre chose. Te chuchoter une chanson. Ou te faire des courts métrages dans la tête. Et attendre. Livré un peu à toi même, sans trop savoir combien de temps les effets vont encore durer. Juste attendre, quoi. Et c’est justement le pire moment. Trembler, convulser, seul. Être conscient mais inconscient. Et attendre tout seul. Attendre que ça passe.

14:00

Le téléphone vibre sous mon oreiller, et je sursaute. Je laisse sonner trois secondes, décroche sans dire « Allô », et sans savoir même qui est au bout du fil.
Mais il me faut que très peu de temps, pour reconnaître la voix de Jimmy.

-« Mec t’es sérieux j’essaye de te joindre depuis au moins 1h !
-Arrête de brayer, tu veux ?
-Non… Ne me dis pas que tu dormais jusqu’à maintenant !? Bon, descends de chez toi, on va acheter ton skate. On ne va pas choisir ton cadeau d’anniversaire à ta place ! S’exclame-il, d’une voix tellement aigüe qu’on dirait un adolescent en pleine mutation de voix
Je soupire, encore dans les vapes :
-Tu ne pouvais pas m’en parler une autre fois, plutôt qu’au dernier moment?
-Allez, t’as assez hiberné !
Ça, c’est la voix de Raph’ au loin.
Je raccroche. Puis, je replonge mon visage dans l’oreiller : Gnnn.

17:00

-WOUUUHOUUUUU !!! CE SKATE, MON GARS ! BORDEL !
Raphaël tente d’interpeller Jim :
-Tu ne veux pas lui rendre son cadeau ?
-Attends, je roule encore 5 minutes, je lui rend au skate park ! C’est OK, Timo ??
-Arrête de m’appeler Timo ! Et laisse, Raph’. Il est le cobaye ! Si il tombe ou si les roues déraillent, je le rendrait à la boutique.
Il ri, en me donnant un coup amical dans l’épaule.

Nous arrivons dans une rue un peu paumée, près d’un grand bâtiment. Derrière le panneau « Rue de l’Epi de blé », Jim nous attend déjà, assit sur une rambarde, à l’entrée du parc.
Quant à Raph’, je le voit ralentir le pas :
-Ça va, toi ?
-Bah… Ouais pourquoi ?
-T’es fantôme, depuis une semaine. Du nouveau ?
-Non, rien de spécial. Tout va bien. Et toi ?
-Ça va aussi.
Un silence.
Non, tout ne va pas bien. Que ce soit dans ma tête, dans mon corps, dans ma maison, dans mon cœur. Mais je n’ai pas forcément envie de lui en parler. Car je ne veux pas prendre le risque d’être rejeté par le seul peu d’entourage qui me reste: Jimmy, et Raphaël.
Et, pendant qu’il me demande des nouvelles de mon frère, je lui dit :
-J’ai trouvé l’adresse de mon frère.
Amusés d’avoir lancé le sujet en même temps, on laisse un silence désigner celui qui poursuivra :
J’explique alors, brièvement :
-Jérémie n’a plus de nouvelles de mon frère. Mais si on en croit aux infos récentes, il est resté à Calais.

-Putain ! Et tu comptes y aller quand ?
Je secoue la tête, et lui fait comprendre que c’est irréaliste de faire 10h de route pour voir un frère, qui est devenu pour moi un étranger.
-Au moins… Tu as eu des nouvelles.

Ouais, on peut dire ça vite fait. Très vite fait.

J’apprends à Jim des figures de skate, et c’est à mourir de rire. Il exagère des acrobaties, pour simuler des chutes. Raphaël filme la scène, alors Jim se jette sur lui pour qu’il supprime cet effroyable dossier.
Pendant que les deux se bataillent la vidéo, je décide enfin de tester mon nouveau skateboard.
Je prends de l’élan sur le haut d’une rampe, et me lance jusqu’à l’autre bout. Je fais un dérapage sur le côté, puis repars sur une rambarde un peu plus haute.
Quand soudain, je m’arrête net. J’aperçois au loin un groupe de trois hommes, qui m’est familier.
Ils marchent dans notre direction. Je pose mon skate, et plisse des yeux pour mieux voir.
Je croise le regard de celui qui marche devant.

Et il s’agit d’Erwan.

Je sais pourquoi il est là, et je sais pour qui il est là. Je n’arrive pas à bouger, ni à réfléchir. Tout est survenu trop vite.

-Jim, Raph ! Courrez !!
Ils ne m’entendent pas. Ils ne comprennent pas.

…Jusqu’à ce qu’un coup de feu retentisse.

Chapitre suivant : « Pars loin, et ne reviens jamais »

Chapitre précédent: « Retour à la case départ »
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