Chapitre 9

Au fond

Je déambule. Ma respiration s’accélère. Dehors, le vent se lève, les nuages s’assombrissent. Je suis en tee-shirt, j’ai froid.
Je suis en train de courir comme je n’ai jamais couru de ma vie. Mes jambes sont engourdies de peur.

J’entends ma mère crier mon nom, elle n’est pas loin derrière moi, je le sait. Je la sent comme un boulet, j’ai du mal à courir.
J’entends l’orage gronder d’une voix grave, et je cherche de tous les côtés la voiture de Raph.
Vite, putain, vite.

Je bouscule un type sur le trottoir, et continue tant bien que mal à courir. J’essaye pour la énième fois de contacter Jim.
Répondeur, encore et encore le putain de répondeur de merde.
Soudain, j’entends klaxonner. C’est Raph’, qui s’est garé au bout du trottoir. Je tente de courir encore plus vite, me jette sur la banquette arrière, et m’incruste finalement, sans savoir pourquoi, sur la place passager. Il démarre à toute vitesse. Essoufflé, je lui demande :

– » Tu sais comment y aller, à l’hosto?
– Ouais. T’inquiète pas.
-Est ce que tu crois que elle..
-Je ne sais pas on verra. Active les essuie-glace s’il te plaît, je ne vois rien. »

Je m’exécute silencieusement, et tente de contacter Jim tout au long du trajet.
En vain.
Raphaël me regarde en soupirant, en hochant la tête de gauche à droite.

-Laisse tomber… Me dit-il. Laisse le, il doit être dans le même état que toi et moi. Nous sommes bientôt arrivés.

Arrivés devant l’hôpital, Raph et moi s’élançons dans les couloirs, à la recherche de la chambre 406. Quand, il me stoppe net. Il me dit que c’est plus correct d’attendre les parents de Flo, avant de se jeter dans sa chambre, et qu’il faudrait qu’on y aille avec Jim, bla bla bla.

-Raph’, arrête ton cinéma c’est bon. Qu’est ce qu’on s’en fou.
-Bon, écoute, je vais chercher Jim. Attends moi là, je pense savoir ou il est. Je fais vite, d’accord ?

Une fois qu’il est parti en direction de la cafette, je fonce jusqu’à la chambre 406. Je monte les marches 2 à 2, manque de trébucher en heurtant une infirmière.

J’arrive enfin au couloir des chambres 400. Je ralentis un peu ma course, cherchant de droite à gauche. 402, 404, 403….404, non, 405…
J’accélère le pas. J’ai du mal.
406.
Je m’apprête à toucher la poignée de la porte, mais j’hésite. Je ferme les yeux, et m’imagine une dernière fois Flo sauter en parachute. Je l’imagine une dernière fois prendre le micro sur scène. Je l’imagine une dernière fois faire du vélo sans les mains sur son guidon. Je l’imagine une dernière fois sauter sur mon dos, en chantant du Bob Marley à tue-tête, étouffée par ses propres fous rires.
Je reprends mon souffle, et ouvre la porte à moitié.

Je n’entends rien. Il n’y a aucune machine qui fait du bruit. Aucun bip. Comme si… Il n’y avait personne.

J’ouvre la porte plus grand, et je ne vois pas les mains de Flo posées sur les draps.

Je rentre timidement.

Un drap blanc est posé sur le long de son corps.
Elle est recouverte d’un drap blanc. Tout blanc.

Un médecin rentre. Il était apparemment dans une salle juste à côté.
Il ne me regarde pas, et range un électrocardiogramme qui était disposé à la gauche du lit.
Il range tout.

Je n’arrive pas à poser de mots sur ce qui est en train de se passer.
Je m’approche du lit, pas à pas, et soulève légèrement le drap qui couvre le visage de Flo.
Plus rien n’est branché dans ses narines, et elle est encore plus pâle.

Brisement.

– » Hey, Flo.. Ça va ? C’est moi, Timothée.
Silence.
-Allez, sois pas conne. Réveille toi, OK?
Rien ne semble vivant en elle. Elle ne bouge même pas pour respirer.

Le médecin s’approche du lit, et re-couvre Flo du drap blanc. Il me regarde dans les yeux :

-Je suis profondément désolé. Il n’y avait plus rien à faire, elle respirait uniquement grâce à une machine… Elle n’avait aucune chance de… Bon, écoutez. Je suis désolé… Mais vous ne devez pas être ici, la famille va bientôt arriver. Je dois vous demander de sortir.
-Non… Non… Dis-je, en chuchotant et en marchant à reculons.


Je sors de la chambre, en regardant le vide.

J’aperçois Raph et Jim au bout du couloir. Jim a un visage attaqué par les larmes. Il a les yeux creusés. Je m’avance doucement vers eux, ne sachant pas trop comment je dois me comporter. Quant à Raph’, il a un visage fermé. Il s’adresse à moi, d’une voix rauque :

-« Je t’avais dis de nous attendre dans le hall.
-Flo est
-Je sais.
-Elle est… Je l’ai vue, elle est…
-Je sais.
Il ne me regarde même pas. Il évite mon regard, en concentrant le sien de droite à gauche, comme pour ravaler ce qui pourrait surgir de ses yeux. Il a la mâchoire creusée, comme lorsque mon frère est parti. Son visage se crispe tout comme sa voix se fend. Il place sa main droite sur sa bouche, et ferme les yeux deux secondes.
Je regarde le sol. Et c’est dans une minute de néant sonore, que j’entends la voix de Jim pousser un cri. Un cri qui fend le cœur et le silence. Il s’assoit au fond du couloir, contre le mur. Il ne pleure pas, ce sont ses larmes qui hurlent. C’est le bruit de notre meilleure amie qui se brise. Et c’est le bruit d’une amitié qui se casse au sol.


Soudain, Raph’ me prend violemment dans ses bras, et me sert contre lui si fort que j’arrive à peine à respirer. Disons que c’est sa manière à lui de faire un câlin… Il se baisse à la taille de Jim, en l’entraîne avec nous. Nous sommes assis tous les trois, près de la chambre 407, la dernière du couloir. On est dans nos bras. On a nos têtes les unes contre les autres, et un cri de détresse étouffé s’entend à peine.
C’est comme si on s’agrippait les uns les autres, pour ne pas tomber au fond du trou. Je sens Jim se tenir à mon tee-shirt, le serrer dans sa main. Je sens sa douleur de là.

Nous sommes impuissants face à ce truc flippant, après lequel personne ne sait ce qu’il s’y planque.
Depuis 3 ans, c’est la première fois qu’un truc comme ça se passe entre nous…

Sans que Flo soit là.

Notre amie

Est partie.

Nous sommes restés tous les trois par terre. Nous sommes restés là longtemps. Longtemps. Je crois…
Je ne me rappelle plus trop…

-Tim ?
-Quoi…
-Eh, Tim
– C’est moi, c’est papa.
-Qu’est ce que…

Je me lève brusquement.

Qu’est ce que je fous dans mon lit ?

Mon père est devant moi, et pose une assiette de deux sandwichs sur ma table de nuit. Il a un regard chelou.

– » Tu t’es endormis assis contre ton bureau, alors je t’ai mis dans ton lit. Quand je suis venu t’appeler pour le dîner, tu dormais encore ! Tu avais l’air d’avoir un sommeil profond..
-Euh…
-Tu avais l’air d’avoir un sommeil agité, ça va ?
-Il est quelle heure ?
-20h00… Bon, je te laisse émerger. Je souhaiterais avoir une discussion avec toi après.
Je me frotte les yeux, en essayant de remettre mes idées en place.

Flo.

-Papa comment va Flo?!
Il reste silencieux, avant de se lever pour fermer mes volets. Il dit, sur un ton désintéressé :
– Je ne sais pas.
-Elle est morte ?
Sans même attendre sa réponse, je déverrouille mon téléphone pour consulter mes notifications.

A part des notifications Twitter et Instagram, je n’ai aucun message de Jimmy, ni de Raphaël. Aucun appel manqué. Rien. Alors je relance mon père, en lui posant une deuxième question.

-Est ce que sa mère va la débrancher ?
-Mais qu’est ce que tu racontes ? Me dit-il, froidement, en rangeant d’un coup de pied la coupe en or de mon frère.Quelques morceaux se heurtent contre le mur.
-C’est maman qui a balancé ça, ma foi.
-Pendant votre dispute ?
-Ouais.
-Elle abuse… Soupire-il, en fermant mes rideaux. Réfléchis. Tu penses vraiment que la mère de Flora autoriserait aux médecins de la débrancher, comme ça ? Ce n’est pas possible. Ça va faire un peu plus d’une semaine qu’elle est dans le coma, hein. Pas 3 mois. N’écoute pas ta mère, tu sais à quel point elle peut aller loin quand elle psychote.

Putain….

-Eh, gamin, ça va ?
-Ouais… C’est juste que j’ai rêvé.. J’ai rêvé que Flo était morte… C’était super réaliste j’te jure.

Mon père me tapote l’épaule, gêné. Puis il sort de la chambre, en embarquant les affaires d’Adrien qui étaient restées étalées au sol. Dont son sweat… J’entends la porte du garage grincer.
Pff, il me désespère.

Je me sens un peu paumé, alors je prends le sandwich pour prendre deux ou trois forces. Je déverrouille une nouvelle fois mon téléphone pour demander des nouvelles à Jim et Raphaël, puis je fais défiler mon fil d’actualité.
Dalila a publié une photo.

Elle et Andrew, joues contre joues, sourires à pleine dents. Une phrase est inscrite juste au dessus de la photo :
« Super soirée ❤ « 
Puis t’as moi, qui suis dans mon lit, avec un sandwich préparé à l’arrache, même pas avec de la mayonnaise. Je glande depuis deux heures, pendant que celle que j’aime est avec un type au cinéma. Un type grand, musclé, yeux bleus, sourire de prince charmant. Bref, tout ce qui fait apparemment tomber les filles, dans les films Hollywood. Sauf que là c’est pire, car ce n’est pas un film. C’est la putain de réalité.

Je me demande si elle se souvient au moins de cette soirée avec moi, si elle a oublié ou pas. Ou si elle fait semblant d’oublier. Est ce que elle aime les lèvres d’Andrew autant que les miennes ? Est ce que elle lui a roulé une pelle dès les premières minutes, comme avec moi ?
Tim, vous étiez bourrés… C’est différent.
OK, c’est chelou ces questions. J’ai l’air d’un vrai psychopathe.
Tu sais quoi, elle fait ce qu’elle veut.
Mais totalement ! Moi aussi, j’peux me taper d’autres filles. Si j’ai 4 ex derrière moi, ça signifie que j’ai assez d’expérience pour pécho. Même si cette pouffiasse va avec l’autre mal accouché, ce n’est pas ce qui va m’empêcher d’avancer, non plus. (dédicace à ma chère et vieille Olga).
Puis d’abord, je suis certain que cet Androuuuuww (c’est comme ça que les filles de mon lycée prononcent son nom) n’a rien dans la tête. Puis, c’est bien beau d’emmener une fille au ciné. C’est bien beau, de la faire tomber amoureuse. Encore faut-il assumer par la suite. Ne pas la faire espérer pour rien.
Ne pas faire ce que Dalila a fait avec moi, quoi.
Dédicace à toi connasse.

Je l’aime…
Moi non plus.
Mais quel amour tordu.

Oh con, j’ai envie de fumer.
Je sens ma peau trempée de transpiration. Je me sens de plus en plus nerveux…
Je crois avoir laissé ma petite réserve dans un coin du garage.

Alors que je m’apprête à descendre vite des escaliers, j’entends mes parents discuter dans le salon. Je m’arrête net.
C’est chelou, parce que ils sont assis à côté sur le canapé. Ils parlent doucement, et mon attention est maintenant interpellée par la voix de ma mère qui prononce mon prénom :

– » Tu crois vraiment que c’est l’occasion de lui en parler, sérieusement ? Timothée vit une période difficile, en ce moment. Je pense qu’on doit attendre encore un peu.
-Et tu crois vraiment que attendre va arranger les choses ? Dit mon père, d’un ton précipité.
-David, tu me fatigues.
Mon père tape l’accoudoir, agacé :
-Tu vois, tu fuis encore une fois la réalité. Qu’on lui en parle maintenant ou pas, les faits sont là. Lui cacher ça ne fera qu’aggraver les choses, tu connais ton fils.
-Mais pourquoi tu veux TOUJOURS vouloir empirer les choses ? Ce n’est pas la priorité. Tu ne te rends pas compte, de toute les dettes que nous avons sur le dos, maintenant ?
-Mais j’hallucine.Tu préfères te préoccuper de l’argent plutôt que d’annoncer le plus important à ton propre gosse ? Tu fuis constamment ce qui doit être abordé. Ton manque de loyauté m’exaspère, honnêtement. Tu me gaves.
Ma mère hausse le ton :
-Déjà, ce n’est pas MON PROPRE GOSSE, je te rappelle que c’est toi qui a ABSOLUMENT voulu le garder. On en avait déjà assez entre Adrien et tes petits boulots à la con !
-Non mais tu t’entends ?! Tu dérives complètement sur un autre sujet, là !

Ça recommence… Il ne manquerait plus que Adrien à mes côtés (si seulement..) , et on basculerait 3 ou 4 ans en arrière.

Leurs cachotteries m’agacent de plus en plus, et je ne supporte plus leur manière de dire des choses pareilles dans mon dos. Je descends des escaliers, et décide de couper court à leur conversation :

– » Bon, qu’est ce que je dois savoir ?
Mon père se lève:
-On était censé en parler tout à l’heure.
J’attends qu’il enchaîne. Après un court silence, c’est avec avec un grand geste de ses bras, et de la manière la plus naturelle, qu’il me dit :

-Ton grand père est mort.
Putain, dis moi que c’est une plaisanterie..
-C’est une blague ?
Il reste silencieux, et range des affaires dans la cuisine. Ma mère a la main sur le front, et je l’entend chuchoter des injures sur un ton exaspéré.
J’essaye de trouver désespéramment une solution là où il n’y en a malheureusement pas :
-C’est impossible, je devais partir en Espagne avec lui… C’est… Non, attends, il doit y avoir une erreur. Contacte le sur son téléphone.
Je sors le téléphone de ma poche, et appelle mon grand père. Je tombe sur son répondeur, et c’est sa voix mielleuse qui vient caresser mes oreilles. Quand j’entends sa voix, je ne peux pas croire une seule seconde qu’il est… Qu’il est ce que mon père vient de dire. Je laisse un message vocal sur sa messagerie :
-« Coucou Papi, c’est Tim… Euh… Écoute, rappelle moi, d’accord ? Bisous. »
Alors que je regarde mon père avec un sourire forcé sur mes lèvres, comme pour attendre qu’il dise : « C’était une blague ! Allez, va faire tes valises, tu pars avec lui à Madrid la semaine prochaine, comme prévu ! », il me dit, d’une voix toujours aussi terne et sèche :
-Réserve ton samedi. On part débarrasser sa maison.
Mon père me tourne le dos, et il maintient une distance entre lui et moi. Il donne à manger à Circus. Normal. J’essaye d’attirer une nouvelle fois son attention :
-Papa !! Sérieux, quoi. Il lui est arrivé quoi ? Pourquoi il est… Pourquoi il est mort ?
Ma voix chancelle, et celle de mon père est ferme :
-L’enterrement est lundi matin.
Ma mère me dit des trucs en s’approchant de moi, mais je n’y prête pas attention. Je fixe des yeux mon père en le suivant dans la maison, car je sais qu’il y a plus de chance que ce soit lui qui réponde à ma question, plutôt que ma mère. Mais mauvaise surprise : Il ne me répond pas, et n’est même pas foutu de me regarder ne serait-ce qu’une seconde.
Je sens quelque chose déborder de moi-même. Je m’empare du vase posé sur la table, et le jette violemment au sol.
Ce qui est brisé au sol n’est plus le vase. Il s’agit maintenant de ma famille. Des morceaux s’éparpillent partout, dans un bruit assourdissant.
-ARRÊTEZ DE M’IGNORER A CHAQUE FOIS QUE JE VOUS PARLE DE LA FAMILLE, J’EN AIS RAS LES COUILLES !!!!
Ma mère se précipite vers moi et me gifle. Une baffe magistrale.
Je la prend par les épaules, et la secoue, avec des larmes qui se déversent sur mes joues irritées de colère :
-DIS MOI CE QU’IL S’EST PASSE NOM DE DIEU !!! PARLE, PUTAIN, PARLE !!!
Ma mère me regarde silencieusement. Son menton tremble. Des creux se forment autour de ses yeux fatigués, et des larmes en débordent.
Alors dans un simple regard, comme si il n’était plus que mon unique et dernier espoir pour arranger juste un truc, je tâche de lui faire comprendre à quel point mon grand père est absolument tout. Que c’est le seul que j’aime encore dans cette famille à la con. Qu’il est comme mon second frère. Qu’il ressemble énormément à Adrien, d’ailleurs. Peut-être que elle ne l’aime pas pour des raisons compliquées, pour lesquelles les adultes se cassent trop la tête. Mais pour moi, il était une des seules personnes à qui je pouvais me raccrocher après le départ d’Adrien.

Et ça, je pense que ma mère le sait déjà. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle n’ose pas me répondre. Alors, elle se tourne vers mon père:
-Bah vas-y, dis lui ! Toi qui prétendais tant vouloir balancer ça dans la figure de ton fils ! Toi, qui prétends être un père merveilleux, ouvre la, ta grande gueule ! Tu attends quoi ?
Mon père sort de la cuisine en claquant la porte, et me regarde droit dans les pupilles. Je plisse des yeux, car l’eau me fait voir trouble.

« -Les voisins l’ont retrouvé pendu dans sa chambre. « 

J’entends un truc s’effondrer. Se déchirer. Tomber de haut. Ça fou le vertige.

Ce truc, je crois que c’est moi qui vole en éclat.


Puis, il s’adresse à ma mère, d’une voix tremblante de larmes :
-Ça y est, tu es contente ? Super ?

Et les cris recommencent. Je t’épargne les détails de la conversation. Je les regardes, se disputer comme des gamins mal élevés. Cette fois-ci, la seule différence est qu’Adrien en me fait pas monter dans la chambre. Il ne me fait pas jouer aux playmobiles, avec du rock à fond. Non. Cette fois-ci, je suis seul face à eux, les regardant se crier dessus.

Finalement, je décide de faire comme lui aurait fait : Prendre les choses en main.
Alors je me place au milieu d’eux : Une forme de haine nous griffe les joues. Je passe sèchement ma main sur mon visage pour essuyer les larmes, en les fusillant du regard. Je regarde mon père. Puis ma mère.
Et, c’est poussé par des tas de sentiments en vrac que je prends la parole :

-Vous savez quoi ? Je ne comprends toujours pas pourquoi vous avez baisé pour me faire naître dans votre famille. Vous êtes incapables d’être des parents normaux.
Sur ces mots, je prends ma veste, et je sors de la maison, en leur donnant une dernière recommandation :
-Maintenant foutez moi la paix.

Déjà dehors, mes mains tremblent, et une anxiété très désagréable s’empare de moi. J’ai super mal à la tête. Je file dans le garage, va fouiller dans toutes les cachettes potentielles, et trouve enfin ma dernière dose de cannabis. Je dois te l’avouer, je craque. Ça reste entre nous, s’il te plaît. Depuis que je me suis fais choper par les flics et que je bosse aux intérêts généraux dès demain, j’ai décidé d’arrêter d’en prendre pendant quelques temps. Question de protection, tu vois.
Mais là, je n’en peux plus je te jure. Ça fait deux jours que j’ai envie de cogner tout ce qui bouge.
Précipitamment, je les enfouis dans ma poche avec des feuilles et le briquet d’Adrien. J’ouvre une armoire où mes parents rangent les bouteilles d’alcool, et prends une bouteille de vodka à moitié pleine. Enfin, je sors d’ici. Je cours jusqu’au bord du lac, l’endroit le plus loin possible de ma maison.

Je m’assois enfin. Joint entre les lèvres, je me sens déjà plus détendu. Je vapote de plus en plus vite, pour oublier le plus vite possible.

15 minutes plus tard, je me sens vraiment bizarre. Je laisse mon corps s’allonger. Soudain, tout tourne autour de moi. Le ciel fait des formes de vague, les étoiles semblent s’agrandir de plus en plus, c’est dingue. L’herbe semble devenir de plus en plus dure, et mon dos de plus en plus mou. Je me laisse emporter par la fumée, et tente de m’enfoncer davantage dans un tout autre monde. Puis, j’enchaîne sur le deuxième joint. Je plane. Je n’arrive même pas à penser à un truc.
Chaque petit bruit devient amplifié.
J’ouvre la bouteille, et bois plusieurs gorgées cul-sec. Ça me brûle la gorge. Je tente de respirer doucement, pour ne pas entendre le bruit insupportable de l’air qui passe dans mes poumons. Des acouphènes harcèlent mes oreilles, alors je tente de crier pour les couvrir.
Je suis de moins en moins conscient, tout semble… Irréel. C’est comme dans un rêve.

Trou noir. Je ne sais absolument pas ou je suis, ni ce qui est en train de se passer. Tout est vide. Tout est calme, tout est… Tout est rien. Et ça fait du bien, d’être dans du rien. Je me mets à parler seul, à débiter je ne sais quoi. Des phrases décousues de sens. Mais j’aime parler à moi même, je me sens… Je ne me sens plus. Et ça fait du bien, ne ne pas se sentir, parfois.

3:04
Je me réveille sans savoir depuis quand je suis réveillé. Ouais, elle est bizarre cette phrase.
Je tente de me rassoir, mais j’ai mal de partout. Chaque mouvement me fait un mal de chien, et je suis violemment pris d’une nausée.

Pour faire passer cette envie de vomir, je finis le fond de la bouteille. Rien n’y fait. Des pensées affreuses traversent mon esprit. Tout me revient en mémoire… La mort de Flo, le suicide de mon Papi… J’ai les images en tête, dans tous les moindres détails.
J’ai la sensation amère de me noyer dans un truc, et j’ai du mal à respirer. J’ai la boule au ventre.

Je sens un gouffre en moi, ou je me sens moi-même dans un gouffre, je ne sais pas vraiment.
Comme si j’étais en chute libre depuis des heures.

J’ai chaud. J’ai froid. J’ai chaud.


C’est de pire en pire. J’ai de plus en plus de pensées qui me hantent. J’entends des voix m’insulter. Ça fait des mois que mes parents ne prennent plus de nouvelles de lui. Et moi aussi je ne vais plus trop le voir. J’aurai dû être plus présent.
J’aurai dû être plus présent pour Flo, aussi. Jim est seul. Je l’abandonne.
Et si j’avais pris mon courage à deux mains pour tenter un truc avec Dalila, elle ne serait pas avec l’autre.

Je me hais je me hante je me hais.

Je vomis dans un buisson. Mon ventre convulse, et j’ai des picotements de chaleur au crâne.
Je sens une sueur froide me glacer le dos, et mon crâne est tordu par une migraine.
Ça tourne.

Je suis ou ?

Je veux fumer

Non.

Je ne sais pas.
Je n’en ais plus.

Aide moi, je t’en supplie. Fais quelque chose. Je suis seul. Ou est ma maison ?


De nouveau face à la réalité.
J’ai super mal putain.
Je crois que ça fait plus de 3 ans que je n’ai plus pleuré de cette manière.

5:20
La fraîcheur matinale se fait ressentir sur mon visage. Je me sens engourdi, pâteux, nauséabonde, déteint, lourd, lassé.
Je suis en noir et blanc dans un paysage coloré.
Je m’assois dans l’herbe maquillée par la rosée.
J’ai froid.
La brume est posée sur le lac, comme une couette épaisse sur un lit. Un lit bien douillet, duquel on ne veut pas sortir.
Je suis dé ph asé.

Je me lève. Je trempe mes pieds sur le bord du lac. Je me rince le visage d’eau fraîche, et y aperçois mon reflet. Mon visage est laid.
Je passe de l’eau dans mes cheveux, histoire de les discipliner un peu. En vain.

Comme si les premiers rayons de soleil éclairaient non pas le lac, mais mes premières pensées.
Je fais le bilan. Je me souviens. Je me place face à moi-même.
Je récapitule.

-Flo est dans le coma.
-Je peux rayer mon espoir dans ma relation avec Dalila.
-J’ai été complice dans un braquage, et je suis maintenant surveillé par la police.
-Je me drogue.
-Mon seul grand-père est mort. On devait partir en Espagne ensemble. (Je ne comprends pas pourquoi il a voulu partir, lui aussi…)
-Mes parents recommencent à se disputer.
-Mon frère n’est toujours pas revenu.

On se croirait dans Hunger Games, tu sais ? Tout le monde crève et s’en va, un à un.
A la fin, il ne reste plus qu’une personne.


Je réfléchis. Qui reste-il ?
Jim !
Non. Il ne veut plus de moi.
Raph !
Non. Il a déjà assez de problèmes comme ça. Puis il est mon meilleur ami, pas mon psy. Et même si je lui en parle, qu’est ce qu’il pourrait faire, après tout ?

Je ne vois qu’une seule issue :

…Mais encore faut-il la trouver. Encore faut-il que cette porte de secours ait Facebook ou Instagram, un numéro de téléphone, je ne sais pas. Encore faut-il que je sois sûr qu’elle existe encore. Ça risque d’être compliqué et chiant…
Mais à part lui, je ne vois personne d’autre, au fond du trou dans lequel je me trouve.
Il faut que je le voit, que je lui parle. Il faut que… Il faut qu’on se retrouve. Il faut qu’on refasse du sport ensemble, qu’on aille à la plage ensemble. Il faut que je vois si je l’ai dépassé, ou si je fais seulement sa taille. Il faut aussi qu’il retrouve Circus, voir comme il a grandit. Puis, je suis certain que si il revient, ça pourrait rendre mes parents plus heureux, ça pourrait calmer ces tensions qui sont entre eux. Car je suis certain aussi, que ce conflit est causé en partie par sa brutale absence. Alors voici mon ultime recours :
Retrouver Adrien, et réussir à le convaincre de rentrer à la maison.
J’ai besoin de mon grand frère…

Résumé
Chapitre précédent : « Mon frère »

En savoir + sur Ear of Corn
Me contacter







Publicités

Chapitre 8

Mon frère

Je suis assis sur le banc de l’arrêt de bus, et m’amuse à faire rouler mon skate de gauche à droite avec mes pieds.
Puis, Jim vient à son tour attendre le bus. Il s’assoit silencieusement à côté de moi, puis engage timidement la conversation :

– » Dure journée, non ?
-Ouais, bof. Ça passe.
-Sinon, ça te dirait d’aller faire un foot ? Demain on finit plus tôt.
-Je ne peux pas, j’ai 3h de colles, et juste après je dois aller faire du ménage au putain de commissariat.
-Tu as un job, maintenant ?
-Non… Ce sont les travaux d’intérêts généraux.
Devant son air ahuris, j’explique, sur un ton blasé :
-En gros, c’est un truc qui m’évite d’aller en prison, mais qui me montre que aux yeux de la loi, je suis un peu puni, quoi. Je dois faire 60h de ménage, sans être payé.
-Ah, grave relou… »
Un silence traîne. J’aimerais lui demander pourquoi il m’a complètement ignoré de la journée, mais je préfère m’en foutre. On va dire qu’il s’est levé du mauvais pied ce matin, lui aussi.
Mais, il engage de nouveau la conversation :

-« Et tu comptes faire quoi, en rentrant ?
-Bosser mon DM de Maths. Enfin… Si j’ai la motivation.
Le rire gêné et débile de Jim ne m’avait pas manqué… Je lui retourne la question :
-Et toi ?
-Je vais voir Flo. »
J’ai évité de remarquer à voix haute qu’il allait la voir trop souvent, et que à la longue, ça lui plombait le moral.
Moi, j’ai décidé de ne plus aller la voir. Avant quelque temps, en tout cas. J’ai besoin de prendre du recul, et je déteste les hôpitaux. Puis, je veux avoir une image de Flo vivante, dans la tête. Pas une image d’elle branchée de partout, éteinte, inactive, pâle, laide. Et si elle meurt, je n’irais pas à son enterrement. Je n’irais pas, car elle déteste ça, et je sais qu’elle ne voudrait pas qu’on lui organise des obsèques. La dernière image que je veux d’elle, c’est une fille qui saute en parachute, une fille qui me fait des marshmallows grillés sur mon toit, qui fugue à 3h du matin, qui saute de partout et rit pour rien sur son vélo, qui est fan des perroquets qui répètent des gros mots. Je ne veux surtout pas avoir Flo morte dans un cercueil sous mes yeux. Pour moi, elle ne sera jamais morte. Cette meuf est plus vivante que quiconque. Alors quand j’entends Jim dire tous les jours qu’il va la voir pendant des heures sur son lit de mort ça me fou un truc. Du coup, je lui répond :
-OK.
-Tu veux venir avec moi ?
-Non j’ai mon DM à faire. L’exercice 2 est costaud…
-C’est à rendre pour lundi, tu as tout le weekend !
-Ouais, et le weekend tu vas encore me demander d’aller voir Flo avec toi.
-Mais non, juste aujourd’hui, je…
-Écoute Jim. Je sais que tu as besoin qu’on t’accompagne voir Flo, car y aller seul n’est pas top. Mais il faut que tu comprennes… Raph est certainement à fond dans ses maths depuis lundi, je pense. Puis moi…
-Toi tu t’en fous, j’ai compris.
-Je n’ai pas dis ça.
-Pas besoin que tu le dise pour le comprendre.
-Non mais tu te rends con, là. Comment tu peux croire une chose pareille ? Puis… Tu sais quoi, au lieu de me causer sur ce ton maintenant, tu aurais pu venir me voir comme un grand à la pause de midi. Pourquoi tu es toujours obligé de jouer au gamin, hein ?
Je sens encore une fois, la colère grimper en moi. Jim répond à ma question sur un ton froid, avec le même regard qu’il m’a jeté ce matin à la sortie de classe :
-Alors je vais t’expliquer clairement. A l’hôpital, quand le médecin nous a annoncé que Flo avait des chances minimes de se réveiller vivante, c’est TOI qui t’es mis en colère comme un bébé qui fait des caprices. Tu as été putain de exécrable, tu nous a à tous foutu la honte. Le médecin n’avait rien demandé, et tu t’es acharné sur lui, devant Flo, Raph’, et moi. Au lieu d’être là comme un ami, tu étais là comme un colérique qui enfonçait le couteau dans la plaie. Au lieu de nous réconforter, tu brayais, tu menaçais. Tu n’étais pas un pote. Et quoi d’autre ? Ah oui, lorsque le docteur s’est assit à côté de nous, t’as servit un verre d’eau alors que tu méritais des coups dans les couilles. Il a prit le temps pour te parler, mais tu t’es barré en lui coupant la parole avec ton histoire de podologue de merde. Et on apprend ensuite que tu es allé cambrioler une boutique avec Erwan. Tu nous a ensuite tous ignorés au téléphone. Aucune réponse, aucun message depuis ton départ précipité de l’hôpital.
-Jim…
C’est la première fois que je vois Jim énervé. C’est la première fois que je vois sa mâchoire se serrer. C’est la première fois que je sens sa voix aussi tendue. C’est la première fois que je l’entend parler de plus en plus vite, et de plus en plus fort. Je n’aime pas son regard. Si ses yeux étaient des flingues, je serai déjà crevé au sol.
Je déteste voir des gens optimistes et drôles devenir en colère.
Alors que je tente de le « calmer » par un simple mot, il a l’air d’en faire abstraction. Il se tourne carrément vers moi, et insiste sur chacune de ses phrases avec sa main droite qui gesticule. Je vois ses veines ressortir.
-Alors ouais, maintenant c’est moi qui pars seul à l’hosto pour voir Flo. Ouais, c’est chiant. Ouais, ça me demande de faire 40 minutes de trajet en bus. Ouais, ça me fait « perdre mon temps » de tenir compagnie à une morte pendant 2 heures. Mais si je n’y vais pas, Flo est seule. J’suis sûr qu’elle est consciente, et qu’elle entend les gens lui parler. Alors si personne ne se lance dans sa foutu chambre d’hosto, elle est seule, enfouie sous ces draps qui puent l’hôpital. Soit parce que l’un est drogué par sa calculatrice et ses algorithmes, soit parce que l’autre cambriole une boutique comme si de rien n’était. Et le pire dans tout ça, c’est que tu as fais croire à ta mère que tu étais avec nous. Désolé, mais utiliser ses potes pour cambrioler dans notre dos, c’est purement dégueulasse.
Il reprend son souffle, et se lève pour monter dans son bus qui vient d’arriver devant l’arrêt. Puis il se tourne vers moi, avant de s’en aller sur des mots :

-« Alors excuse moi, si je te propose de venir voir notre amie crever. « 

Je passe ma main sur mon visage, de haut en bas. J’inspire, et j’expire. Je mets mes coudes sur les genoux, la tête dans mes mains, écouteurs de nouveau dans mes oreilles. Je fixe le sol. Puis je me redresse, le dos droit, et regarde les voitures défiler, les yeux paumés dans le vide.
Je n’ai rien à me dire, ni rien à te dire. Tu sais, parfois tout se comprend dans un silence.

Mes yeux se figent sur cette fille, qui vient appuyer son dos contre le panneau des horaires du bus. C’est la copine de Flo.
Ça fait longtemps que je n’ai plus entendu parler d’elle. Est-elle au moins au courant de ce qui est arrivé à Flo ? Du peu que j’ai remarqué, elle n’est pas allée la voir à l’hôpital, je l’ai toujours vu rire avec ses potes dans les couloirs. Elle a un casque sur les oreilles, et regarde son téléphone. Je n’ai jamais trop aimé cette fille. Mais par politesse, je me lève pour lui dire bonjour.

– » Hey, ça va ?
-Et toi ?
-Ça va.
-Je suis au courant pour Flo, t’inquiète. Pas besoin de me regarder comme ça.
-D’accord… Euh, eh bien… Je te tiens au courant quand j’ai du nouveau, en tout cas.
-Si tu veux. »

Elle me fait un grand sourire (plus forcé qu’autre chose), puis remet son casque sur ses oreilles. J’entends sa musique d’où je suis.
Super, les gens ont l’air de m’aimer très fort aujourd’hui.

Enfin assis dans le bus, j’aperçois une vieille petite dame qui cherche une place ou s’asseoir. C’est toujours la même que je croise, dans le même bus. Elle a toujours deux gros sacs de course, une canne et des tâches brunes creusées dans les rides de ses mains. Alors je lui cède la mienne, et reste modestement debout près de son fauteuil. A première vue, elle a l’air d’une femme très âgée, très faible et fatiguée. Putain, ne jamais se fier aux apparences.
Après m’avoir remercié, elle me tape la discute, comme si elle avait l’habitude de parler un peu à tout le monde. Elle me demande ce que je fais dans la vie, et me raconte ses histoires de jeunesse après lui avoir dit que je suis lycéen. Puis, elle me raconte la sienne, en se présentant tout naturellement. Elle s’appelle Olga. En faisant deux trois blagues par-ci par là, elle parle de son ex-mari d’une manière tellement caricaturée, que je ne peux pas m’empêcher de rire ! Je n’arrive pas à croire qu’on peut être encore aussi drôle à 83 ans.

– » Alors j’en avais tellement marre de ses ronflements, que je l’ai traîné jusqu’au canapé, et lui ai donné pour obligation de dormir dans le salon jusqu’à nouvel ordre !
Dans un rire explosif, elle me tapote l’épaule, pour insister sur le comique de son anecdote :
-Si tu avais vu sa tête ! Il me regardait avec des yeux chien, ce couillon. Tu parles, notre canapé n’était pas du tout confortable. Tu sais, c’était ceux de l’époque.
Ah et puis attends, jeune homme. Il faut que je te raconte la première fois que j’ai tapé mon mari avec un bâton à balais dans les fesses. Ce couillon ne cessait de rentrer tard, en m’interdisant moi, de sortir le soir. Et hélas… Je tenais tant à sortir boire des whisky avec mes copines ! Mais vois-tu, c’était une époque où c’était très mal vu qu’une femme sorte seule le soir. Encore moins si c’était pour boire de l’alcool, té ! Alors à la longue, j’ai fini par me mettre en colère après ses caprices de vieux grognon. J’ai pris un balais et je lui ai couru après dans toute la maison ! »
Elle s’imitait elle-même, en train de saboter les fesses de son mari, en balançant des insultes en espagnol. Le chauffeur lui a demandé de baisser d’un ton, et moi j’étais rouge de rire.
Je lui demande, après avoir reprit mon souffle :
– Et donc, que s’est-il passé, ensuite ? Vous le supportez encore ?
-Oh, tu parles ! Pourquoi est ce qu’il rentrait tard le soir, à ton avis ? Il allait voir d’autres gonzesses, este Malparido ! Alors je suis partie de la maison.
-Je suis désolé..
-Ohlala, tu parles ! c’était le plus beau jour de ma vie !
Dit-elle, en s’esclaffant de rire. Je lui demande :
-Que veut dire « Malparido » ?
Après avoir ri bêtement, elle me tapote encore l’épaule pour me répondre que c’est une insulte espagnole qui signifie « Mal accouché. » Apparemment, c’était une expression courante, dans sa famille espagnole.
Ensuite, elle me raconte une autre anecdote de sa vie, un peu plus sérieuse cette fois-ci, mais toujours avec une manière de parler bien propre à elle. Son accent du sud, son rire communicatif qui fait rebondir chacun de ses mots dans mes oreilles, ses gestes qui imitent tout ce qu’elle dit et pense me font esquisser un sourire amusé. Elle retrace le dur passé de sa famille, et c’est à ce moment là que j’ai l’impression d’être son petit fils, durant un court instant.
C’est à cette époque en noir et blanc et de tensions mondiales, que sa mère, sa sœur et sa grand-mère ont vécu les temps les plus difficiles de leur vie : Quitter leur patrie.
En mars 1939, la Catalogne a connu une déchéance capitale. C’était la guerre d’Espagne, la Retirada … De ce fait, des milliers de civils espagnols ont du fuir leur pays, et ont perdu tout ce qu’ils avaient. Des familles ont été brisées, puis tout était à rebâtir autre part… Ce fut le cas pour cette Olga. Elle était toute petite, à l’époque. Mais néanmoins, sa mère et sa grand-mère en ont souffert. Elles étaient seules, sans leurs maris, sans aucune bagage, sans aucune photo, ne serait-ce qu’un souvenir. Toute leur vie, leur culture, leur maison, leur héritage, se sont échappés loin derrière elles, du jour au lendemain. Le reste de sa famille était restée en Espagne, c’était de vaillants résistants. Et cette vieille femme assise près de moi là, maintenant, en souffre encore aujourd’hui. Elle dit avoir toujours été déçue de ne pas être restée en Catalogne, et que si elle avait eu l’âge de sa mère, elle serait restée pour être résistante.

Elle me regarde, avec ses yeux regorgeant de malice. Puis, elle contemple le vide comme si elle en était amoureuse.
-Et… les années ont passées. A 35 ans, 4 ans après mon divorce, c’est là que j’ai rencontré Pedro… Nous sommes restés 2 ans ensemble. Il habitait dans une caravane, et m’emmenait voyager un peu partout en France. Ce fut les deux plus belles années de ma vie. Il écrivait des chansons, et me les chantait avec sa guitare même pas accordée, tiens ! Alors on s’amusait à chanter n’importe comment, à tu-tête. Qu’est ce qu’on a ri… Heureusement que nous n’avions pas de voisins, à cette époque. Nous vivions de voyage, d’amour, et de passion. Je l’ai bercé dans mon cœur comme mes propres enfants dont mon pays était la mère.

Après une étreinte de silence, son visage devient doré par la lumière du soleil, traversant la vitre. Son regard évite délicatement le miens, puis elle enchaîne dans le voyage de son histoire :

-Et une nuit, il est soudainement mort d’une crise cardiaque… Depuis, je n’ai jamais eu la force de quitter notre caravane. Mais finalement, j’ose malgré tout penser que c’est une force d’y être restée. Et je ne compte pas partir, tiens! Je l’ai décorée à ma façon. Puis vé, je fais mes courses toute seule maintenant. J’achète comme si on était toujours deux, à la caravane. Et je n’ai jamais fais raccordée sa guitare, car c’est sur celle-ci que les plus belles mélodies ont traversées mes oreilles. C’était celles de Pedro. Et Mamamyaa, qu’est ce qu’il était beau… Il était brun, toujours les cheveux décoiffés, les yeux bleus azur. Il avait le teint basanés, et un regard de rebelle, un peu comme toi, té. Mais tu es moins beau que lui quand même !

Elle s’explose encore une fois de rire, et moi, je reste bouche-bée. Je n’ai jamais vu quelqu’un aimé aussi fort et longtemps, au point de rénover l’habitation depuis laquelle son amant est parti, en le trouvant toujours aussi beau, même après l’avoir vu mourir. Elle parle de lui d’une manière si belle qu’elle pourrait le faire revivre. Elle a des roses rouges qui éclosent dans ses yeux, lorsque elle me parle de lui. Un bouquet que nous n’offrons pas uniquement à la saint-valentin, mais tous les jours de sa vie. Et même âgée de 83 ans, dans un bus avec des sacs de courses, en parlant de celui qu’on a tant aimé à un ado ne connaissant lui même rien à l’amour, la vieillesse devient aussi belle qu’une rivière.

– » Il est beau, ton pull dis donc! Les Beatles ! Aaahlala. Ma fille écoutait beaucoup ce groupe, quand elle était jeune, j’en avais pleins les oreilles ! Elle écoutait souvent une chanson qui faisait… Nananaaaaananaa
Cette super mémé se dandine sur son siège en essayant d’imiter la mélodie. Puis dans un français toujours mélangé à son accent espagnol, elle me demande :
-Quelle est la chanson que tu préfères ?
-Je ne sais pas… Je n’aime pas trop ce groupe.
-Ah ! Quel est l’intérêt de porter ce pull, alors ?
-C’est un sweat, puis je ne sais pas il est à mon frère.
-OOOOH tu as un frère ! Quelle chance ! J’ai toujours voulu en avoir un. Hélas, il est resté en Espagne avec mes tantes, et à vrais dire, je ne l’ai jamais connu.
Je reste silencieux, et tourne le visage vers la vitre. Je commence à me languir de rentrer.
-Quel âge a-t-il ? Me demande-elle, souriante.
– 20 ou 21 . Il me semble.
J’évite son regard qui m’envie tant pour un frère que j’ai qu’à moitié.
-Oh, tu es le plus petit de la famille. Comme moi ! Qu’est ce qu’il fait, dans la vie ?
-Je ne sais pas.. »
Je regarde l’heure sur mon téléphone. 17h03. Dans deux minutes, normalement j’sors d’ici.

Elle me regarde, et son sourire s’efface, sauf dans son regard. Un silence s’impose jusqu’à ce que le bus arrive enfin à mon arrêt. C’est long, 2 minutes.

– » Ce fut un plaisir, jeune homme !
-Au-revoir, madame ! »

Je passe la clé dans la serrure, et prends soin de fermer ma veste. Maintenant que j’ai compris pourquoi elle me faisait des remarques sur « mon » haut, je vais éviter d’enfoncer le couteau dans la plaie.
Loupé ! A peine je passe le pied à l’entrée, ma mère me demande d’enlever mon sweat et de le ranger au garage. Elle est froide, et taille ses plantes sans même me regarder.

-Maman…. C’est juste un haut, fiche moi la paix un peu.
– Timothée. Je t’ai demandé quelque chose.
-Ouais, sans même m’expliquer pourquoi.
-On a déjà été clairs là dessus avec ton père.
-Non. Vous ne savez même pas communiquer.
-Tim, s’il te plaît.
-Non, pas s’il te plaît. Dis-je, sur un ton imitant insolemment le sien.
-Bon, ça suffit. me dit-elle, en sortant de sa serre ridicule. Elle jette ses gants sur la table avant de me rejoindre précipitamment dans le salon.
– C’est la mort de Flo, qui te rend comme ça ou quoi ? D’abord la bagarre au lycée, les cigarettes, puis la drogue, le braquage de la boutique, et maintenant tu déballes toute ses affaires ? Tu veux quoi, au juste ? M’exténuer ?
-Arrête. Flo n’est pas morte, elle est dans le coma, ne commence pas à me souler avec ça. Et je t’ai dis que j’ai trouvé ce fringue sous mon lit, je n’ai pas fouillé dans ses affaires, merde !
Elle s’approche de moi.
-Ah oui, elle n’est pas morte ? Alors comment expliques-tu que ses parents veulent la débrancher ? Les médecins ne constatent aucune activité cérébrale. C’est terminé…
Je comprends que ça puisse te déstabiliser, mais si ça te déstabilise au point de faire toute ces bêtises, je te préviens : On réfléchira pour t’envoyer en pension, tu m’as compris ? Je n’en peux plus, de ton attitude !!! JE N’EN PEUX PLUS !
Je laisse tomber mon sac au sol. J’ai envie de la gifler, mais elle est malheureusement ma mère. Alors je me contente de donner un coup dans mon sac pour le ranger sous l’escalier, et pars m’enfermer dans ma chambre en claquant la porte de toute mes forces.

J’enlève mon sweat. Je le balance contre le mûr, et donne un coup de poing dedans. J’en donne un deuxième, plus violent. J’ouvre mon placard, prends la coupe en or que mon frère avait gagné à son match de basket. Je la balance au sol, et elle se brise en mille morceaux. Je prends ses cadres où il est prit en photo avec son basketteur favori, et le brise aussi contre le mûr. Je prends ses lettres qu’il nous avait envoyées lorsque il était en classe de neige en 6ème. J’ouvre la fenêtre, allume mon briquet et les brûles toutes, sans en relire une seule. Une larme de haine se déverse sur ma joue gauche comme un torrent, et un cri étouffé de colère sort de ma bouche, avant que je referme violemment la fenêtre.

Je m’assois sur le sol de ma chambre, adossé contre le coin de mon bureau. Je passe ma main sur l’autre, blessée. Ma deuxième larme me pique la blessure, alors je prends le sweat étalé au sol pour sécher rapidement mes joues, avant qu’une troisième goutte y trébuche. Je le regarde, en le serrant dans mes mains.

Puis je me rends compte à quel point j’ai tout perdu.

Bon.
Raph’ m’a posé des questions sur mon frère. Ma mère aussi. Mon père aussi. Même une vieille dame inconnue.
Je pense que à la longue, tu dois toi aussi t’en poser.
Je crois que le moment est venu pour ré-ouvrir la plaie, et y poser enfin quelques mots dessus.

J’étais encore à l’école primaire lorsque on a déménagés. J’avais 6 ans, et lui 11.
Je n’arrêtais pas de pleurer, de faire des caprices. J’étais exécrable et faisait vivre un enfer à mes parents, du matin au soir. J’étais si dégoûté et trouvait ça injuste, d’avoir été obligé de me séparer de tous mes amis, de mon professeur préféré, de la ferme près de chez nous, avec cette petite brebis que j’aimais tant. Je me souviens l’avoir appelée « Chantilly » car elle était toute blanche et toute douce. En rentrant de l’école, mon frère m’accompagnait tous les jours voir les animaux , et la fermière nous apprenait gentiment à traire les vaches, les chèvres, à leur tondre la laine à l’arrivée du printemps. Au fil du temps, un lien d’amitié s’était tissé entre cet animal et nous deux.
D’ailleurs, la seule photo que je n’ai pas osé brûler est celle où on voit mon frère, Adrien à droite, moi à gauche, et Chantilly au milieu. Nous sommes assis à côté de l’animal, dans la paille fraîche. Cette photo est merveilleusement drôle, car j’ai de la laine partout dans les cheveux. Je m’en souviens encore. C’était une fois où nous avions tondu notre brebis, après quoi nous avions fait une bataille de laine coupée. Sur cette photo, Adrien est mort de rire, entourant notre mascotte avec ses bras. Il sourit à pleine dents, pendant que moi je souris à pleine gencive. J’avais perdu deux dents de lait à l’avant.
C’était la veille de notre grand départ, dans le sud de la France.
Dans la voiture qui nous arrachait de cet endroit où nous avions grandit, j’étais inconsolable.

Pourtant, c’est à partir de ce moment-là où le lien entre lui et moi s’est renforcé. Mon frère, attendrit et prit de compassion face à mon désarroi, a décidé de prendre en main son rôle de grand frère.
Durant le trajet, il faisait tout pour me faire rire et me changer les idées. Il faisait des grimaces aux autres conducteurs, et me jouait de vraies comédies !

Arrivés dans la ville, avant même d’entrer et de visiter notre nouvelle maison, Adrien m’a prit par la main. Et il m’a fait découvrir plein de recoins, plutôt intéressants…
Tout d’abord, il m’a emmené manger une glace. Elle était composée d’une dizaine de boules, que nous avons partagée à deux. C’était chez un glacier très sympa, qui avait la particularité de faire des glaces les plus originales. La notre ressemblait à une pyramide multicolore, enrobée d’une crêpe bleue épaisse, en guise de papier cadeau.
Pour digérer une chose pareille, mon frère m’a mené découvrir un truc magique : La fête foraine. (Très bonne idée, n’est ce pas ?) On a fait les auto tamponneuses, et 1 tour de manège. J’ai vomis devant tout le monde. Il s’est occupé de moi comme un chef, m’a offert du coca car c’était soit-disant bon pour la digestion. Il m’a essuyé la bouche et consolé en me payant une deuxième glace, un peu plus légère pour l’estomac, cette fois-ci…
Comme on avait dépensé tout le peu de sous qu’on avait, on s’est contenté de choses plus simples, mais toujours aussi amusantes. Il m’a emmené voir un endroit où il y avait des animaux abandonnés : La SPA. Ça nous rappelait la ferme et notre Chantilly bien-aimée. Nous avons tous les deux craqués sur un petit chiot, un labrador. Alors, sur un coup de tête, nous l’avons adopté dans nos bras ! 5 minutes plus tard, il était baptisé : Circus
Pour finir cette petite excursion en beauté, il me tenait toujours le bras, et moi, je tenais Circus dans l’autre. Adrien menait fièrement le pas vers un parc gigantesque : De l’herbe à perte de vue, des enfants de mon âge jouant au ballon, et une grande fontaine au milieu. Le paradis sur terre ! On a couru y faire une bataille d’eau. Circus jouait avec les jets d’eau, nous sautait sur les jambes, et nous, on était trempés de la tête aux pieds. Puis d’autres enfants sont venus jouer avec nous dans cette fontaine, avant qu’on se fasse choper par le gardien. Alors, des garçons de 10 ans nous ont proposés de faire du basket. Adrien avait l’air plus passionné que moi. D’ailleurs, il faut dire qu’il était drôlement doué, il marquait plusieurs paniers d’affilée ! J’étais assis sur le banc, avec Circus sur les genoux, qui était prêt à bondir pour courir après le ballon.
Alors que le soir allait bientôt tomber, Adrien et moi sommes partis, en disant au-revoir à nos 3 nouveaux amis.
Quant à moi, j’avais adopté cette ville dans mon cœur d’enfant. Et j’avais désormais hâte de découvrir notre nouvelle maison.

Tandis que mon père pestait contre l’arrivée inattendue de notre petit Circus, « parce qu’il mettrait des poils partout, ferait pleins de bêtises, aboierait après tout le monde », ma mère était complètement gaga. Avec Circus, elle était une vraie gamine, car elle a eu exactement la même réaction que nous lorsque nous avons vu ce petit labrador pour la première fois. Mon père étant désespéré, n’avait pas d’autres choix que d’accepter ce nouveau bébé dans la famille. Une nouvelle maison, un nouveau chiot.
Tout allait pour le mieux.

Puis, plus le temps passait, plus mon frère devenait grand et un super basketteur. Il avait atteint l’âge de 14 ans quand il avait déjà des muscles aux bras. Moi, j’en avais tout juste 9, et je voulais être comme lui. Alors, tous les soirs, il faisait des pompes avec moi, il jouait au coach et moi je jouais l’élève nul. Le mercredi, il m’emmenait courir sur la plage, et finissait toujours par me mettre à l’eau sans que je m’y attende. Sur le chemin pour rentrer, je lui demandait toujours : « Et là, tu trouves que j’ai pris des muscles ? Est ce que j’ai grandit ? Tu penses que je serai grand comme toi, plus tard ? » Il rigolait en me décoiffant les cheveux, et se baissait en dessous de ma taille pour me faire croire que j’avais grandit d’un seul coup. Le pire, c’est que j’y croyait vraiment.
Et le temps passait encore. Au basket Adrien gravissait les échelons un à un. Il participait à des compétitions, des matchs dans d’autres villes, et il était super fort. J’allais le voir à chaque fois, et je criais son prénom comme un dingue dans les tribunes, lorsque il marquait un panier.
Et… Je crois que un des plus beaux jours de ma vie est celui où j’ai été autorisé de monter avec lui, sur le podium.
Je disais à tous mes copains que mon frère était Adrien, le mec qui fait des compétitions trop badasses. Puis tous mes copains disaient « Wouaaaaaw« .
Mon frère était MON héros.

Puis les années ont encore passées. Adrien avait eu 16 ans, et il devenait un vrai homme. A son âge, il était déjà très mature, saint d’esprit. Il réussissait toujours à me faire rire, et notre signe top secret était le clin d’œil. On se comprenait juste en un regard, en un rire.
En plus, il faisait les clins d’œil d’une manière beaucoup trop stylée.

De l’autre côté, chez mes parents, ça devenait tendu. Après le déménagement, mon père a intégré une société qui demandait énormément de travail. Il rentrait tard le soir, parfois même il bossait la nuit. Ma mère était souvent seule, lassée par son absence de plus en plus fréquente.
Puis au fil du temps, ça a finit par se gâter. Les disputes devenaient de plus en plus courantes, de plus en plus bruyantes, de plus en plus violentes, à tel point que j’avais peur de manger à table avec eux. Pas un seul jour ne se passait sans que des cris tourmentent les oreilles de Adrien et moi. Il arrivait souvent qu’on mange dans sa chambre des sandwichs à la mayonnaise, pendant que nos parents s’entretuaient dans la cuisine.
Je me souviens d’un soir, où une dispute m’avait fait très peur. J’étais seul, dans mon lit, et je pleurais. Alors j’ai pris mon matelas, et je suis allé dormir dans la chambre d’Adrien. Pour me consoler, il me racontait des histoires avec mes playmobiles, et mettait de la musique à fond dans nos écouteurs pour ne pas qu’on entende les cris en bas. Il m’a fait découvrir Queen, Les Beatles. Mais mon préféré était Queen. Il m’a fait écouter tout son album, et me disait souvent : « Wouaw, t’as vu comment il passe ses doigts sur les cordes ? » « Oh mon Dieu, ce solo de guitare est juste d’ENFER ! T’as vu ça ? » Il m’avait mit l’eau à la bouche. J’ai voulu apprendre la guitare, il m’a apprit deux/trois bases. C’était marrant, lorsque il imitait exagérément Freddie Mercury. J’aimais voir mon frère faire le con. J’aimais voir mon frère. J’aimais mon frère.
Alors, on passait des soirées entières à regarder des concerts sur YouTube, cachés sous une couverture, avec nos cookie fondus. Plus la musique était forte, moins les disputes s’entendaient.
Adrien trouvait toujours un moyen de positiver et de nous changer les idées. Il réussissait même parfois à calmer les engueulades de mes parents, en trouvant souvent un terrain d’entente.
Mon frère savait trouver des solutions, il me disait toujours de ne pas m’inquiéter, que les choses s’arrangeraient, qu’il ne fallait pas dramatiser. Je le croyait, parce que il était mon grand frère.

Mais un soir, mes parents sont allés loin. C’était le dîner, et on mangeait exceptionnellement tous les 4, pour l’anniversaire de mon frère. Dans un silence de mort.
Puis mon père a fait maladroitement une remarque bidon, ma mère s’est défendue, et tu connais la suite. Les cris ont recommencés. Mon frère réussissait à me regarder, à me faire un petit clin d’œil, pendant que je me retenais de verser une larme. J’ai quand même su lui dire « Joyeux anniversaire » juste avec l’articulation de mes lèvres.
Quand, soudain, mon père a finit par péter un plomb. Après une insulte de la part de ma mère, il frappé très fort la table. Mon assiette de frites s’est cassée au sol, et je me suis mis à pleurer sous les cris qui ne cessaient de monter. Ma mère a poussé mon père, mon père l’a menacée d’un geste annonçant une gifle, alors Adrien s’est levé pour les séparer. Encore une fois.

Mais sous la colère, ma mère l’a giflé.
Moi, j’étais impuissant. Alors j’ai juste crié : « ARRÊTEZ !!! » Mais ma mère me disait de la boucler. Sa colère me faisait peur, alors j’ai caché mon visage avec mes mains, et me suis tu.

C’est à ce moment là que mon père a brusquement demandé le divorce.
Mes mains tremblaient sur mon visage mouillé de larmes.

Pour mon frère, c’était la goutte de trop. Dans un silence, il a regardé mes parents, il m’a regardé moi, et il avait un visage que je n’avais encore jamais vu.
J’ai toujours détesté voir des gens habituellement optimistes et drôles devenir en colère.
Mon frère avait le menton qui tremblait et la mâchoire creusée. Je n’avais jamais remarqué qu’il était à bout. A force de gérer toute les engueulades de nos propres parents, sa scolarité qui partait en vrille, et moi même, le verre se remplissait peu à peu à ras bord.

Il ne s’est pas ré assit à table. Il ne m’a pas décoiffé les cheveux en disant que ça s’arrangerait. Il ne m’a pas fait de clin d’œil.

Il est monté à l’étage.
10 minutes plus tard, il descendait les escaliers, avec une veste et un gros sac à dos.
Il a ouvert la porte d’entrée.

Et il est parti sans se retourner.

Sans même claquer la porte.

Il est parti.

Sans un mot

Sans une insulte

Sans un bruit

Mes parents ont considéré ça comme une petite fugue de crise d’ado, et qu’il serait de retour avant demain matin.
Mais moi je ne voulais pas qu’il parte toute la nuit. Et d’habitude, quand les gens partent avec un sac à dos, c’est pour longtemps, non ?…
Alors je suis parti lui courir après, mais c’était trop tard. Le bus était parti, avec lui dedans.

Un jour est passé, et il n’était toujours pas rentré. Aucune nouvelle, aucun appel ni message de lui. Mes parents comptaient appeler la police, mais ils ont reçu un SMS de la part d’un certain Jérémie. Un pote à Adrien, qui habite dans le Nord de la France, dans un truc de Hippie. Mes parents ne pouvaient pas apprendre pire.

Bonjour,

C’est le meilleur ami d’Adrien.

Il m’a demandé de vous dire qu’il part, et qu’il ne compte pas revenir pour le moment. Ça fait plusieurs années qu’il a apparemment des problèmes avec vous. Il veut aller vers quelque chose de meilleur.

Il vous demande de ne pas le rechercher, ni de signaler sa fuite à la police. Il est en sécurité chez moi, et il n’est pas tout seul.

Je suis sincèrement désolé.

Bonne soirée

Jérémie.

Après que ma mère ait lu à voix haut le SMS, j’ai prit son téléphone et je l’ai jeté au sol. J’ai crié de toute mes forces, pleuré de toute mes larmes.
J’en ais voulu à mes parents du plus profond de mon être.

Depuis ce jour, je me suis interdit de pleurer. Sans savoir réellement pourquoi. Comme une sorte de moyen de survie.
Verser des larmes me met en colère.

Mes parents aussi étaient désemparés.
Je ne sais pas si ils se sont sentis coupables, mais en tout cas, cet évènement les a calmés.

Je n’ai plus jamais revu mon frère.
Je n’ai eu aucune lettre de sa part, aucun message, rien. Je ne sais rien de lui, désormais. Je ne sais pas si il faut que je ressente du manque, ou de la colère à son égard.

Tant bien que mal, mes parents ont trouvé un terrain d’entente. Ils ont décidé de ne pas se séparer, de peur que la situation s’aggrave, que je parte moi aussi ou que Adrien ne revienne jamais. A ce moment là, tout était en équilibre. Il fallait faire gaffe à quels mots on employait, à quels gestes on faisait.
Mes parents vivent ensemble sans trop l’être vraiment, c’est assez bizarre. Cet évènement a rendu la famille différente.
Tout s’est brisé dans un silence, tout s’est défait en cachette. Depuis, c’est comme si on se disputait en chuchotant. On ne crie plus, on ne dit plus rien. Mais à l’intérieur ça gueule.
Adrien est devenu un sujet tabou, comme si parler de lui donnait une occasion à mes parents de trébucher, de trouver un nouveau sujet de dispute.
Tout s’est fait dans un dénouement discret, mais toujours pas guérit.
Une blessure vite couverte d’un pansement, mais pas désinfectée au préalable.
Et quand on touche une blessure pas désinfectée, c’est douloureux, ça pique. Surtout si on pleure dessus.

Aujourd’hui, j’ai 17 ans. Et je ne suis toujours pas aussi grand et musclé que lui. J’ai son sweat dans les mains.
On dit que le temps guérit et répare.
Moi je dirais plutôt que c’est le temps qui blesse et brise.

Je hais.
Quoi donc ?
Tout.

Soudain, je reçois un appel. Je reviens rapidement à la réalité…
C’est le nom de Jim qui s’affiche.

– » Allô, Jimmy ?
-Tim…. C’est.. C’est Flo…! »

Résumé
Chapitre suivant : « Au fond »
Chapitre précédent : « …Et après ? »

En savoir + sur Ear of Corn
Me contacter







Chapitre 7

…Et après ?

Ce matin, je me lève en retard car le son externe de mon téléphone ne veut visiblement toujours pas fonctionner, donc je n’entends pas mon réveil. Je me prends encore une fois ce meuble dans le coin de l’orteil, je lance des injures dès 7h15, je me fais reprendre par ma mère vers 7h16, je bois mon café froid, je me lave les dents à l’arrache, enfile ce vieux sweat noir et un peu délavé des Beatles trouvé par hasard sous mon lit, ma veste en cuir, (sans oublier mon sac, cette fois-ci) et cours à fond en descendant ces foutu escaliers en bois, en entendant ma mère gueuler une nouvelle fois : « ON NE COURS PAS EN CHAUSSETTES DANS LES ESCALIERS » vers 7h25. Merde 7h26.
Je fonce jusqu’à la porte d’entrée, mais un silence étrange pèse dans le salon. Je me retourne rapidement, et mes parents me regardent, avec des yeux ronds.

– » Bah quoi ?
-Ou as-tu trouvé ce pull ?
Demande ma mère, en fixant mon haut.
-Alors déjà, ce n’est pas un pull c’est un sweat à capuche. Puis j’sais pas moi il était sous mon lit.
Mon père renchérit :
-Qu’est ce qu’il faisait sous ton lit ?
-Mais j’en sais rien moi.
Ma mère a les traits du visage qui se tirent. Bon, qu’est ce qui a encore, il est tout froissé ? Il est sale, il pue ? Elle me répond sèchement :
-Sais-tu à qui il est ?
-Bah non, il était dans ma chambre, c’est tout… Euh, je suis en retard là, donc… On parlera fringues ce soir, OK? Salut ! »

Je ferme la porte derrière moi, prends mon skate, écouteurs dans les oreilles (X Ambassadors, mon autre kiffe du moment !), et déambule dans la ville.
Je slalome entre les passants, parfois entre les voitures, fais un petit bond sur le trottoir, petits dérapages dans les tournants, essaye une petite figure stylée dès que je passe près d’un groupe de jolies filles. (Ne me juge pas, on a tous fait ça au moins une fois).
Je m’arrête pour passer à la boulangerie prendre un pain au chocolat, en guise de petit dej. (Alors non, avant toute polémique, ce n’est pas une chocolatine. Je suis désolé, mais durant toute mon enfance, j’ai été élevé avec le terme pain au chocolat. Alors vos débats à la con, je les mange.)
Je suis en retard, mais ce n’est pas si grave. Faut savoir prendre son temps, dans la vie !
Bon, je l’avoue, c’est vrais que je ne suis pas très pressé d’aller en cours d’espagnol…! Mais à part ça, il faut que tu saches que rouler en skate un matin d’automne, c’est tellement agréable!
Les premiers rayons de soleil orangés m’effleurent le visage comme les doigts d’une jolie fille, et m’éclairent comme une bougie qu’on allume le soir. Sauf que là, c’est le matin. Donc je dirais qu’un levé de soleil est comme une bougie qu’on allume dans le ciel. Juste un peu de douceur tamisée entre les nuages. Juste un peu de fraîcheur dans les premières et dernières feuilles d’automne. Elles sont rouge, parce que elles sont assorti à l’orangée du ciel, et c’est beau. Ça me fait penser à une salade de fruits, sucrée et colorée. Puis le soleil est croquant comme une pomme, aussi. J’ai envie de le mordre, savourer son sucre et ses épices.

Je passe sur un petit chemin de sable, un raccourci paumé qui longe une ferme abandonnée. Je ferme les yeux, laissant l’atmosphère du matin allumer celle de mon visage endormi. Je laisse mon skate rouler, et me guider jusqu’au lycée. Je me laisse flotter, en mangeant mon pain au chocolat. Je mets du chocolat de partout autour de ma bouche, je suis comme un enfant. A vrais-dire, manger en faisant du skate n’est pas super judicieux. La gourmandise me rend un peu con, parfois…

Je repasse dans la ville, en contournant une petite ruelle qui pue les égouts. C’est bondé de monde.

Tout est à peu près pareil qu’hier. Pourtant, hier, il s’est passé quelque chose qui aurait pu tout chambouler. Oui, parce que ce soir là, j’ai dépassé mes limites, j’ai franchi le mauvais côté derrière la ligne… Je pensais que cette mésaventure aurait changé un bout de mon quotidien, de ma vie relationnelle, que des gens me regarderaient de travers, dans le bus, dans la rue, dans mon lycée. Que mes profs me regarderaient de haut, avec ce regard affligé, navré, balançant leur tête de droite à gauche : « Qu’est ce qu’on va faire de toi… »
Mais rien. Dans les rues, les gens marchent, se croisent. Ils rentrent dans des magasins puis en ressortent, parlent et se taisent, ne me regardent même pas dans les yeux quand je passe près d’eux. Ils croisent un criminel sans même le savoir. Tout autour de moi semble imperturbable. Stoïque, impassible.
J’ai été complice dans un cambriolage, et le lendemain, je bouffe un pain au chocolat (ou une chocolatine, pour les rageux.) comme si de rien n’était. En fait, le monde continue de tourner. Mais moi, j’ai comme l’impression de marcher au ralentit, dans tout ce monde qui court à fond la caisse. Je semble être le seul à me voir comme un voleur, à me voir tel que je suis vraiment. Les autres continuent de vivre et courir comme si de rien n’était, tout le monde fait comme si tout le monde était normal. Mais rien n’est normal, dans ce foutu monde. Si ça se trouve, moi aussi je croise un tueur en série, ou un type un peu hors du commun . Tiens, là je viens de croiser une jeune femme avec un bébé dans les bras. Elle l’aurait eu très jeune, genre à 17 ans. Et elle n’aurait pas avorté, le mec serait parti, alors elle l’a élevé seule. Là, je croise un type en fauteuil roulant. Il a peut-être eu un accident super badasse, genre il aurait tenté d’escalader la muraille de Chine, mais aurait fait une sale chute.
Et là, je viens de passer devant un petit papi, très âgé je trouve, assit sur un banc. Il a peut-être vécu à l’époque de la Seconde Guerre Mondiale, il doit avoir un tas de trucs intéressants à raconter. Il pourrait être un survivant des camps de concentration.
J’aperçois maintenant une petite fille (de 6 ans je dirais), toute blonde, aux yeux verts comme des émeraudes, qui court en étant morte de rire. Sa mère l’interpelle de loin. « CHLOEEEE » Ah, elle s’appelle Chloé. Ça lui va bien. Ses joues sont saupoudrées de tâches de rousseur, et il lui manque deux dents à l’avant. Si on croit à la légende, une super-souris est passée dans sa chambre pour lui déposer une pièce, ou un billet, si elle est généreuse. Si elle court, alors c’est peut-être parce que elle veut dépenser sa fortune dans un pain au chocolat, tout comme moi. Ou plutôt dans des bonbons, elle a l’air carrément gourmande. Si ça se trouve, cet enfant n’aurait pas dû naître, sa maman n’a pas fait exprès de l’avoir. Elle est arrivée comme des confettis qui explosent, une super (ou pas) surprise. « COUCOU C’EST MOI » Puis la voilà, chahuter dans ce boulevard, poursuite par sa mère en galère avec ses sacs de course. Sa mère n’a pas de bague au doigt, elle est peut-être divorcée. Elle a sacrément l’air d’une femme débordée, en galère. Elle a le teint terne et fatigué. Mais elle a l’air d’une battante, quand même. Puis il faut être drôlement sportive, pour supporter une gosse aussi hyper active que la petite Chloé.
Et… Toute les personnes que j’ai croisées ont croisé un type qui a été complice dans un braquage, juste la veille. Et qui a, à l’heure actuelle, du chocolat partout autour de la bouche. Car il a mangé une chocolatine en faisant du skate. (OK, là, j’ai dis chocolatine mais c’était pour ne pas faire de répétitions avec le mot chocolat).

Finalement, chaque personne est une légende. Le passé que nous avons nous donne une cape rouge qui flotte au vent, et des super-power. Quand tu croises quelqu’un dans la rue, tu peux te dire qu’il ou elle est une personne badasse, car son histoire est certainement très unique, et regorge de pleins de trucs croustillants à écouter. Tu peux imaginer un tas de choses incroyables sur la vie des gens, et avec un peu de chance, tu dis peut-être vrais !
Sur notre planète, il y a 7,7 milliards d’humains. Avec toute leur histoires, on pourrait en faire un livre géant, qui s’étalerait sur des millénaires, qui se transmettrait de générations en générations. Ça pourrait rendre les humains plus complices entre eux, plus amis. Ça pourrait mettre un peu de paix à la place la guerre, ça pourrait même ressusciter certaines relations. On se connaîtrait mieux, on s’aimerait mieux. On utiliserait nos ruines pour faire des ponts. Et… tout ça grâce au super gros livre, contenant 7,7 milliard d’histoires. Celles de chaque être humain, 1 par 1. Puis on enseignerait ça de la maternelle à l’université. Nos leçons seraient 7,7 milliards fois plus captivantes, authentiques, et nos cahiers sentiraient l’intimité de notre humanité. Tout serait tellement plus vrai.

J’arrive au lycée, et me fais engueuler par la proviseure que je croise dans les couloirs parce que j’ai 10 minutes de retard, et parce que je rentre dans le hall avec mon skate plein de boue. Ouais bon, hein. J’ai déjà fait l’effort de me lever pour aller en cours d’espagnol à 8h, alors ce n’est pas pour 10 minutes de retard qu’elle va me faire la morale, celle-là.

– » Ne vous en faites pas, Madame. Je rattraperai largement mon retard vendredi aprèm, à mes 3h de colle.
-Non mais, oh ! Un peu de retenue, dans vos propos je vous prie. Je suis la proviseure, je vous rappelle.
-Et moi, un élève. »

Puis, je tourne les talons et marche en direction de la salle 206, au fond du couloir.
« Gnigni Un peu de retenue dans vos propos je vous prie, je suis votre proviseure tellement nulle à chier que je n’ai rien d’autre à faire que de gueuler sur les élèves, gnignigni » Dis-je à voix basse, en faisant la grimace de celui qui imite un peu hyperboliquement.

Tu connais cette sensation de gène, quand tout le monde te fixe lorsque tu arrives en retard ? Quand les gens de ma classe font ça, j’ai tellement envie de leur dire de baisser les yeux. Sérieux, ça leur apportent quoi de fixer un type en retard ? Bref.
La prof me regarde, les bras croisés, habillée en jupe, tailleur et talons. Je ne comprendrai jamais ce genre de profs qui s’habillent toujours comme des ministres, juste parce que ils sont profs.

-« ESTAS ATRASADO ! 12 MINUTOS ! »
-Bah désolé
-NO ENTIENDO
Me dit-elle, en faisant mine de tendre l’oreille. Je lève les yeux au ciel, avant de prendre un sourire niais :
Perdone profesora para mi retardato « 
Elle lève les yeux au ciel à son tour, et me fait signe d’aller m’asseoir.
Je m’assois à côté de Jim , en tendant ma main vers lui pour faire un check. Mais il ne semble pas me remarquer. Je m’assois, sors mes affaires pendant que la prof lit un texte avec un accent qui rend absolument tout incompréhensible. J’en profite pour attirer de nouveau l’attention de Jim, qui regarde droit devant lui, sans aucune expression faciale. Chelou. Je le secoue doucement par l’épaule :
-« Hey, mec, ça va ou quoi ?
-Tais-toi, j’essaye de me concentrer sur le cours, là.
Encore plus chelou.
-Attends, depuis quand tu es concentré en cours, toi ? »
Aucune réponse, aucun regard.

Lorsque la sonnerie retentit, je sors en vitesse, et attends Jimmy devant la salle de classe. Encore une fois, il est le dernier à sortir. Quand il sort enfin, il passe près de moi, et me lance brièvement un regard. Il part sans même se retourner, en enfilant sa sacoche. OK, il y a un truc louche.
J’envoie un message à Raphaël, pour lui demander ou il est, pour au moins passer la pause avec lui. Aucune réponse.
Je sors alors devant le lycée pour fumer, écouteurs dans le creux de mes oreilles. Pendant que j’allume ma clope, j’aperçois au loin Raphaël parler avec Jim. Il me remarque, mais détourne le regard juste après. Mais c’est des bébés, ou quoi ? Si ils ont un problème, qu’ils viennent me le dire en face. Tant pis, je passerai très bien une journée sans eux, pas besoin de mes potes pour survivre, non plus. Je les regarde, visage impassible, laissant la fumée camoufler une partie de mon visage. Je termine ma cigarette en vitesse, puis je rentre de nouveau au lycée.
J’aperçois Dalila, assise sur les marches de l’escalier. Elle est seule, et lit une revue. Elle a une longue tresse, un jean noir déchiré, et un haut blanc. Ses lèvres sont peintes d’un rouge écarlate, qui donne du relief à la pâleur de son visage.
Néanmoins, je ne la voit plus de la même manière, depuis que j’ai appris que c’est elle, qui a dénoncé Flo. Pour une fois que elle n’est pas avec ses copines, je peux enfin aller lui dire deux mots. Quand je m’approche d’elle, je sens l’odeur de son parfum sucré conquérir mes narines. Elle en a peut-être un peu trop mit, et ça me fait toussoter, ce qui attire son attention. Elle lève la tête et me regarde, avec ses grands yeux. Elle se lève, et me dit bonjour. Une bise, une deuxième. Une troisième ou pas ? Nous hésitons toujours à la faire, celle-là. Mince, elle s’apprêtait à m’en faire une troisième mais je lui ait mit un vent. Bon, on s’en fou, ce n’est pas grave. Je lance la discussion :

– » Ça va ?
-Ouais, et toi ?
-Ça va. »
Silence.
(Wouaw, la discussion de ouf.) Elle regarde autour d’elle, gênée. Pendant que je reste planté là, comme un con. Bon, je me lance :

« -Tu n’es pas avec tes amies ?
(Tiiim, c’est nul ça…)
-Non, elles doivent commencer plus tard, je pense ».
Silence. (Gênant) Je retente :

-« Est ce que je peux te parler ?
Je me fais bousculer par un type, alors Dalila me fait signe de me décaler des escaliers, puis me regarde attentivement, prête à m’écouter.

– « Est ce que je peux savoir pourquoi tu as dénoncé Flo ?
-Pardon ?
-L’autre jour, Erwan est venu à l’hôpital en me réclamant les 400 balles qu’il attendait. Apparemment, Flo aurait eu des dettes.
-OK… Et ?
Je fais un rire forcé et agacé, en rétorquant :
-Ne fais pas celle qui ne sait pas, s’il te plaît. Ça ne va pas faire avancer les choses. C’est Erwan lui-même qui m’a dit que tu lui avait rapporté l’endroit où Flo et moi se trouvaient. Tu aurais pu la fermer, non ?
-Attends, parce que tu te fies aux propos de Erwan, cet écervelé, pour me dénoncer moi ?
-Dalila, réfléchis. Il n’y a que toi qui ait pu lui rapporter ça, tu es la seule proche en commun entre Erwan et moi.
-Ce n’est pas parce que je suis sa demi-sœur que je tente de le protéger, en vous accusant !
-Arrête de te justifier. A cause de toi, tu sais dans quoi il m’a embarqué.
-Tu ne comprends rien ! Je t’ai dis que rien n’est de ma faute.

La colère commence à monter. Je regarde autour de moi, en mordant ma lèvre inférieure, les bras croisés. Je soupire. Je me sens trahis, et j’ai sincèrement l’impression qu’elle se fou de moi. Dalila reprend, après un silence désespéré :

– « Ça ne sert à rien de faire le mec énervé.
-Si ce n’est pas toi qui a tout balancé à Erwan, qui ça peut bien être ? Hein ?
-Je ne sais pas.
-Aaah, là c’est différent, hein. « Tu ne sais pas » « Ce n’est pas de ma faute » Tu n’as que ça à la bouche, on dirait. Tu n’es même pas capable d’assumer, regarde ! Au fond, tu dois certainement avoir une petite idée. Un suspect, je ne sais pas.
Elle reste silencieuse, et regarde le sol. Je la regarde, totalement déçu d’elle. Puis, j’entends une petite voix sortir de sa bouche, à peine audible. Après lui avoir demandé de répéter, elle le dit encore plus fort :

– » IL M’A MENACÉE DE COUPS SI JE NE VOUS DÉNONÇAIS PAS ».
Je la regarde, le visage silencieux. Maintenant, c’est elle qui s’emporte :
– « Il est rentré dans ma chambre, m’a prise par le col et m’a demandée ou était Flo. Je lui ait demandé pourquoi il voulait savoir ça, et il m’a répondu qu’elle devait payer de lourdes dettes, alors j’ai refusé de lui répondre, car j’avais peur qu’il la blesse pendant qu’elle était dans le coma. Tu sais à quel point Erwan peut être fou de rage, pour tout ce qui concerne l’argent. Alors il m’a prise par le cou, et m’a menacée de m’étrangler si je ne lui indiquait pas l’endroit où se trouvait ta Floflo. Alors j’ai balancé. Puis… Il m’a demandé ou toi, tu étais. J’ai refusé de lui rapporter, mais il a tendu son poing vers moi, en me re-posant la question. J’avais si peur qu’il me batte… Alors je vous ai dénoncé. Voilà, tu sais tout. Maintenant, laisse moi tranquille. »

Elle met son sac sur son dos, et monte les escaliers. La sonnerie retentit.
Je traverse le long couloir, la tête baissée. Raphaël rigole avec Jim, pendant que je suis assis au fond de la classe.
Quand, soudain, j’entends Marie, une amie de Dalila. Elle s’écrie, d’une voix sur-aigüe :

« Les filles, vous ne savez pas quoi ? Dalila va au cinéma avec Andrew, demain soir !! Depuis le temps qu’ils se tournent autour, ces deux-là… Il était temps ! »
Puis, j’entends des : « HIIIIIII », des « ILS IRAIENT TROP BIEN ENSEEEEMBLE » « OHLALAAAAAA », avant que le prof de Sciences rentre en classe, en réclamant le calme et les exercices qu’il fallait faire pour aujourd’hui.

Je sors doucement mes affaires, en regardant dans le vide. J’entends les voix de ces filles raisonner dans ma tête. J’imagine Dalila embrasser ce type, devant un super film, assis sur des fauteuils rouge et moelleux. Je les imagines se jeter des pop-corn , en s’éclatant de rire.
Maintenant, je comprends pourquoi ces derniers temps, Dalila met souvent beaucoup de parfum, et de peinture sur les lèvres. Je crois que les meufs appellent ça du rouge à lèvres.
Je nous revoit, à cette soirée arrosée. Assis sur la table de la cuisine, en enfilant les bouteilles unes par unes. Je nous revoit, allongés dans ces draps blancs, dans ce lit un peu trop petit pour deux. Je nous revoit, enlacés, enivrés de folie et d’alcool. Je nous revoit rire pour rien, parler de rien et de tout à la fois, je nous revoit, idiots. Je la revoit, elle. Je revois ce matin, où ses cheveux s’étalaient sur mon visage. Ils avaient l’odeur de la mangue, et la douceur du velours. Je la revoit, endormie sur mon épaule, les yeux fermés. Ses paupières étaient des pétales de rose. Sa paupière gauche était couronnée d’un petit grain de beauté noir. Un carreau de chocolat sur sa peau de meringue. Dalila était magnifiquement décoiffée, pas maquillée, magnifiquement endormie, magnifiquement nue.
Demain elle va au cinéma avec Andrew.

Tout se brise comme un verre qui tombe au sol.

Raphaël me regarde. Il fait sa pokerface qui en dit beaucoup. Il a l’air d’avoir pitié de moi, et ça m’insupporte. Qu’il continue à me faire la gueule, ça serait mieux pour moi.
Il prend ses affaires, et s’assoit vite à côté de moi. Jimmy n’a pas l’air de mal le prendre, il écrit sur son cahier. Il n’a pas l’air d’avoir capté grand chose…

Raphaël s’adresse à moi, à mi-voix :
-« Je suis désolé…
-T’inquiète. Ça me fait plaisir que tu vienne t’asseoir là.
-Tu sais, une soirée au cinéma, c’est un truc que tout le monde fait. Toi, tu l’aime. Et ça, personne ne sait le faire comme toi. Puis le poème que tu lui a récité, à la soirée: Ça, elle doit s’en souvenir! Et même si…
-…Quoi, j’ai récité un poème à Dalila à la soirée de cet été ?! Non…??
Raph se met à rire silencieusement, et renchérit :
-Comme disait Platon, « Touché par l’amour, tout homme devient poète. »
Je m’esclaffe :
-Touché par la vodka, surtout… »

J’aime bien Raph.
Le prof nous demande de faire moins de bruit, alors il s’approche plus près de moi pour parler plus doucement :

-« Ce sweat, il est nouveau ? Je croyais que tu n’aimais plus les Beatles !
-A vrais dire, je n’ai jamais aimé ce groupe. C’est plutôt mon frère, qui en est fa…
-Ah »
Silence.
Je viens de capter. Le sweat que je porte est celui de mon frère. Qu’est ce qu’il foutait sous le bordel de mon lit ?
Pendant que le prof explique à voix haute un schémas sur les échanges inter et extra cellulaire endocytoses, Raphaël se penche vers moi, et me demande, à voix basse :
-« Sinon, tu… Tu as des nouvelles, de ton frère ?
-Non. »
Il hésite deux secondes avant de me questionner timidement :

« -Tu ne l’a toujours pas contacté, depuis tout ce temps ?
-Écoute, c’est compliqué. »

Résumé
Chapitre suivant : « Mon frère »
Chapitre précédent : « Au nom de la Loi »

En savoir + sur Ear of Corn
Me contacter










Chapitre 6

Au nom de la Loi

Ce n’est pas de cette manière là que ça devait se passer. Nous avions changé de plan à la dernière minute, car Ben avait échoué dans vol du plan de la banque. Il s’était fait repérer par des clients.
Erwan nous a rejoint en moto, très en colère contre lui. Tellement en colère qu’il a failli se battre avec Ben. J’ai tenté de les séparer, en vain : Erwan l’a menacé avec un couteau et Ben est parti. C’est Mehdi, un autre complice qui l’a remplacé, et a directement proposé un nouveau plan.
Dès que ce type est arrivé, plus rien ne m’inspirait confiance comme quelques minutes avant… J’avais comme un mauvais pressentiment. Puis… C’est parti en vrille.

***

Il fait nuit. J’ai tenu ma mère au courant que je suis en route pour une soirée avec Raph’ et Jim, et que je ne rentrerai pas avant le lendemain après-midi.
Ce n’est pas comme ça que tout cela devait arriver…
Je tente de me concentrer, car on se concerte encore une fois pour passer au plan B. Il s’agit désormais de cambrioler une boutique de smartphones et tablettes.
Nous attendons dans la voiture. C’est long. Nous sommes là, depuis 1 heure, à observer, à répéter le plan, à ré expliquer les informations qui ont besoin d’être comprises une dizaine de fois. Et on attend l’heure pour se lancer. C’est angoissant, tellement angoissant que ça me donne envie de vomir. Tu sais, cette boule au ventre, cette boule de stress tellement grosse qu’elle t’étouffe presque l’estomac… Néanmoins, c’est assez excitant. Ça me rappelle l’adrénaline que m’a provoquée la rencontre avec Dalila…

Tom se tourne vers moi, en insistant une dernière fois sur le plan:
-« Bon, t’as compris ? Mehdi attend dans les toilettes la fermeture de la boutique. Donc dans 5minutes, elle devrait être close, alors prépare-toi. Il va péter le disjoncteur pour désactiver les alarmes et les caméras. A ce moment là, il t’appellera. Donc garde un œil sur ton téléphone, car c’est là qu’il faudra que tu te bouge, parce que le gardien sera alerté par l’absence de signal. Mehdi s’introduira dans la réserve, prendra un max de téléphones, chopera les clefs de la sortie de la réserve pour l’ouvrir. Toi, tu seras juste dehors, de l’autre côté, et tu devras rentrer dans un sac tout ce qu’il te filera. Ensuite, tu nous rejoins en vitesse, et on file au hangar. Surtout, après avoir eu Mehdi au téléphone, n’oublie pas de désactiver ta localisation en mettant le mode avion. Pigé ?
– Pigé. Mais du coup, Mehdi fera comment pour sortir ?
Tom me fait un sourire en coin, avant d’ajouter :
-Ne t’en fais pas. Ici, nous savons bien manipuler les armes. Question d’habitude !… »

Erwan ouvre la boîte à gants. Il me tend un rouleau de scotch adhésif, avant de m’ordonner sèchement :
– » Tiens, tu en mets sur la plaque d’immatriculation. A l’avant, et à l’arrière. Puis tu va attendre derrière le mûr qui est là-bas, jusqu’à ce que Mehdi t’appelle. Tiens, n’oublie pas ta cagoule pauvre con ! Et fais gaffe, hein : Discrétion. »

Je m’exécute. Est ce que tout cela va fonctionner, je n’en sais rien. Je ne réfléchis même pas, j’essaye d’être à fond.
Je sors doucement, en regardant autour de moi. Aucune caméra en vue pour le moment. A l’aide de ma lampe de poche que je tiens entre les dents, je cache la plaque d’immatriculation avec je ne sais pas combien de couches de scotch. Suite à ça, je cours jusqu’au mûr qu’on m’a indiqué. Jusque là, tout va à peu près bien.
Soudain, mon téléphone sonne. Je décroche, les mains tremblantes :

-« Coucou mon chaton ! Ça va ? La soirée se passe bien ?
-Ah, salut maman… Euh oui oui, ça va.
-Tu as oublié ton pyjama !
-Ahh, mais ce n’est pas grave, ne t’en fais pas.
-Mais je peux te l’apporter ! Tu sais, Raph’ n’habite pas très loin, ça ne me dérange pas.
-Mais rho, maman !
-Quoi ? Pourquoi tu chuchotes ?
-Parce que… On fait un cache-cache, là, euh… Écoute, ne t’en fais pas pour moi, d’accord ? Ce n’est pas grave si je dors sans pyjama.
-Tu es sûr ?
-Oui, oui !! Bon écoute, je dois te laisser. Bisous. »

Je soupire. Elle a vraiment choisi le bon moment pour m’appeler, elle.
Putain, encore un appel. Mais elle est sérieuse ? J’ai oublié quoi, cette fois-ci? Ma brosse à dents, mon dentifrice ?

– » Maman, je t’ai dis que j’peux pas répondre, là ! Arrête de me harceler !
-Wesh, tu te fous de ma gueule ou quoi ? Pourquoi tu ne l’a pas rejoint, tête de cul ?
– Il ne m’a pas encore appelé.
-Mais je te vois téléphoner depuis le parking, arrête de mytho !
-C’était ma daronne !
-T’es un boulet, ma parole. Concentre toi, un peu. »

Génial, je gagne bien en crédibilité là.

Avec un peu de recul, je trouve finalement cette situation plus drôle qu’autre chose. Je ri de moi-même en silence, et ça fait du bien.

Cette foi-ci, je tente de m’y mettre pour de bon. Je trottine un peu sur place… Ça va le faire ! Ouais, ça va le faire. Je surveille aux alentours, je vérifie régulièrement mon téléphone.
Il vibre… Le numéro de Mehdi s’affiche. Je regarde mon téléphone vibrer. J’ai un peu la flippe. Quand je ferai glisser mon pouce sur le téléphone vert, les choses sérieuses commenceront.
Je ferme les yeux, prends une grosse inspiration, et je décroche.

« – T’es prêt ?
-Oui, à fond. J’te rejoins
-Reste proche de l’entrée de la réserve, j’ai bientôt les clefs. Fais vite, je raccroche. »
Je désactive ma localisation, active mon mode avion, en courant jusqu’à l’endroit qu’on m’a indiqué.
Je commence à ne pas me sentir très bien…

Timothée, tu ne devrais pas te mettre dans ce genre de truc. Tu vaut mieux que ça.
Rho, toi, ferme-la ! Ce n’est pas le moment pour que tu l’ouvre.
Non mais je dis ça pour toi. Je suis ta conscience, et je dois t’avouer que je ne suis pas très tranquille.
Tais-toi, je t’ai dis ! J’essaye de me concentrer, là.
Ce n’est pas toi, qui a toujours dis « Conscience tranquille, moment tranquille ? »
Ouais, eh bah là je n’ai plus vraiment le choix. Donc s’il te plaît, je te le ré-dit une dernière fois: Tais-toi.

J’ai mal à la tête…
Allez, Tim… On se ré-saisit, ça va aller. Enfin, non pas vraiment. Mais ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Prouve que tu es un vrai mec badasse.

Je suis devant l’entrée, j’attends juste le signal. Le bruit de la clé dans la serrure. Le « clac ». J’ai cet énorme sac ouvert à mes pieds, prêt à accueillir une dizaine de téléphones, de tablettes ou d’ordinateurs.
J’attends, j’attends.
C’est long.
Pourtant, seulement 30 secondes se sont écoulées depuis que je suis arrivé devant la réserve.
La porte est grise, épaisse. Je pose ma main sur cet acier froid, solide, immobile… Quant à ma main, elle est chaude et tremblante. Ce contraste me violente le dos par des frissons glaçant ma peau, pleine de sueur. J’entends mon cœur battre dans ce silence assourdissant. Étouffé par une stupide solitude, je suis comme livré à moi même face à l’acte que je m’apprête à faire.
1 battement. 2 battements. 3 battements. 4 battements.
Toujours aucun signal…

Soudain, il tape à la porte. J’entends sa voix dans un bruit étouffé. Je l’entend crier, mais j’entends juste un chuchotement isolé.
Je frappe à la porte moi aussi, pour manifester ma présence. Jusqu’à ce que je parvienne enfin à entendre son urgence :

-« Tim ! Je n’ai pas la bonne clef, ça ne s’ouvre pas !! Fonce à la voiture prendre un pied de biche, dans le coffre !! Fonce, vite ! VITE !! »

Je trace. Je tiens juste à préciser que je ne sais absolument pas comment me servir de ce truc. Les seules fois où j’ai vu un pied de biche, c’est dans les films américain, ou dans des séries d’espionnage, sur Netflix, tu sais.
Plus je m’approche du coffre , plus ma respiration s’accélère, et plus ma respiration s’accélère, plus je suis en train de regretter ce que je suis en train de faire. Non pas parce que j’ai peur, non. Tu sais, dans ce genre de moment, nous sommes tellement prit par la peur, par l’intensité de la situation, qu’on ne la ressent plus, à tel point que ça devient même excitant. Je ne sais pas comment expliquer. Mais dans ce genre de moment, tu n’as pas le temps de réfléchir à ce que tu ressens, ton cerveau déclenche presque un mécanisme de survie qui trie les informations entre celles qui sont importantes, et pas importantes.
Je n’ai donc pas peur. Ou alors, je ne la ressent pas.

Arrivé à la voiture, Erwan et Tom me gueulent dessus, insultent Mehdi et moi de boulets, de bons à rien, de pauvres cons prépubères, bref. Toute les insultes qui existent. Je n’y prête pas attention, m’empare du pied de biche et court de nouveau jusqu’à l’entrée de la réserve. Je cours, je cours. Mes jambes ne semblent presque plus me porter, je suis fatigué. Fatigué de moi, fatigué de ce que je suis capable de faire. Fatigué de ce fardeau qui me pèse le cœur, la conscience, mon corps, mes jambes. Je n’ai pas l’habitude de courir avec un sac aussi lourd, rempli d’outils et de je ne sais quoi d’autres. Fatigué de ces dettes qui s’entassent sur moi. Fatigué. A bout.
Je court malgré tout de toute mes forces, du peu de force qu’il me reste.

Je tape de nouveau sur la porte d’acier pour signaler ma présence à Mehdi, et place la partie plate et fendue de mon outil entre le bas de la porte et le sol. Je le fait bouger brusquement de droite à gauche.

Quelque chose m’arrête net. Quelque chose ne va pas.

Je commence à me remettre en question… (je sais, ce n’est pas du tout le bon moment pour faire une introspection). Ce n’est pas de la peur, que je ressens, je ne suis pas lâche, non. Je me sens mal à l’aise, je ne suis pas fais pour toute ces conneries, voilà tout… Et tout le monde sait que ce n’est pas étant complice dans un cambriolage d’une boutique que nous devenons un héros… Ce n’est pas comme ça, qu’on devient quelqu’un de bien. Et Flo a besoin d’un ami responsable, qui sait agir de à peu près de la manière correcte. Si elle savait que j’avais obéis à Erwan par la peur, elle m’aurait mit une gifle. Je la connaît, elle ne se laisse effrayer par personne. Moi non plus, d’ailleurs.
Ce n’est pas moi, ça… Je ne comprends plus rien. Je ne me comprends plus. Pourquoi j’en suis arrivé là…

– » Fais vite, je crois avoir entendu un bruit.
-Attends, deux minutes. Je… Il faut juste que j’me prépare.
-T’es pas sérieux ? Mais magne-toi !
-Oui, oui… T’inquiète. « 
Je passe les deux mains dans mes cheveux, j’inspire, expire. J’essaye de convaincre ma conscience à voler. Allez, quoi. Tim, tout allait bien, jusqu’ici, non ? Pourquoi c’est au dernier moment que tu bloques ? Ça va le faire.
Je me remets de nouveau en place, pliant ma conscience à la situation. Allez, tu ne peux plus reculer. Vite.

Je commence à mettre la pression sur mon engin, essayant de lever le store en acier. Mes mains tremblent. Je me force à continuer, je force sur mes bras jusqu’à entendre enfin le store se débloquer. Jusqu’à ce que je sente quelque chose de très lourd me peser sur la conscience. Je ne peux pas faire ça, je dépasse mes limites. Mais voilà l’ouverture, qui est entre mes mains. Là, j’ai des putains de centaines d’engins électroniques presque à ma disposition, il ne me reste plus qu’à ouvrir. Et Mehdi est derrière moi, il attend. Puis les autres attendent sur le parking, Erwan veille à ce que j’accomplisse ma tâche. Si je renonce, je me fais tabasser. Je n’ose pas imaginer pire.

– » Bon, qu’est ce que tu fous, là ? On n’a pas l’éternité devant nous.
-Oui oui, je.. J’essaye d’ouvrir.
-Bah alors, Magne toi ! »

Je force de nouveau cette putain de porte d’acier à s’ouvrir.
Mes doigts serrent très fort le pied de biche. Je ferme les yeux, et pousse une bonne fois pour toute, de toute mes forces. Je paralyse ma conscience le temps d’un instant, et je sens ce store lourd et froid se débloquer, en laissant un espace entre le bas de la porte et le sol un peu plus grand. Suffisamment grand pour y mettre mes mains, et ne plus qu’avoir à pousser un dernier coup, pour laisser la place à Mehdi de me transférer ce qu’il a pillé.

Je n’arrive pas. Le responsable de cette boutique ne mérite pas qu’on lui fasse une chose pareille. Il doit avoir une famille à nourrir, ou des chats, des chiens à chouchouter. Il a une vie, il est un être humain, qui a, un jour, été fier d’ouvrir sa boutique, d’aider chaque jour des clients. Il doit sans doute aimer ce qu’il fait. Tout se passe bien, pour lui.
Jusqu’au soir où, une bande de cons décide de s’en prendre à son travail, à son magasin. Cette bande vient tout saccager, tout piller, tout casser, tout gâcher… Et là, je fais parti de ce genre de plan.
J’ai chaud. Je ne dois pas être ici. L’ambiance commence sérieusement à peser.
A l’aide…

-« Mais merde quoi, tu fais exprès ou t’es attardé ? Soulève cette porte ! On n’a plus de temps, il faut se barrer ! Allez, vas-y !!
-Je suis désolé, mais je refuse. Je.. Peux pas.
– T’ES PAS SÉRIEUX ? SOULÈVE LA DE-SUITE ! « 

Je m’apprête à partir, quand soudain, je sens un truc se poser sur ma tempe. Il me suffit de tourner légèrement les yeux vers la droite pour apercevoir le flingue de Tom.
Je sens ce métal froid sur ma peau brûlante.

« – Tu ouvres, ou je tire.
-S’il… S’il te plaît, enlève ça…
-Ouvre cette putain de porte. « 

Je n’ai plus vraiment le choix. Plus les secondes passent, plus le flingue s’appuie sur ma tempe.
Je dois trouver une solution. Rapidement.

Je fais mine de forcer de nouveau avec mes bras.

-« Ça ne fonctionne pas.
-Arrête de te foutre de moi. Je le voit et ça fonctionne très bien.
-Ça bloque vraiment, Tom.
-Est ce que c’est une blague ?
-Je…
– Je te répète la question. Est ce que c’est une putain de foutue blague ?
J’entends Mehdi frapper à la porte et nous crier dessus :
– Vos gueules ! ‘faut ouvrir, grouillez vous !!
Je tremble. Le métal semble devenir de plus en plus dur sur ma tempe. Je ferme les yeux, comme pour me préparer à recevoir une balle, là, dans les secondes qui suivent. Tom me met de nouveau la pression :
-Je ne le répèterai pas. Soulève ce store de merde.
Son flingue fait un bruit. Clac. Je le sent s’enfoncer dans ma peau, et je sens le métal devenir chaud à son tour. Mon plan genre « çanemarchepas » n’a pas l’air de très bien fonctionner non plus…

Je retiens ma respiration. Je prends mon élan, et soulève le store en vitesse.

Puis, je me relève à mon tour, et presque par instinct, je brandis mon pied de biche sur Tom. Je vise son front, et le voilà assommé sur le champ. Je sens soudain Mehdi m’attraper par le tibia pour me faire trébucher, mais après deux violentes tentatives, je parviens à refermer le store, après qu’il ait tout juste eu le temps de ramper en marche arrière pour protéger sa tête.
Au nom de la loi qui est la mienne, je renonce donc de continuer.

J’entends Mehdi me gueuler des injures, de l’autre côté de la réserve. Puis moi, je reste là, à regarder Tom étalé au sol. Pendant que je parviens tant bien que mal à récupérer mes esprits et mon souffle, lui, respire difficilement. Je n’arrive pas à réaliser ce que je viens de faire. Ce n’est pas comme cela que ça devait se passer, mais j’ai réussi. Je me suis sorti de là.
Je n’ose pas regarder derrière moi, en direction du parking. Je récupère mon sac, et je m’élance vers l’autre côté du bâtiment.
Je remonte la pente, en poussant des cris de faiblesse, de douleur, mais de rage, aussi. La rage d’atteindre mon but, au moins de réussir à me sortir définitivement de là.
Tiens bon !
Merci.

Mon sac m’empêche d’avancer plus vite, et j’entends derrière moi le flingue d’Erwan faire un sale bruit, qui fait mal à mes oreilles. Je me sens ralentir… Je n’ai donc pas le choix de laisser tomber mon sac plein d’outils derrière moi, et je continue toujours dans la même lancée. Je cours, je cours de toutes mes forces, et je sens la deuxième balle effleurer ma veste en cuir. J’ai encore ma barre de fer dans la main, je ne sais même pas pourquoi je ne l’ai pas jetée, elle aussi d’ailleurs. L’intérieur de ma cagoule qui devient trempé de transpiration. Le tissu me colle au visage, c’est insupportable.
Je continue à fond tout droit, sans savoir ou je vais.

Lorsque, soudain, une lumière éblouit mon visage : Les phares d’une voiture. Une voiture de police. Juste une.
Je reste planté devant cette voiture, sans rien faire et sans rien dire. Mes jambes ne semblent plus vouloir répondre, mes pieds restent ancrés dans la poussière du sol. Je suis paralysé.
Un policier sort de sa voiture. Puis un deuxième, qui braque une arme sur moi. Je suis immobile, je sens mes jambes, mes mains, mes bras, mon corps tout entier trembler.
Pendant ce temps, Mehdi et Erwan arrivent en courant avec des flingues et des couteaux, s’apprêtant à se jeter sur moi. Manque de bol, ils sont mal tombés… Ils s’arrêtent net. Trop tard.

– « Ne bougez plus. Les mains en l’air ! »
Il fait nuit et les phares de la voiture m’éblouissent…

Je laisse tomber cette barre de fer au sol, et me laisse tomber à terre. Un genou, puis un deuxième. Je lève les mains, en me courbant. J’ai mal de partout.
Je laisse les choses se faire, comme elles se doivent. Je laisse couler la situation, comme ces gouttes sur mon visage qui collent à mon masque en tissu noir. Alors que j’étais abaissé, mes adversaires se débattaient ou défiaient la police.
Un des flics me plaquent finalement les mains derrière le dos, en me menottant les poignets, pendant que le deuxième braque son arme sur moi.
Celui qui a mes poignets entre ses mains tente d’enlever mon masque, mais je refuse qu’il enlève ma cagoule. je hurle pour qu’il ne voit pas mon visage. J’ai honte d’en être arrivé là, malgré le fait que j’ai renoncé pour la bonne cause, même au dernier moment. J’aurai dû fuir plus tôt, et puis faire mieux. Ou alors, aller tout simplement jusqu’au bout de ma mission.
Je ne suis qu’un putain de sale incapable.
J’ai assommé quelqu’un.
J’ai accepté d’être complice dans un cambriolage.
Maintenant, Flo risque d’en payer le prix.
Je me hais du plus profond de mon être.
Je suis moi même une des pire personnes au monde, et j’ai à me supporter quotidiennement… Alors, pas la peine qu’un type en plus ait à subir mon visage, en étant obligé de me voir, de me regarder, de constater des choses sur mon visage, dans mes yeux, dans les mouvements dansant sur mes lèvres, sur mes sourcils, et sur chaque trace de pas qu’ont laissée les sentiments dans mon visage.

– » LAISSEZ MOI TRANQUILLE ! LÂCHEZ MON VISAGE, LAISSEZ MOI !
-Eh, gamin. Regardez moi, regardez moi.
-LÂCHEZ MOI, JE VOUS DIT !
-Je ne vous touche pas. Vous pouvez garder votre masque pour le moment, je ne vous touche plus. Calmez-vous, maintenant.
-Laissez moi…
-Regardez moi. C’est un ordre ! »
Après m’être débattu une dernière fois, je le regarde. Il a un uniforme de flic, je crois qu’il est barbu, et son visage est éclairé de rouge et de bleu. Je n’en sais pas plus. J’ai du mal à me concentrer, je vois flou, je vois trouble. Mais je garde les yeux fixés sur lui, et bizarrement, je parviens effectivement à me calmer. J’entends ma respiration ralentir, je sens ses yeux pénétrer les miens. Nous sommes là, face à face, à nous regarder, jusqu’à ce que je sois parfaitement serein. Il est accroupi au sol, à ma taille. Et en effet, il ne me touche même pas. Il attend que je me ré-saisisse, avant de me relever brusquement par les épaules.

Il m’embarque de force dans la voiture, et je vois au loin d’autres voitures de flics juste à quelques mètre de celle dans laquelle je me trouve. Tout se passe très vite.
Des flics menottent Erwan et Mehdi, en l’embarquant dans une autre voiture. Puis, au loin, j’aperçois d’autres policiers transportant Tom. Il est vivant, mais a l’air faible, car il a des difficultés à marcher. Il est lui aussi menotté, et le responsable de la boutique est interrogé par d’autres keufs. Je le regarde, en m’excusant envers lui, à voix basse. Il a l’air tellement sympa, ce type.
Le policier me regarde, et semble avoir comprit quelque chose. Il passe un coup de téléphone à un de ses collègues, et rentre à son tour dans la voiture, essoufflé. Je ne vois pas son visage, car il est côté conducteur, et moi, je suis à l’arrière. De toute façon, je ne veux pas voir son visage. Et d’ailleurs, je ne veux pas qu’il me voit non plus.
J’ai honte de qui je suis.
Il démarre la voiture, puis engage finalement une discussion :

-Que s’est-il passé ?
-C’est compliqué.
-Je suis policier. J’ai l’habitude, des choses compliquées. »

Je regarde le paysage nocturne défiler par la fenêtre, et appuie ma tête contre la vitre. La cagoule me gratte. J’ai l’air ridicule.
Il me pose des questions, me demande de détailler puis de développer, et je n’aime pas ça. Je veux fumer. Puis je veux dormir. Pas parler, non, pas parler.
Mais il insiste, donc je synthétise sur un ton non-chalant, afin qu’il me fiche la paix.

« -Bah en gros, Erwan, le type grand et roux que vous venez d’arrêter m’a obligé à braquer une banque pour l’aider à payer des dettes.
-Oui, Erwan est connu, au commissariat. ce n’est pas la première fois qu’il se fait choper. Trafics de drogue, j’me trompe ?
– Vous avez l’air d’avoir la bonne info.
-Je connais un peu aussi les autres. Et ils vous a embarqué dans tout ça, je suppose.
Je le sent m’observer dans son rétroviseur, alors je baisse vite les yeux.
-Ouais.
-Ce n’est pas pour vous, tout ça… Vous feriez mieux de le laisser tomber et de ne plus vous retourner.

Je me sens faible, je ne me sens plus, j’ai peur qu’on me retrouve. Je suis rempli et vidé en même temps, je suis tout et rien à la fois.
Il poursuit sur ce questionnement :
-« Pouvez-vous m’en dire plus ?
– Bah… Ce n’est pas de cette manière là que ça devait se passer. Nous avions changé de plan à la dernière minute, car Ben avait échoué dans vol du plan de la banque. Il s’était fait repérer par des clients. Erwan nous a rejoint en moto, très en colère contre lui. Tellement en colère qu’il a failli se battre avec Ben. J’ai tenté de les séparer, en vain : Erwan l’a menacé avec un couteau et Ben est parti. C’est Mehdi, un autre complice qui l’a remplacé, et a directement proposé un nouveau plan. Dès que ce type est arrivé, plus rien ne m’inspirait confiance comme quelques minutes avant… J’avais comme un mauvais pressentiment. Puis… C’est parti en vrille, car j’ai choisi au dernier moment de renoncer à un tel acte.
-Et pendant que vous hésitiez à renoncer, qu’est ce qu’il se passait ?
-J’avais un flingue sur la tempe.
Silence.
-Et vous avez réussi quand même à vous enfuir, en persistant à renoncer ?
-Oui. « 
Un deuxième et plus long silence règne. Je pense en avoir assez dit.

Le flic reprend la parole. Oh, je t’assure j’ai envie de me barrer de cette bagnole.

« – Écoutez, vous allez rester au commissariat un moment. On va vous poser quelques questions, et vos parents viendront vous chercher.
-Non, pas mes parents… Raccompagnez moi chez mon pote, je saurai me débrouiller.
-Désolé, ce n’est pas moi qui décide… Vous êtes encore mineur. C’est comme ça.

Mon père ne mérite pas un fils comme moi. Et ma mère, alors ? Quand elle apprendra la nouvelle, elle aura tellement honte de m’avoir mit au monde.

Nous arrivons au commissariat.

C’est maintenant une policière qui m’ordonne de rentrer dans un bureau d’interrogatoire, dans lequel je reste assis plus d’une heure. On me demande de raconter plusieurs fois ce qu’il s’est passé, ce que j’ai ressenti, pourquoi j’ai agis comme ci, comme ça, comment ai-je fais ci et cela. Questions sur questions, réponses sur réponses, auxquelles la flic me demande toujours de mieux et plus développer. Cet interrogatoire est comme une poupée russe, ça n’en finit jamais, chaque question en ouvre deux autres.
Je sais que mes parents m’attendent, assis, dehors, à quelques mètres du bureau. J’ai la boule au ventre… Je n’ose même pas voir mon propre père. Il me giflera, me criera dessus devant tout le monde, en me traitant de fils indigne, de voyou, de voleur. Je serai privé de soirées, de sorties, de tout. Il ne me verra même plus comme son fils. Je lui ferait pitié.
Quant à ma mère, elle aura ce regard remplit de pitié et de regrets, de m’avoir conçu. Elle n’osera même plus me regarder droit dans les yeux.

Après avoir répondu à une dernière question, la policière me regarde avec insistance, et soupire. Puis, elle sort du bureau, et va discuter avec d’autres policiers et d’autres gens dans une pièce en face.
J’attends.
1 minute, 2 minutes, puis 3… Je compte le nombre de tours que fait la grande aiguille, j’écoute scrupuleusement les tic-tac, en tapant mon index sur la table au rythme de l’horloge.
Quand, subitement, la porte s’ouvre enfin. La policière rentre, avec deux autres hommes.
L’un d’eux prend la parole :

– « Bon, jeune homme. Nous admirons votre courage d’avoir renoncé à un crime, même sous la pression d’une arme braquée sur vous. Néanmoins, vous restez complice de ce braquage, et vous méritez une punition. Vous serez donc dans l’obligation de travailler 60 heures aux intérêts généraux, dans le commissariat de police lui-même. Vous êtes aussi dans l’obligation d’écrire une lettre d’excuse adressée au responsable de la boutique. Vous l’aiderez au passage à la réparation de la porte d’entrée de la réserve, celle que vous avez cassée. Si vous n’accomplissez pas ces tâches, vos parents seront condamnés à une amende.
Sur ce, nous vous libérons, mais tâchez de ne plus recommencer. »

Je soupire de soulagement. Je ferai tout ce qu’ils voudront, j’écrirai la plus belle lettre d’excuse au patron de la boutique, et même aux clients si ils veulent. J’ai une boule dans la gorge, une boule de pression qui se relâche, qui me fait mal, mais c’est une douleur agréable, qui me laisse deviner que la moitié de mes mésaventure est terminée.
Je regarde la policière dans les yeux, enlève ma cagoule, et lui serre la main, sèchement.

Je sors (enfiiiin) du bureau, et aperçois au loin mon père faire les 100 pas dans le couloir.
Je toussote, gêné.

« -Hum… Eh, papa ? C’est… C’est moi, c’est Tim. »

Il se retourne, et son visage s’illumine. Il court vers moi, et me prend dans ses bras. Je le sent me serrer très fort contre lui, ses larmes couler dans le creux de mon oreille.

-« Mon fils… Je suis tellement heureux de te voir…. J’ai eu si peur, tu sais.
-Papa…
-Ne me refais plus un coup pareil.
-Je suis désolé.. Tu sais, tu peux dire la vérité. Je ne suis pas un gars bien.
-Tu as failli faire une grosse connerie, je sais. Et je pense que la police a eu raison de te punir. Mais tu reste mon fils, tu comprends ?
-Ouais mais…
-Ne doute jamais de ton père. T’as fais le con, mais t’es mon gosse. Allez, viens, on rentre à la maison.  » Me dit-il, en ébouriffant mes cheveux.

Arrivé à la maison, je me jette sur mon lit. La meilleure sensation de ma vie.
Avant de m’endormir, j’écoute de la musique, repense pour la énième fois à cette journée, comme si j’essayais de l’apprendre par cœur. Avec la photo de mon frère dans les mains et sous mes yeux fatigués, comme à chaque soir où il me manque un petit peu. Je me demande ou peut-il bien être, qu’est ce qu’il fait, maintenant? Qui sont ses nouveaux amis, sa nouvelle copine, son nouveau chien? Quelle serait sa réaction, si il apprenait ce qu’il vient de m’arriver?
Et si… Je lui écrivait, pour savoir ? Et si, pour la première fois depuis des années, j’essayais enfin de le contacter ? Juste comme ça, pour voir. T’en penses quoi ?

Résumé
Chapitre suivant : « …Et après ? »
Chapitre précédent : « Réveille-toi »

En savoir + sur Ear of Corn
Me contacter













Chapitre 5

« Réveille toi »

Sa main est dans la mienne. Elle est froide, inactive. Pleins de trucs sont percés dans ses veines.
Je regarde son visage, il est pâle, et ses yeux semblent être fermés depuis une éternité. Les bip d’une machine se transforment en insupportables bruits de fonds.
Je fixe son visage, car j’ai peur que si je tourne le dos ne serait-ce trois secondes, elle ouvre les yeux, mais ré-chute juste après, sans que je la voit pour pouvoir lui donner des claques afin qu’elle se réveille définitivement.
Ça fait 10 minutes que je scrute chaque partie de son visage, de ses paupières, pour surprendre le moindre mouvement qui peut me donner un minuscule espoir, me chuchotant qu’elle est encore un peu consciente, encore un peu vivante… Mais rien. Son visage est immobile, et son corps entier semble paralysé.
Tu sais, dans les films, les gens parlent aux gens qui sont dans le coma. On dirait presque une conversation avec un mort. Pourquoi les gens tiennent autant à parler à quelqu’un qui ne répond même pas ? Peut être parce que ils sont sûrs et certains qu’ils sont écouté, et juste ça, ça suffit pour les rassurer.
Moi, je n’y arrive pas. Je ne parviens pas à lui parler, et je suis pourtant planté à son chevet depuis 10 minutes. J’attends juste qu’elle se réveille, comme lorsque mon frère restait planté devant mon lit à me regarder bêtement dormir, en attendant que j’me réveille.

Je regarde discrètement vers Raphaël, qui ne regarde pas Flo, mais moi.

-« Timothée, je te conseille de ne pas trop espérer que…
-Tais-toi.
-Attends… Mais sois réaliste, sa tête a été percutée par une voiture, et…
-Oh t’as pas compris ou quoi ? Je t’ai dis de la fermer ! »
Je sens une boule me serrer le ventre et la gorge. Jim se manifeste :
-« Raphaël, s’il te plaît. Laisse le, et Tim, détends toi, un peu aussi. »

Je me lève, et leur tourne le dos en regardant par la fenêtre. Les feuilles des arbres sont peints de rouge, de jaune et de vert, et un paysage mêlant été et automne se laisse observer par mon regard rongé par des sentiments amers. Il fait nuageux, puis tout semble aussi immobile que Flo sur lit d’hôpital.
Jim casse le silence :

– » Vous pensez vraiment que Flo aimerait qu’on s’apitoie sur son sort ? Imaginez, si elle nous entend. Elle serait heureuse, de voir ses deux amis se disputer car l’un d’eux n’a même plus espoir qu’elle se réveille ? Putain les gars, sérieux quoi, réfléchissez deux secondes : L’accident n’était qu’hier, ce n’est pas parce que elle ne se réveille pas dans les 24 heures, qu’elle va mourir, hein… ? »

Je regarde toujours par la fenêtre, et reste silencieux. J’attends que Flo se réveille. Je me mords l’intérieur de la joue depuis tout à l’heure, pour retenir toute sorte d’expression faciale, car je sais que si je perds le contrôle d’un seul détail, je perds le contrôle de tout.
Gardons les yeux fixés sur la fenêtre.
Qui ça, on ?
Bah moi, la petite voix dans ta tête à qui tu parles quand tu te retiens de péter la gueule de certains ! Nous deux. Toi, et moi. Gardons les yeux fixés sur la fenêtre
Très bien. Gardons les yeux fixés sur la fenêtre.

J’entends la voix de Raphaël baisser d’un ton :
– » Jim, elle a eu un choc au cerveau. Au cerveau.
-Mais et alors ? Ça vaut quand même la peine qu’on se batte pour elle.
La voix de Jim tremble. Il faut que Raph se taise.
Je me retourne brusquement, attrape Raphaël par le col et le plaque contre le mûr, en le regardant droit dans les yeux :

« – Toi, là. Ouvre grand tes oreilles. Flo est la meilleure amie de Jim depuis toujours. Il y a deux ans, c’est elle qui nous a défendus tous les trois, lorsque on se faisait laminer par ce con de prof d’espagnol. Tu t’en rappelle, de ça ? Hein ? Dis moi que tu t’en rappelle.
Il ne dit rien. Et moi, je continue à l’insulter, juste sur le rythme des mots que je lui balance.
« On a toujours été soudés, et ça fait deux ans que jamais l’un n’a lâché l’autre. C’est elle qui m’a apprit le skate, c’est elle qui est venue grimper à ma putain de fenêtre lorsque mon frère s’est barré, quand mes parents menaçaient de divorcer en se frappant presque dessus, et que j’étais là, comme un con à chialer toute ma morve sur mon oreiller. C’est elle qui a fait un petit feu sur mon toit pour me faire griller des marshmallows, le jour où mon grand-père est mort. C’est elle qui fou l’ambiance, dans notre foutu trio. Elle est notre famille. Nous sommes sa famille. Alors si elle crève, là, maintenant… »
Je n’arrive pas à finir ma phrase, je me suis soudainement arrêté de parler. Et si elle crève là, maintenant ? Et après ? Que va-t-il se passer ?
Je reste planté là, le col de Raph dans les mains, mon regard dans le sien, mes dents qui mordent encore plus fort ma joue gauche. Je finis par le lâcher contre le mûr.
Une infirmière débarque, et m’ordonne de sortir.

Je monte à l’étage, et me dirige jusqu’aux toilettes pour me rafraîchir un peu, et je me regarde dans le miroir. J’ai le visage fatigué, les traits qui sont contractés de partout, le regard presque plié en deux, et de la sueur coule sur mon front. Je reste là, bêtement à me regarder. Qu’est ce que j’peux avoir une sale gueule…
Est ce que il y a quelque chose que je mérite, dans tout ça ? Au plus je me regarde, au plus je me trouve fragile. Je me laisse tomber par terre, en faisant glisser mon dos contre le mûr, et je mords toujours ma joue gauche.
Je recommence à sentir peu à peu cette solitude, où tu sens tous les silences, où tu sens tout ce qui ne va pas, dans les moindres détails, d’une manière de plus en plus forte.
Soudain, j’entends quelqu’un tambouriner à la porte, ce qui me fait sursauter.
– » Euh, c’est prit !
-Ouvre cette putain de porte !!! »
Non, pas lui. Pas lui, pas lui. Il ne manquerait plus que ça. Pas lui.

-Bah alors, on se planque dans les chiottes ?
OK, c’est bien ce que je craignais.
-« Erwan… Qu’est ce que tu fous ici ?
-T’as qu’à demander ça à Flo ! Enfin… SI elle se réveille.
-Qu’est ce que tu veux, encore ?
-Il se trouve que ta chère et tendre amie devait me rejoindre au hangar aujourd’hui pour me rendre 400 balles. J’attendais patiemment, mais toujours rien. Alors c’est Dalila qui m’a dit ou se cachait ta putain de Flo. Et quel dommage… J’ai appris qu’elle était comme par hasard dans le coma !
Une baffe me gifle le cœur. Dalila eu le culot de dénoncer Flo… Après ce discours où il fait comme si il avait pitié, suivi d’un sale silence, il s’approche de mon visage et m’ordonne à voix basse :
-Passe les moi maintenant.
-Mais t’es timbré, ou quoi ? Pourquoi ça doit être moi qui doit te payer sa foutue dette ? Et je…
-Si j’étais toi, je ne discuterai pas. Tu vois, je suis assez pressé.
Les lèvres d’Erwan commencent à dessiner un sourire en coin, et je n’aime pas du tout ça.
-Désolé mais il faut que tu descende de ton petit nuage, 400Euros ne tombent pas du ciel. Je n’ai rien sur moi.
-Oh, mais ne t’inquiète pas pour ça, j’ai tout prévu. Je t’ai ramené deux types qui t’aideront à visiter la banque d’en face ! Ils ont de l’expérience, ne t’en fais pas…
Je recule, en lui faisant comprendre par ce simple geste qu’il doit vite oublier cette idée foireuse. Il poursuit sur un ton un peu trop doux et un peu trop tendre :
– Tu prends le fric, tu me rejoins au hangar, tu me passe le butin et on n’en parle plus.
Ma respiration s’accélère.
-Non, Erwan tu va trop loin. Je ne vais pas braquer une banque, je peux pas… Je ne peux pas faire ça.
Je commence à avoir chaud à la tête… Il faut que je parte, mais Erwan est plus rapide que moi et s’enferme dans les chiottes avec moi et les deux autres types.
-C’est vraiment dommage, parce que… Si je n’ai pas le butin aujourd’hui, Flo n’en aura plus pour très longtemps…
Sur ces mots, un des accompagnateurs d’Erwan sort un sécateur. Il poursuit:
-Il suffit d’un petit coup de cet engin, et hop ! Comme par magie, Flo est débranchée.
Je ne peux pas entendre ça, ni le laisser dire un truc pareil. Je me jette sur lui, cherche à l’étrangler en lui foutant des coups de poing, mais son pote se jette sur moi et cogne ma tête contre le lavabo. Erwan se lève, la main sur son arcade sourcilière qui pisse le sang et s’approche de moi. En perçant son regard droit dans le miens, il me dit :
– » On va faire un marché. Si tu parviens à récupérer mes 400Euros…
-Ta gueule ! Ce ne sont pas TES 400 Euros. Flo a toujours payé dans les temps ce que tu lui vend, même le cannabis de l’autre fois. Tu inventes un truc pour profiter de son coma et nous voler, connard !
Erwan fait un signe de tête à son pote. Celui-ci me met un coup dans la figure, avant d’en mettre un deuxième dans le ventre.
-Je te conseille de me laisser terminer. Tu en veux d’autres pour t’aider à la fermer ?
Après un cri de douleur étouffé immédiatement par un chiffon dans la bouche, je me laisse tomber au sol. Je veux sortir, et je ne peux pas. Je suis prisonnier, comme un esclave. Je suis tenu en esclavage par des dettes que je ne réussirai jamais à payer, par cette foutue drogue contrôlée par un fou qui menace de tuer mon entourage. Je ne peux rien faire d’autre que de la fermer et l’écouter. Alors, il poursuit :
– Si tu parviens à prendre MES 400 Euros, avec bien entendu plus de pognon en rab, je te file 3kg de shit.
Il se lève, se rince la figure, va pisser devant moi comme si de rien n’était, et se replace devant moi, en finissant sur ces mots :
-Par contre… Si tu échoues… Tu peux lui dire « bye-bye ! » dit-il, en agitant son sécateur en imitant bêtement le geste que les enfants font, pour dire « au-revoir »
J’ai envie de crever, j’te jure. Dans les deux cas qu’il m’a présenté, il y a un crime, un délit. Aucun ne fait preuve de bon sens. Puis je me rappelle de ce qu’a dit Flo, ce soir-là où nous avions mangé des marshmallows grillés sur mon toit :

« J’suis pas terrible, comme pote. Mais je fais de mon mieux pour t’aider, même si ces trucs sont plus cramés qu’autre chose… »

Moi non plus, je ne suis pas un bon pote. Mais si voler peut t’éviter de crever… T’en penses quoi ? Nan, je suis con. Je me parle à moi même comme si Flo pouvait m’entendre et me proposer une solution. Et puis merde, finalement, c’est à elle qu’on doit demander son avis !

Erwan m’enlève le chiffon de la bouche, et me regarde en attendant une réponse. Une réponse qui va soit m’emmener au commissariat, soit emmener Flo je ne sais où, quelque part, dans un truc qui s’appelle la mort.

« -Laisse moi au moins la voir. S’il te plaît, juste 5 ou 10 minutes. »

Quand je rentre dans sa chambre, il n’y a ni Raphaël, ni Jimmy. Ils ont du partir à ma recherche. Je m’assois au chevet de Flo, et elle n’est toujours pas réveillée, ses yeux sont encore fermés. J’ai l’impression que chaque seconde dure une éternité. Le temps semble s’être arrêté.
Hier midi, elle me sautait sur le dos, me vidait sa bouteille d’eau sur la tronche quand je me plaignais de la chaleur, roulait en vélo après un camion, et… là, elle dort. Oui, c’est ça ! Elle dort. A force d’être hyperactive, elle est certainement très fatiguée. Alors elle est venue à l’hôpital pour dormir, sans être dérangée chez elle. Elle respire, donc ça va. Elle va se réveiller.
Je regarde autour d’elle. En fait, elle est branchée de partout.

Je sais, je sais. Elle ne dort pas, elle est dans ce truc que je ne veux pas dire. Je veux qu’elle sache que je suis là et que je lui parle, même si elle ne comprend pas ce n’est pas grave.

– « Écoute, p’tite Flo. Tu as des ennuis. Mais ne t’en fais pas, je vais tout régler, je vais essayer de t’aider. Pas de la meilleure manière, je l’avoue… Mais je vais réussir, je…
Soudain, un truc me prend à la gorge. J’ai la gorge qui serre, mon visage qui se contracte et les lèvres qui commencent à trembler. Je les mordilles de toute mes forces, et j’essaye de poursuivre :

« En fait, je… Je m’apprête à faire un truc là, et… Il ne faut pas que je me foire, tu vois… Mais ça va bien se passer pour moi, ne t’en fais… »
Je m’arrête de parler car ma voix tremble, c’est bizarre. Mes mots sont de plus en plus détachés, ma gorge se serre de plus en plus, mon menton tremble de plus en plus, alors je serre sa main le plus fort possible, et je lui dit à voix basse quelques mots qui sont tout simplement la conclusion de ce que je ressens, et de ce que je veux :

« Réveille toi… S’il te plaît.. »
Quelque chose d’humide monte à la surface de mes yeux, et mon visage est maintenant tellement contracté, que je ne veux même pas savoir à quoi je ressemble. Quelque chose provenant de mon œil droit coule sur mon nez, puis s’achève sur ma joue gauche. Je la regarde, et j’insiste :

« Allez, quoi… Ouvre les… Ouvre les yeux. »
Toujours rien. On dirait qu’elle m’ignore.

Soudain, quelqu’un entre. Non, deux personnes. Puis trois.
Une femme grande et brune, la trentaine d’années environ, en blouse blanche, suivie de Raphaël et Jimmy. Ils savent que je suis dans cette chambre, mais ne me regardent pas dans les yeux. Raph reste impassible, Jim baisse le regard, et l’infirmière regarde profondément Flo, comme si elle attendait aussi qu’elle se réveille. Après un long silence, elle s’avance vers moi pour me dire serrer la main, puis prend la parole :

-« Bonjour. Vous êtes ?
-Timothée. Je m’appelle Timothée.
-Enchantée, je suis l’infirmière de Flora, je me suis occupée de ses examens.
-Alors… Comment elle va ?
Je sens la main de Raph se poser sur mon épaule. L’infirmière me regarde, pour maintenir mon attention sur ce qu’elle s’apprête à dire.
-Elle a fait une hémorragie cérébrale suite au choc. Avec beaucoup de chance, les chirurgiens ont réussi à la sauver de justesse. Je ne sais pas comment ils ont réussi, d’ailleurs. Sachez que votre amie a eu une chance miraculeuse, mais sachez aussi que la partie qui a été touchée est victime de conséquences. Alors…
Je prends une grande inspiration.
-Alors ?
-Elle risque de se réveiller paralysée… Ou bien dans l’incapacité de parler. Il est difficile pour le moment de savoir exactement ce qu’il adviendra si elle se réveille, mais vous devez être tous les trois préparés. Les séquelles sont lourdes, et… A l’heure actuelle, son cerveau ne présente toujours aucune activité. Tout ce que je peux vous conseiller, c’est de faire votre deuil dès maintenant. Nous ne pouvons rien faire de plus.
Après avoir rangé son matériel et trafiqué quelques trucs, un deuxième médecin entre dans la chambre, et me dit paisiblement ces mots :
« Nous avons fait tout notre possible. Je suis désolé. »

Et là, je t’avoue, mais c’est bien parce que c’est toi. Je suis plongé dans une profonde angoisse. Je me vois dans le reflet de la vitre et j’ai le visage rouillé par les larmes, les yeux creusés par les coups.

Je me met spontanément à penser à voix haute, et c’est à lui que je m’adresse sur un ton agressif, cachant mon angoisse et mes larmes :
– « Et si elle mourrait ? Elle irait où ? Puis d’abord, pourquoi on meurt ? Il se passe quoi quand on ne vit plus ? Aaah, vous ne savez pas, ça hein. Putain, pourquoi tout doit s’arrêter, comme ça, en laissant les autres plantés là, impuissants face à tout ça ?
Je sens une profonde colère monter en moi. C’est injuste. La mort devrait être interdite, et être assassinée elle-même par quelqu’un. Le médecin s’avance lui aussi vers moi, et me regarde attentivement. Un truc brille dans sa pupille, un truc que je ne saurai pas décrire. Il reste impassible, et me regarde toujours avec cette lueur qui captive le regard. Je continue de m’acharner :

– « En fait, vous êtes une bande d’incapables. Flo n’a plus d’activité cérébrale, et vous vous permettez de dire que vous avez fait de votre mieux ? Regardez-la. Regardez son visage. Vous comprenez, maintenant ? Non, vous ne comprenez pas. La mort, c’est votre quotidien, vous en êtes blasés, alors tout ce que vous trouvez à dire, c’est « Nous avons fait tout notre possible, je suis désolé ». Hors, c’est faux, vous n’avez pas fait de votre possible, car la mort est toujours là. Vous n’êtes pas désolé, vous avez l’habitude. Elle est là, la différence. Alors arrêtez de vous prendre pour un héros, arrêtez de vous prendre pour un médecin qui sait régler tout type de problème en regardant les patients de haut, car c’est de votre faute, si elle meurt, au final. J’espère que vous le regretterez. Vous m’entendez ? Vous l’avez tuée. et ça, je ne… Je ne vous le pardonnerez jamais. »

Après cette avalanche de mots, je me sens essoufflé, alors je m’assois au bord du lit. Je ne me souviens même plus de ce que je viens de dire, je me sens…. Ouais, non en fait. Je ne me sens rien du tout. Ça sonne creux, dans mon cœur. Je suis vidé de haine, de toute sorte de choses qu’on peut ressentir et vivre, et ce pauvre type en blouse blanche est rempli de tout ce que je viens de lui balancer à la tronche. Il m’a écouté, patiemment, étrangement attentivement, le visage paisible. Raphaël a toujours cette main sur mon épaule, et Jim aussi. Ils ont l’air mal à l’aise, ils n’avaient pas besoin de ça en plus, pas un poid en plus à gérer.
Puis, l’infirmière s’en va, en colère et en claquant la porte. Quant au médecin, il s’assoit à côté de moi, et me sert un verre d’eau. Il me regarde, toujours avec ce regard qui pétille d’un truc qui vient de je ne sais d’où, et me dit ces mots :
« – Tu as raison. La mort de devrait pas exister.  
Il me regarde silencieusement, et poursuit :
-La mort est le plus grand scandale que nous ayons à vivre, Encore plus celle d’une jeune adolescente.
Après ce deuxième silence, Raph et Jim viennent s’asseoir près du médecin, qui enchaîne :
– C’est vrai que notre médecine,  n’empêche pas de mourir. Là aussi tu as raison. On fait tout pour retarder la mort. mais elle gagne toujours. J’étais un peu comme toi quand j’étais ado…
C’est pour ça que j’ai fait médecine. Pour la repousser: Même pour la faire disparaitre… Je crois bien que c’est pour cela qu’on fait tous ce foutu métier. Vaincre la mort…

Il a les yeux qui brillent en regardant Flo.
-Tu vois, il ne faut pas croire que c’est facile pour nous de voir mourir nos patients; Surtout des jeunes. Il m’arrive d’en avoir les larmes au yeux, parfois même j’ai intérieurement la même réaction que toi !
Je regarde Flo, mais rien que sa pâleur et son absence me fend le cœur. Je ferme les yeux pour supprimer cette image de ma tête, et je me concentre de nouveau sur les mots du docteur, qui s’adresse maintenant à nous trois, et qui semble bizarrement parler aussi à Flo :
– Je vais vous dire un truc…. Si je tiens dans mon métier, c’est que j’ai autre chose qui me soutient. Qui m’aide à ne pas désespérer. Qui me fait tenir. De me dire que la mort n’a pas forcément le dernier mot. Si vous voulez, qu’on en reparle, vous me dites.

Il termine sur ces mots en posant soigneusement sa main sur la tête de Flo. Et là, il vient de nous jeter une étincelle de je ne sais quoi dans le regard de chacun, juste en nous regardant comme avec plein de malice sur son visage.

Après l’avoir écouté, une image me revient subitement à l’esprit. Pour quelle raison, je n’en sais rien… Ce tag que j’ai vu, au hangar. C’était il y a trois mois, mais ça vient de surgir à la surface de ma mémoire. Tu t’en souviens ? Ce tag était orange, je crois. Orange et noir. Il était énorme, chaque mot prenait toute sa place sur le mûr. Et si mes souvenirs sont exacts, il était écrit : « Sang donné=vie sauvée »
Le docteur s’apprête à se lever pour sortir de la chambre, mais Jim le retient inplicitement, d’une voix gênée :
– « Et… C’est quoi, cette chose qui vous dit que la mort n’a pas le dernier mot ? Elle vous soutient, mais genre… Comment ?
Le médecin s’assoit à présent sur un petit fauteuil près du lit, et lui répond en nous regardant tous les quatre. Le fait qu’il semble aussi s’adresser à Flo est assez perturbant je trouve.
-En fait, dans mes études de médecine, il y avait un jeune gars dans ma classe, qui s’appelait Lucas. Je suis devenu ami avec lui, et il m’a fait rencontré quelqu’un de Merveilleux…

Je décroche. Mon attention est soudain captivée par autre chose de l’autre côté de la vitre : Erwan et ses deux types sont dans le couloir, et me fixent. Ils ont l’air pressés, et je me rends vite compte que je devrais moi aussi, bouger mes fesses de là… Ils agitent des petits couteaux et autres engins flippants, me rappelant la menace d’Erwan… En voyant ma tête, ils rient et se moquent de moi. Pour ne pas qu’on se fasse remarquer, je décide de couper court à la discussion avec le médecin, pour partir le plus vite possible. A la longue, les hôpitaux deviennent vite démoralisants.

– » Eh bien écoutez, docteur. Super intéressant cette histoire, dites-donc ! Je suis vraiment désolé, mais j’ai failli oublier que j’ai un rendez-vous chez… Euh, chez le… Le podologue ! Voilà, le podologue. J’ai des verrues sur l’orteil, c’est l’horreur, euh… Je dois filer. Raph’, Jim, tenez moi au courant si il y a du nouveau. Ciao ! »
Ils me regardent tous, complètement ahuris, avec des yeux ronds.
Punaise… Ne jamais improviser des excuses aussi bidons… Je n’aurai pas pu trouver mieux que le podologue et les verrues sur les orteils, sérieusement?! T’sais, il y a des fois où je me dis, que si j’étais un deuxième moi, je me serai donné des baffes depuis bien longtemps…

Après avoir rejoint Erwan sur le parking de l’hosto, il me présente ses deux fameux potes. L’un s’appelle Thomas, et l’autre Benjamin. Bien-sûr, pour aller plus vite je les appelleraient Tom et Ben, sinon c’est relou.
Tom a une cicatrice sur la joue, et il porte une veste en cuir à moitié déchirée. Ben est assez petit, mais plutôt musclé. Quant à lui, il n’a pas de veste déchirée, mais un jean aussi déchiré que moi, après un lendemain de soirée. Erwan nous a passé deux flingues, et un sac pour fourrer les billets à l’intérieur. Suite ça, il s’est barré en moto jusqu’au hangar, là où nous devons le rejoindre dans moins d’une heure.
Contrairement à tout à l’heure, je suis beaucoup plus motivé pour ce qu’on s’apprête à faire. La rage m’a donnée envie de tout défoncer, et s’introduire dans une banque pour choper 400 Euros serait un bon moyen de défouler ce qui a besoin d’être défoulé, puis épargner Flo de trois types timbrés qui veulent sa peau est plutôt badasse, je trouve. En plus, si cela me donne en échange le droit à quelques stocks de shit gratuits… Je ne dis pas non !
N’empêche, je t’avoue que je ne suis pas très serein. Mais putain, j’ai un flingue entre les mains et en plus la vie de Flo…

Je tente de prendre sur moi, prends une grande inspiration en planquant le flingue dans ma poche arrière. Tom passe un dernier coup de téléphone à Erwan.
Dans la voiture, c’est silencieux et glauque… Peut-être parce qu’on part armés, en direction d’une foutue banque. Je suis assis côté passager, et c’est Ben qui conduit. Je me tourne vers lui, et brise le silence :

« Bon sinon, tu as un plan ? »

Résumé
Chapitre précédent : « Dalila
Chapitre suivant : « Au nom de la Loi »

En savoir + sur Ear of Corn
Me contacter







Chapitre 4

Dalila

Franchement, il ne faut vraiment pas avoir de chance pour tomber amoureux d’une fille qui n’en a rien à foutre à ce point.
Si seulement on pouvait choisir de qui on tombe amoureux, l’amour serait un petit peu moins con, et un peu plus beau, puis beaucoup plus simple.
Qu’est ce que les choses peuvent être mal faites.
Néanmoins et heureusement, je ne pense pas être le seul sur cette planète à connaître ce truc, là : La friendzone. Si tu as la chance de ne pas connaître ce que c’est, je t’explique vite fait pour que tu comprennes.

« -Je t’aime !
-Moi aussi je t’aime, tu es un super ami. »

Voilà, c’est un peu ça en gros. Tandis que toi, tu veux aller plus loin que ce stade de l’amitié, elle, elle te considère comme son ami, ou pire : son frère de cœur. Voilà ce qu’on appelle la friendzone. Et si c’est ton cas actuellement, mon pote… Tu as tout mon soutien.

Pour fêter la fin de l’année et le début des vacances, Jim a organisé une soirée chez sa tante qui lui a prêté sa grande maison, au bord de la plage. Il a invité pleins de gens, des gens que je connaissais, que je ne connaissais pas, des gens que j’appréciais et d’autres pas du tout. Bref, il y avait beaucoup de monde. Et c’est un peu la raison pour laquelle je n’avais pas envie d’y aller… Mais Jimmy a insisté, Flo a insisté, Raphaël aussi, alors j’y suis allé.

***

Dernier examen, terminé. Je me sens bien, car les cours, le lycée, les contrôles, les profs, tout ça, je n’en entendrai plus parler pendant deux bons mois. Mais d’un autre côté, je sens que j’ai bien foiré les deux dernières épreuves.
La prof puait de la gueule, à un point mais tellement fort que je faisais exprès de faire des réponses les plus longues possibles pour éviter qu’elle ouvre sa bouche pour me poser une autre question. Elle n’articulait pas, et je devais à chaque fois lui demander 3 fois de répéter ce qu’elle me demandait. Et puis son regard qui partait vers le haut, ses soupirs puants qui me faisaient bien comprendre :
« tu te foires, là ! Rhalala… Tu vas voir, la sale note que tu te ramasseras.
Punaise, je t’assures, j’avais envie de lui mettre une tarte. Déjà, j’ai fais l’effort d’être venu à son entretien pourris, là. Alors elle n’avait pas à se plaindre si je ne comprenais pas ses questions à la con.
« l’examen est terminé, tu peux disposer. » Ceci est la meilleure phrase de délivrance qu’un étudiant peut entendre.

En sortant de la salle, je claque la porte et fourre à l’arrache mes documents et mes affaires dans mon sac, que je fous sur mon épaule, puis je fonce jusqu’à la sortie de ce foutu établissement.
Une soirée dans une méga maison au bord de la mer m’attend !
Mais juste avant, je dois passer au hangar en ruine. J’ai promis à Jim de ramener du shit pour ce soir. J’espère juste ne pas avoir de problèmes avec Erwan, arrivé là-bas… Mais bon, ça va le faire ! (Enfin, je l’espère).

Je suis assis au sol, j’attends que le temps passe, j’attends Erwan. C’est la première fois qu’il a autant de retard, et il fallait que ça tombe maintenant, putain.
Je fais des dessins débiles sur le sol avec un bâton, j’essaye de réfléchir à un moyen de choper quand même quelques sachets de shit même si il y a peu de chance à ce qu’Erwan arrive avec un sourire m’annonçant la bienvenue. Il crève de chaud, et l’endroit est désert. Je m’ennuie… Je me lève alors pour explorer le hangar à moitié en ruine. Il y a des vieilles voitures aux portières à moitié décapitées, des chaises poussiéreuses, des planches, des tables cassées mises en tas au milieu, des boîtes de conserve avec des trucs gluants à l’intérieur (et je n’aimerais pas trop savoir ce que c’est…). Il y a de vieux trucs brûlés, et tu ne marches pas 1m sans te prendre un truc dans les pieds.
Il fait sombre. Mais quelques rayons de soleil apparaissent au travers des fissures du toit, ce qui me laisse apercevoir des tags jaunes, oranges et noirs sur les murs. Je m’approche pour regarder, et ça a l’air de signifier quelque chose :

« Sang donné = dette payée + vie sauvée »

Je trouve que le graphisme est très bien fait. Les couleurs vont drôlement bien ensemble, et c’est écrit avec une jolie écriture. C’est le seul truc joli et pétillant dans cet endroit paumé, puant le moisi et le brûlé.
Pendant que je contemple ces grosses lettres colorées qui illuminent ce mur crade, j’entends soudain des pas venir de nulle part. Chaque petit son, chaque petit craquement résonne, ce qui me laisse un peu le temps d’analyser d’où vient ce bruit…
Mais je ne vois personne. Je recule doucement, pas à pas en regardant autour de moi : Silence.

« Il y a quelqu’un ? » Dis-je, en balayant l’endroit avec ma lampe de poche. Personne.

« Erwan, c’est toi ? »

Puisque ce bruit de pas a brusquement cessé, je choisi de m’avancer en direction du fond du hangar, car c’est de là ou provenaient les craquements. Je dois avouer que c’est un peu flippant, et quand je regarde l’heure, je constate que je suis dans la merde. Mon père vient me chercher devant le lycée dans 10 minutes, pour un rendez-vous à la mairie… (je lui ai fait croire que je finissais les examens à 17h, afin d’avoir 1h pour négocier avec Erwan).

« Putain, qu’est ce qu’il fou ? »
Dis-je à voix haute, tout en déverrouillant mon téléphone afin de l’appeler, lorsque je vois tout à coup un autre tag en rouge sur le sol, juste sous mes pieds. On dirait plutôt de la peinture étalée à l’arrache.

« Casse-toi ! »

C’est quoi ce bordel ?! Est ce que ce truc était déjà écrit là, avant ? Est-ce une coïncidence, ou bien je suis juste parano ?
Est ce que je dois rester ou fuir, j’en sais rien. Je reste bêtement là, regardant le sol dégoulinant de peinture rouge, comme si je réfléchissais. Alors que je suis à deux doigts de me pisser dessus…
Quand tout à coup, une voix me fait sursauter.

« Tiens, te voilà… Tu m’excuseras, pour mon retard. Je cherchais désespérément un moyen pour… Comment dire… Te casser la gueule ? »
Il est là. Il sourit à pleine dents, et jongle avec un petit couteau comme si c’était une marionnette.
Je recule, les mains en l’air. J’ai envie de dire quelque chose, mon instinct de défense brûle sur mes lèvres. Mais mes yeux restent fixés sur le visage narquois de Erwan, un mec grand, roux, en sweat noir et jean déchiré.

« Bah qu’est ce qui a Timothée ? Quelque chose… Ne va pas ? Tu es tout pâle! »
Dit-il, en riant. Je recule toujours, lentement, vers la sortie.
-Erwan, écoute-moi, OK? Ne… Ne fais pas de connerie.
-Oh, monsieur, veut que je l’écoute. Eh bien, parle-donc ! Dis moi ! Peut-être vas-tu enfin m’expliquer pourquoi tu ne m’as toujours pas rendu mes 160balles depuis plus de trois mois ?
S’exclame-il, en me parlant comme si j’étais un gosse. Chose que je déteste.
-J’ai eu des petits… Soucis d’argent ces derniers temps, et…
-Excuse entendue plus de mille fois ! Ils disent tous ça.
-Soit, soit. Mais j’ai un rendez-vous avec la mairie, là tout à l’heure… Je vais travailler cet été, et je te payerai ma dette. Laisse moi jusqu’à fin juillet, et je te promets que tu auras tes 160balles. OK?
Je continue de reculer. Il ri, en jouant de nouveau avec son couteau comme un gamin à qui il faut qu’on enlève vite un jouet dangereux.
-T’es bien mignon, Tim. Mais j’ai besoin de mes 160balles cette semaine, car j’attends une « petite » livraison de shit ce vendredi. Et je suppose… Que tu n’as rien sur toi, n’est-ce pas ?
Je fouille désespérément mes poches. Mon porte-feuille ne contient qu’un pauvre billet de 10 Euros, qui était censé payer un petit stock de shit pour ce soir. Or, vu la situation actuelle, je pense que c’est foutu d’avance pour en ramener à la soirée.
– J’ai là un billet de 10, je te paye le reste cette semaine.
Il reste silencieux, s’approche de moi avec son couteau à la main. Je recule toujours, et il avance encore et encore, quand il stoppe tout à coup ma marche en me chopant violemment par le col.
-Tu te fous de ma gueule ?
Je reste silencieux, et mon regard transperce le sien, comme si j’espérais que cela suffise à le convaincre de au moins ne pas me casser la gueule. Finalement, il ouvre la sienne :
– Écoute moi bien petite connerie sur pattes. Ça fait trois mois que mon trafic se noie à cause de manque d’argent. Et pourquoi, à ton avis ? Car toi et d’autres tapettes me doivent encore de l’oseille. Mais je sais bien que tu es venu pour me gratter encore ta dose de shit.
Après un petit silence, il poursuit dans un sourire en coin :
– T’as le droit à ta merde, à une seule condition : Soit tu me ramène le reste du fric avant vendredi, soit je me pointe devant ta baraque avec deux ou trois mecs en plus, que tu apprécieras sans aucun doute. Mais tu ne voudrais quand même pas que ta famille voit sa petite maisonnette en désordre, n’est ce pas, mon cher Timothée ? »
Il me secoue avant de me jeter violemment devant la sortie du hangar contre une sale voiture à moitié pétée, qui tombe en débris après le choc. Il m’arrache le billet de 10 de la main, et me jette en échange un minable et minuscule morceau de shit à la figure.
Mais, au lieu de partir, il reste planté devant moi, toujours avec ce couteau entre les doigts. Je suis tétanisé.

Quand soudain, une main me tire jusqu’à dehors, et me fait rapidement monter dans une bagnole, qui démarre à toute vitesse. Je n’ai même pas le temps de croiser le visage de la personne qui m’a tiré de là, que la voiture roule à mille allure.
Je prends le temps de m’asseoir sur la banquette arrière, je reprends mes esprits tout en essayant de m’attacher pendant que le conducteur déambule à fond dans les virages, sur cette petite route perdue.
Je regarde dans le rétroviseur, et il s’agit… D’une fille. Blonde, avec un foulard rouge dans les cheveux. Elle a une veste en jean, et des yeux bruns, qui deviennent roux au soleil.

« Ça va ? »
Dit-elle toute souriante et sur un ton enjoué, comme si elle était venue me chercher chez ma grand-mère, me demandant comment étaient les tartelettes à la fraise et aux myrtilles. Cette fille semble complètement… absurde, et je crois que je l’apprécie déjà.

Je me redresse, en m’accrochant à son siège dans les virages.
-« Euh… Je…
-T’es un peu con d’être resté planté là, à regarder le sol. Il te fallait quoi de plus, pour que tu comprennes qu’il fallait te barrer ?
-Attends, attends, quoi ? Mais… C’est toi qui a écrit ce truc au sol ? T’es qui ? Et comment tu savais que je…
-Pas le temps d’expliquer, désolée. J’te dépose où ? Dis moi vite, je fonce vers la sortie, là.
-Euh, merde… Je dois aller où déjà ?… Lycée ! Devant le lycée.
Elle ri.
-T’as l’air un peu paumé, toi non ?
La honte… Je tente de reprendre le contrôle de moi-même.
-Non non, pas du tout. C’est juste que…
-…Non mais ne te justifie pas, ce n’est pas grave. C’est mignon je trouve.
-Attention, t’es à contre sens putain !!!
-Mais non, t’inquiètes ! c’était juste pour doubler ce pépé, il roule à 20km heures. Regarde, là, je me remets sur la voie.
Cette fille est folle.
-Il faut que tu te détendes, toi hein, t’es pas tranquille. »
En disant ces mots, j’aperçois juste ses yeux moqueurs m’observant dans le rétroviseur.

« -Et voilààààà ! Nous y sommes. Tu étudies ici ?
-Ouais, j’ai finis les examens cet après-midi.
-Cool.
Petit silence.
-Bon, euh… Faut que j’y aille. Merci pour tout à l’heure, au fait.
-De rien ! Espérons que tu n’aies plus à te retrouver dans ce genre de merde.
-Ouais…
Je m’apprête à sortir de la voiture, quand elle dit des mots qui me retiennent quelques secondes sur place :
-J’suis sérieuse. Erwan est un mec qui ne rigole pas, alors je te conseille de régler rapidement ce problème que tu as avec lui…
-Je sais… Merci. A plus. »

Avant qu’on se sépare, j’ai voulu me retourner rapidement pour découvrir qui était cette fille, mais à peine je suis sorti de la voiture qu’elle a démarré à fond en direction de je ne sais pas ou.
Je regarde la voiture s’éloigner au loin, le temps de remettre mon esprit en place.

« -Eh oh, Tim ! Tu es dans un autre monde ou quoi ?!
Mon père m’interpelle de l’autre côté du trottoir, en me faisant comprendre qu’il est assez pressé.
-Oui, euh enfin non, j’arrive !
Dans la voiture, il me regarde dans le coin de l’œil, d’un regard suspect.
-Eh, gamin, ça va ? T’es tout pâle ! C’est la fin de tes examens, qui te met dans un état pareil ? T’en fais pas, va. Ça va le faire !
Et là, sans contrôler quoique ce soit, je me mets à rire, à rire aux éclats. Si seulement c’était uniquement à cause des examens qu’il s’inquiétait de mon cas. Si seulement. En essayant de me calmer, je tente de placer quelques mots entre deux rires nerveux :
-Oui, oui… Ça va ! C’est juste la pression des examens qui retombe. Tu as raison.
Si seulement il avait raison.
-Oulah, t’as besoin de repos toi. Bon, c’est pas qu’on est en retard à cause de ton retard de 15 minutes, là, mais la mairie ne va pas nous attendre 2 heures. Donc je conduis maintenant, mais pour aller à ta soirée, tu prends le volant ! Tu dois avancer dans tes heures de conduite.
-J’ai envie de vomir.
-Oh non, Timothée, pas dans la voiture sérieux ! »

Après toute ces péripéties et le moment vomito au bord de la route, puis l’entretien avec une secrétaire de la mairie, je conduis en direction de la soirée, avec enfin l’esprit tranquille. Je travaille durant le mois de Juillet, j’aurai largement assez pour payer ma foutue dette à Erwan !

Quand, tout à coup, je me souviens de sa menace.
Si je n’ai pas les 150 Euros d’ici vendredi, ce n’est pas moi qui aurais des ennuis, mais ma famille. Et là, ça craint. J’ai trois jours pour me délivrer de cette merde…

« -Hum, dis papa…
– Oui ?
-Ça me gène de te demander ça, vraiment mais… Comment dire
-Dis moi toujours !
-Tu sais, en Octobre j’ai 18 ans, et j’aimerais un nouveau téléphone. Le truc c’est que il va bientôt sortir, et en Octobre les prix augmenteront, j’suis sûr. Alors j’aimerais l’acheter au plus vite.
-OK, et ?
-Alors voilà, je voulais savoir si tu voulais bien me passer 150 Euros cette semaine.
Son regard est suspect.
-Pour ton anniversaire, donc ?
-Ouais… J’aimerais l’acheter cette semaine au plus vite
De nouveau son regard suspect
-Tu sais, les réductions, tout ça… Faut en profiter.
-150 balles, là maintenant ? C’est pour de la drogue, ou quoi ?

Il s’explose de rire.
-Mais ne me regarde pas avec cette tête là ! Je te fais marcher.
Après un moment de silence, il poursuit :
Ahlala, si tu savais le nombre de jeunes embarqués dans ce trafic, c’est triste, hein… Tu sais que la semaine dernière, aux infos, ils ont parlé d’un dealer qui a tué un gamin de 15 ans ? Ça fait peur.
-Ouais, carrément…
Mon cœur bat à la chamade.
– Bon, je te fais un chèque en rentrant, si j’y pense. En espérant que tu l’utilise à bon escient et que tu réponde au téléphone, si je te le paye !
-Merci, papa. Merci.

Soudain, une voiture frôle la mienne en me doublant brusquement. Une 207 grise et cabossée. Mon père prend peur :

« -Mais qu’est ce qu’elle fou elle ? Elle est folle !

Et là, je comprends. C’est elle. C’est sa voiture. C’est sa manière de conduire, c’est sa manière de doubler ceux qui ne roulent pas comme elle.
C’est cette fille au regard roux au soleil, à la voix gaie, aux cheveux blonds. C’est cette fille au visage encore inconnu, cette fille que j’ai trouvé belle rien qu’à sa voix, à ses yeux et à son grain de folie. C’est cette folle là, dont mon père parle.
Une nouvelle occasion se présente pour la voir, croiser son regard et son visage au moins trois secondes. Juste ça.
Qui est-elle ?

Je ne réfléchis pas une demi-seconde : je trace pour la doubler à mon tour, je trace pour la suivre. J’appuie sur l’accélérateur, la voiture fait un sale bruit sur le virage et je laisse cette adrénaline s’en prendre à mon ventre. Des voitures klaxonnent, des conducteurs m’insultent, mon père gueule, et moi je ne lâche pas cette 207 des yeux.

-« MAIS TU FOUS QUOI ? RALENTIS IMMÉDIATEMENT ! TIM, TU M’ENTENDS? RALENTIS TOUT DE SUITE CETTE VOITURE »

Je ne lui répond pas, et je parviens presque à la voiture de cette déjantée. Quand, la fenêtre du côté conducteur s’ouvre et laisse passer une main me faisant un magistral doigt d’honneur.
Une provocation ? Parfait. J’accélère.

« ARRÊTE ! ARRÊTE ! TIM, TU CHERCHES LES ENNUIS ! TU VAS ARRÊTER CETTE BAGNOLE, NOM DE DIEU ?!
-DIEU, JE L’EMMERDE ! WOUUUUHOUUUU« 

Qu’est ce qu’il me prend ? Je ne sais pas. L’adrénaline me fait certainement dire et penser n’importe quoi.

Nous arrivons à un feu rouge, et elle semble ralentir. Je ralentis à mon tour, et replace ma voiture sur la voie juste à côté de la sienne.
Nous ralentissons chacun son tour, petit à petit. Je baisse la vitre, et m’apprête à voir enfin l’identité de cette fille.
Quand tout à coup, elle démarre finalement à toute allure en grillant le feu rouge. Mais quelle connasse.
Avant même que je reprenne le volant entre mes mains, mon père m’en a empêché et a arrêté le moteur.

– « Qu’est ce que tu cherches à faire, là au juste ? Hein ? Descends immédiatement, et passe de l’autre côté.
-Mais papa, putain…
-Ne discute pas. »
Vu son regard et le ton de sa voix, je m’exécute.

J’ai perdu la voiture de cette inconnue, et elle m’a semé.
Le reste du trajet est monotone et insupportablement silencieux.

Arrivé dans cette grande maison, tout est bruyant et plein de monde. La musique est à fond, mes potes s’éclatent, mais moi je suis assis dehors avec mon verre de vodka, et je n’ai envie de parler à personne.
Je n’arrête pas de repenser à cette fille. Pourquoi elle m’a aidé ? Comment savait-elle que j’avais besoin d’aide ? Qui est-elle, comment s’appelle-elle ?
C’est une fille blonde, avec un foulard rouge et des yeux marrons mais magnifiquement roux au soleil. Je sais qu’elle est magnifique, sa voix résonne de sa beauté.
Je regarde les vagues marcher à reculons, et avancer au ralentit. Je les contemples bercer l’écume, embaumant le silence du soir.
Le ciel scintille d’étoiles. Chacune d’elle semble m’observer, veiller sur moi. Quand, soudainement, je me sens profondément seul, engourdi de solitude. Je ne sais pas si tu as déjà ressenti la solitude. Pas celle que tu ressens lorsque tu t’isoles dans ta chambre, je te parles de cette solitude là, la vraie. Celle qui te laisse confronté à toi même, celle qui te donne un goût amer de toi même, comme si tu avais tout manqué dans ta vie, comme si tout manquait à ta vie. Tu ressens un putain de besoin de quelque chose, mais tu ne sais pas quoi. Tu ressens un vide, un gouffre, mais tu ne sais pas de quoi il a besoin d’être rempli. Alors tu penses que tu dois fumer, boire un coup, ou autre. Mais en fait non, c’est autre chose. Et ce sentiment là est insupportablement frustrant…

Je vais poser une question débile, mais admettons le, on se l’est déjà tous posée au moins une fois. Pas vrais ?
Est ce que quelqu’un m’aime vraiment ? Mes parents, tu vas me dire. Mais tu n’as pas vraiment compris la question. Je te parle d’un amour vrai, profond, tellement profond que c’est un truc que personne sur Terre n’aurai encore vécu. Mes parents, eux, ne savent même pas qui je suis vraiment, ils ne savent pas ce que je fais réellement. Ils prétendent m’aimer, certes. Mais si ils savaient ce que je faisais en cachette, si ils connaissaient mes actes, mes pensées, et la raison pour laquelle je gratte 150 Euros à mon père, ils ne m’aimeraient pas de la même façon. Ils changeraient d’attitude envers moi, ils auraient même peut-être peur de moi…
Finalement, l’amour est difficile à comprendre, difficile à cerner. Tout est trop difficile, de nos jours. On aime en se posant trop de questions, on aime pour des raisons particulières et précises. On se casse la tête et puis on se casse le cœur. On aime en attendant quelque chose en retour, et nous sommes finalement constamment déçus. L’amour engendre la déception et c’est pourtant une chose dont nous sommes incapables de se passer, comme si nous en étions dépendant mais à la fois déchirés de ce truc, là. Ce truc qui s’appelle L’amour. Ce truc qui fait battre ton cœur si fort qu’il le brise. L’amour est putain de paradoxal. Il blesse et guérit, il brise et répare, il détruit et reconstruit, il violente et adoucit, il pleure et rigole de nous. L’amour est un peu hypocrite, en fait. Il est plein de choses à la fois, il porte différents masques. C’est un vrai comédien, qui est faux mais qui fait comme si il était vrais.
Pourtant, nous sommes incapables de vivre sans. On est là, à tous vouloir se marier et fonder une famille, pour « l’amour ». Sans savoir ce que c’est vraiment.
Tu sais quoi, je me demande même si l’amour est digne d’être aimé.

– « Heeey, Timothée ! Je te cherchais ! qu’est ce que tu fous, tout seul sur la plage ? Viens à l’intérieur, c’est plus cool ! J’ai quelqu’un à te présenter. »
Jim, deux bouteilles de bière dans chaque main, entouré de deux filles complètement déchirées, saute comme un gosse qui réclame de l’attention.
– Ouais, j’arrive. Flo est là ?
– Yep. D’ailleurs elle a fini tout le peu de shit que tu as pris pour ce soir. Sérieux, mec, t’as pris 1 demi gramme, t’abuses ! On est 30!
– Non, 29. Raphaël ne fume pas. D’ailleurs, il faudrait que tu prennes le relais pour la récup’ de beuh et de shit, car c’est chaud pour moi en ce moment. »

Arrivés à l’intérieur, tout le monde est comme en trans. Certains se déshabillent presque sur le canapé en galochant par-ci par-là, d’autres sont affalés sur la table en prenant des shoots cul-sec de vodka, pendant qu’un pauvre mec se roule dans son propre vomis, juste à mes pieds.
J’trouve ça marrant.
Jim et moi essayons tant bien que mal de se faufiler au travers de la foule, je le suit jusqu’à la cuisine, où un groupe de 3 filles et 2 gars plutôt normaux, (autrement dit, sobres) sont en train de discuter en bouffant des chips.

« – Eh, Dalila ! Je te présente Timothée, il est lui aussi au lycée Saint-Denis. Tim, je te présente Dalila, ma demi-sœur. Elle s’est ré-orientée dans notre lycée, et sera avec nous à la rentrée ! »
Une jeune fille aux cheveux relevés et enrobés d’un foulard rouge se tourne vers moi.
C’est elle. Oh putain c’est elle. C’est elle, c’est elle, c’est elle.
Elle a un nez merveilleusement fin et raffiné, un sourire plein de malice assorti à son regard pétillant de caractère.

-Ah, salut… Salut Dalila ! Moi c’est Tim. Enfin, Timothée. Je m’appelle Timothée, mais… Tout le monde m’appelle Tim ! Bref, euh ça Jimmy te l’a déjà dit je pense…
Elle ri.
– Ouais, je sais je sais. T’inquiètes.
J’ai chaud, j’ai l’impression d’être ridicule. (Dis-moi que je gère, s’il te plaît…)

Jimmy qui était resté planté là au milieu, nous regarde, les bras croisés. Rien que son regard se fou de ma gueule. En posant les bières qui encombraient ses bras sur la table, il s’exclame :
– « Bon, écoutez, moi je vais vous laisser, hein ! Les autres vous venez ? Y’a du champagne, pour ceux qui ont foiré leurs examens ! »
Je le regarde, avec toute la pitié du monde dans mes yeux. Jim, ne me laisse pas planté là avec elle p’tain, c’est grave gênant ! Je le voit se retenir de rire jusqu’au seuil de la porte.
Quant à Dalila, elle n’a pas l’air gênée du tout. Elle ouvre deux bières, m’en propose une et s’assoit en tailleur sur la table.

Nous sommes restés là et avons parlé, puis ri pendant plus d’une heure, nous avons bu toute les bouteilles de bière qui restaient sur la table. Oups, une main par-ci par-là.
J’ai eu plus d’une heure pour la regarder, et même pour l’aimer. (je crois, je ne suis pas sûr). C’était des sentiments mélangés à la cigarette et à l’alcool, mélangés aux rires et aux visages maladroitement effleurés.
Je me souviens à peine des mots que nous avons échangés. Mais je me souviens que je me suis réveillé vers 11heures, dans un lit. Avec sa tête posée sur mon épaule.
Nous avons gardés contact, et je suis rentré chez moi dans une joie qui pue la nostalgie. Je voulais revivre cette soirée, me rappeler combien cette fille était belle, drôle, puis pleins d’autres choses.
Je suis rentré chez moi, en voyant un chèque de 150 Euros de la part de mon père. Tout était à peu près réglé. Puis mon cœur dansait la valse, la salsa, toute les danses du monde et puait l’espoir. Tout était presque rose. Je me suis jeté sur mon lit, et je regardais mon plafond, musique à fond dans les oreilles.
Je me suis dis que pour une fois, le hasard à bien fait les choses, au moins pour la rencontre de cette fille. Cette nuit était la plus folle de ma vie, ce matin était le plus beau, juste parce que je me suis réveillé avec ses cheveux dans le visage.
Cette fille est un mistral qui décoiffe, qui te donne envie de faire des courses poursuites, qui t’envoie de l’adrénaline en échange de tes sentiments. Cette adrénaline qui commence avec une boule au ventre, qui grossit jusqu’au cœur. Plus je pense à elle, et plus je veux la revoir.

***

On est toujours sur ce foutu toit qui devient froid, et il fait bientôt nuit. Jim a encore de la salade entre les dents, et m’écoute parler la bouche ouverte.

– « Tu vois, ce n’est plus la peine pour moi d’insister. Depuis ce lendemain de cette soirée, c’est comme si elle avait mit sur notre relation cette étiquette « Amis » ou « sexfriends ». Elle n’avait même pas répondu à mes messages où je la remerciait… Au bahut, elle me fait la bise. On rentre parfois ensemble car nous habitons pas loin. On est dans la même équipe en cours de sport. On révise parfois ensemble à la bibliothèque, mais il n’y a rien.
– C’est parce que tu ne lui a pas proposé de rencard ! Me répond-il, comme si c’était évident.
– Mais non, arrête avec tes rencards. C’est pour les ringards, ça.
Après un petit silence, je poursuis en regardant droit devant moi, le regard dans le vide :
– Franchement, il ne faut vraiment pas avoir de chance pour tomber amoureux d’une fille qui n’en a rien à foutre à ce point. Si seulement on pouvait choisir de qui on tombe amoureux, l’amour serait un petit peu moins con, et un peu plus beau, puis beaucoup plus simple.
Qu’est ce que les choses peuvent être mal faites. Pas vrais ?
– Ouais, t’as raison.
Lui aussi, regarde à son tour dans le vide :
-Sinon, tu comptes aller voir Flo, demain ? Raphaël m’a dit que ça serait bien, qu’on aille la voir tous ensemble…
– Je ne sais pas, à ce qu’il paraît elle n’est pas encore réveillée.

Je regarde Jim dans le coin de l’oeil, et une larme coule sur sa joue. Après s’en être débarrassé brusquement avec sa main, il prend une grande inspiration et me dit, dans une voix brisée :

« Flo était ma meilleure amie… Je veux qu’elle vive.. »

Chacun de ces mots semblaient être un morceau fissuré, détaché de tout espoir. Je voudrais le prendre dans mes bras, lui promettre qu’elle se réveillerait cette nuit, lui promettre qu’on va s’en sortir, lui promettre que demain matin, Flo serait là, avec nous, à rire et nous pincer les joues. Lui promettre que cet accident n’était qu’un vilain cauchemar. Lui promettre tout ce qu’il voulait entendre.

Résumé
Chapitre précédent : « L’effet contre-coup »
Chapitre suivant : « Réveille toi »

En savoir + sur Ear of Corn
Me contacter






















Chapitre 3

L’effet « contre-coup »

Je suis assis sur le rebord de ma fenêtre. Le ciel est beau, car il est rouge et orange. Qu’est ce que je fais actuellement ? Excellente question : Rien.
D’ailleurs, ma vie et moi même sommes tous les deux la définition incarnée de ce mot, là : rien.
Il est moche ce mot je trouve.

Mon histoire ne ressemble à rien, ni à personne. Elle est comme un gribouillage que dessine un môme de 2 ans sur une feuille de brouillon : peut-être unique, certes. Mais ça ne ressemble à rien.
Mais bon ! Écoute, je suis né sans l’avoir demandé, mes parents m’ont eu sans trop s’y attendre d’ailleurs. Et puis un jour, je vais mourir aussi certainement sans le vouloir… Donc entre temps, ‘faut bien s’occuper, s’occuper à faire ce qu’il nous plaît. Et puis merde, profiter quoi ! Le truc, c’est que moi, je n’sais pas trop comment faire. Je suis un lycéen pas super original. C’est pour ça que ce mot « rien » et moi-même allons plutôt bien ensemble. 

Je m’appelle Timothée, j’ai 17 ans, et 18 en Octobre.
Je n’ai ni d’excellentes notes, parce que je n’ai pas d’excellents profs. En fait, le lycée me casse bien les bonbons.
J’aime le skate et faire de la guitare, même si je ne suis pas super doué. (pas du tout, même.)
J’aime les cheveux de Dalila quand il y a du vent. J’aime quand ses mèches enlacent sa nuque toute pâle.
J’aime bien mon chien, Circus. (Ce n’est pas le prénom que j’aime, c’est le chien hein…)
J’aime rester dans dans ma chambre, au bord de ma fenêtre, près de mon toit, avec la musique à fond dans mes oreilles.
J’aime les tags colorés sur les murs tout gris,
…Et l’astronomie.

Je trouve que les étoiles sont les plus belles choses qui existent (après Dalila). Elles sont là pour te faire lever les yeux, elles sont là pour briller dans ton regard, comme si elles utilisaient ta pupille pour s’admirer dans le miroir. Et quand une étoile meurt, elle explose et, en s’assemblant avec l’amas d’autres défuntes étoiles, une nébuleuse naît. C’est comme si elle ressuscitait. (C’est beau, hein.)
Comme une chenille qui se transforme en papillon, les cadavres d’étoiles se transforment en feux d’artifices de l’espace. Si c’est Dieu qui a vraiment tout créé, il aurait pu s’arrêter uniquement à la fabrication des étoiles. Il n’avait pas besoin de se casser la tête en créant inutilement toute cette humanité aussi glandeuse et stupide que Lui, pour rester là, sans rien faire après. Pas vrais?
Juste, un ciel avec pleins de trucs qui brillent dedans, et Dalila en dessous. C’est tout.

***

Sur le trottoir, je prends mon élan à toute vitesse, une clope entre mes lèvres, la chanson « Hot Blood » de Kaleo à fond dans les oreilles, et je laisse rouler mon skate droit devant. Le vent frais du soir me griffe le visage et passe sous mon tee shirt tâché. J’adore tracer en skate. J’aime faire tout rapidement, en fait !

Merde, ma boîte de cigarettes vient de trébucher de ma poche. Rha, je déteste me stopper dans mon élan !
Avant même que je passe mon skate sous mon bras droit pour ramasser mes merdes, quelqu’un a été plus rapide que moi et est en train de s’en occuper, alors je me baisse aussi pour les récupérer.

Dalila.

-« Merci, c’est sympa.
-De rien, tu n’es pas rentré en bus ?
-Non. La flemme.
-Ah, OK. Dis moi, n’aurai-tu pas vu Flo ? Elle devait venir chez moi pour m’aider à mon DM de maths, mais elle ne répond pas sur son téléphone. »

Je ne parviens pas à lui répondre. Le mot « Flo » a paralysé m’a respiration, et je commence à avoir chaud à la tête.

Il y a du sang, de partout, sur les chaussures de Raph, dans les mains de Jim, sur son tee shirt, sur le miens, il y a du sang sur le goudron, et partout dans les cheveux de Flo, sur son visage. Elle a les yeux fermés, elle est pâle et immobile. Pendant que j’appelle le SAMU, je secoue violemment Flo, persuadé qu’elle va se réveiller. Jimmy tremble, a les yeux grands ouverts, répète toujours les mêmes mots, et respire très bruyamment. On ne peut même pas rester avec Flo. Elle voulait dépasser un camion pour prouver qu’elle roule très vite à vélo. Tout cela n’aurait pas dû arriver. Mais c’est arrivé, puisque il y avait du sang, et il ne s’arrête pas de couler. Jimmy est rentré avec sa mère.
Flo ne répond plus sur son téléphone.

– » Tim ? Ce n’est pas grave si tu n’étais pas au courant qu’il y avait un DM en Maths, le prof pourra toujours te laisser un délais supplémentaire. »

Flo est aux urgences, Flo est aux urgences, Flo est aux urgences.

-« Eh oh ? Tu es sûr que ça va ? Calme-toi ! »
Elle pose sa main sur mon épaule, et remarque ces tâches rougeâtres. Son visage se fige, et elle me regarde avec des milliers de points d’interrogation dans ses yeux.

-OK, euh… Viens, viens t’asseoir.
– Flo est aux urgences. Flo est aux urgences. Elle a eu un accident.

J’aime croiser Dalila, que ce soit dans les couloirs du lycée, dans la rue, au magasin, sur la plage… Mais aujourd’hui je ne voulais pas qu’elle me croise, non, pas là, pas maintenant. Quand je veux la croiser, l’occasion ne se présente pas. Lorsque je ne veux pas la voir, eh bien l’occasion se présente. Ce fut le cas trois fois aujourd’hui… Le hasarD fait vraiment mal les choses, et je n’aime pas ça.

-Mais… Attends, quoi ? qu’est ce qu’il s’est passé ?
-Un accident, je viens de te dire.
-Non mais plus sérieusement, Timothée, tu ne vois pas que j’ai envie de prendre de ses nouvelles, moi aussi ? »
Dalila a l’air agacée, car elle lève le ton. Elle ne va pas commencer à m’énerver, elle aussi, hein.

Mon téléphone vibre dans ma poche. Ma mère… J’ai failli oublié que j’avais une mère parano.
6 appels manqués
Meeeeerde.

– » Attends, désolé ma mère m’appelle. Tais-toi, juste deux minutes. »

En fait, Dalila n’attend rien du tout, elle se barre. Elle est vraiment vexée pour rien.

« TIMOTHÉE ! UN PORTABLE, C’EST FAIT POUR RÉPONDRE QUAND ON T’APPELLE ! TU ES AU COURANT OU PAS ? MERDE QUOI ! CA FAIT PLUS D’1 HEURE QUE JE ME FAIS UN SANG D’ENCRE ! T’ÉTAIS OU ? TU SAIS QUE LA PROVISEURE M’A CONTACTÉE CE MATIN ? J’AI HÂTE QUE TU ME DONNES DES EXPLICATIONS !
– Oui bon, ça va, respecte mes oreilles s’il te plaît ! je rentre dans 15 minutes. »

Elle m’a raccrochée au nez.

Pour vraiment arriver dans 15 minutes, je choisis de prendre le bus. Je vais m’assoir au fond du bus mais pas trop, pas du coté de la fenêtre car il n’y a plus de places et ça me fait bien chier, finalement je cède ma place à une petite mémé toute souriante et son sac de courses qui doit peser aussi lourd que moi, je reste debout et un mec puant des aisselles se tient à 1cm de moi.
La joie des transports en commun.

Dieu-en-qui-je-ne-crois-pas merci, une place au fond près de la fenêtre vient de se libérer. Bousculades par-ci, « pardon excusez moi je dois descendre à cet arrêt » par là, mec puant des aisselles se décale, et enfin je m’assois.
Je pose ma tête contre la fenêtre pour regarder le paysage qui défile à la même vitesse que celle du bus. C’est à dire, à 3km/h.
La joie des transports en commun.
Puis ma tête tremble contre la vitre, donc je m’assois « normalement ». Ça ne sert à rien, de toujours vouloir se mettre du côté de la vitre, en fait. On ne peut même pas appuyer sa tête, puis il y a toujours la radio du bus au dessus de toi, avec du SkyRock à fond. Néanmoins, je passe un assez bon moment avec une chanson d’un de mes groupes préférés du moment, à fond dans mes écouteurs : All The Pretty Girls, de Kaleo. Le bus passe par une petite route, avec des bosses. A ma gauche, c’est un trottoir, avec des passants qui se croisent et s’effleurent presque, mais ne se parlent pas, ne se regardent pas, ne se disent pas bonjour. Au loin, en guise d’arrière-plan, il y a un champ de blé, et le soleil s’y couche presque dedans. Et je me dis que ce serait cool, si je le regardait s’endormir, ce soir.
Le bus s’arrête à un feu rouge aussi long que les cours d’anglais avec Madame Vanchelle, et j’ai toujours ce même paysage. Les gens marchent, presque tous dans la même direction, même si on se doute bien qu’ils prendront chacun un chemin différent au bout de la rue. D’autres marchent vites, ils sont très pressés, puis d’autres prennent leurs temps, ils en ont un peu rien à foutre de la vie et de l’heure affichée sur leur montres. C’est bien, d’être comme ça. C’est mieux, d’être comme ça. Puis j’me rends compte que chaque personne a un peu la même expression faciale, c’est à dire que personne ne sourit. Ils regardent le sol, et marchent… Puis je me rends compte que moi aussi j’ai un peu ce même style de visage, car je ne souris pas. Donc, pour me sentir différent, je fais un sourire forcé. 🙂
Mais je me vois dans le reflet de la vitre et je me trouve débile. Du coup je me remets en mode pokerface, comme tous les autres.
Des gens courent, marchent, s’arrêtent, vont, partent, reviennent, comme s’ils devaient vite aller jusqu’au bout du monde… Mais on sait bien que la destination sera pour tout le monde la même : cette nuit, ils seront dans leur lit. Puis le lendemain, si ça se trouve ils se recroiseront, ils s’effleureront presque mais ils ne se parleront pas, ne se regarderont pas, ne se diront pas bonjour, et auront cette pokerface en regardant le sol ou pire, leur téléphone. Mais il ne faut jamais regarder son téléphone, quand on marche, car on peut d’un coup se prendre un poteau dans la gueule et après, on passe pour un con. (Ça m’est arrivé la semaine dernière).
Finalement, on marche on marche, on a un but et une destination en tête, mais c’est une destination où on se rendra pour quelques minutes, ou quelques heures seulement. Au final, personne ne marche vers un objectif qui dure. Au final, personne ne marche en sachant réellement ou il va.
On se croise, on s’effleure presque, mais on ne se regarde pas, on ne se parle pas, on ne se dit pas bonjour.
Puis on avance, sans même savoir ou on va.
C’est un peu ça la vie.

Quand je passe le seuil de la maison, ma mère est assise sur le canapé, les mains dans le visage. Pitié, qu’elle ne remarque pas les tâches sur mon tee-shirt.

Elle est en larmes.

« -Tim… J’ai appris pour Flora, sa mère vient de m’appeler. Je… Je suis désolée de t’avoir crié dessus au téléphone, j’étais vraiment inquiète, puis je ne savais pas que…
– Ça va, ça va… Je suis là, je vais bien. « 
Elle fait semblant de ne pas avoir remarqué le rouge sur mon tee-shirt gris, en fermant les yeux quelques secondes, pour reprendre son calme habituel. Quand ma mère veut ignorer quelque chose, elle ferme toujours les yeux pour faire comme si elle n’avait rien vu. Pourtant, elle a vu. c’est juste que elle ne veut jamais voir la vérité en face, elle a toujours préféré les jolis mensonges. Moi, je n’aime pas les jolis mensonges fleuris, et c’est peut-être pour ça que je ne m’entends pas toujours très bien avec elle.
– Je t’accompagnerai la voir demain matin. Monte te changer, repose toi. Tu veux manger quelque chose ? Je t’ai fais du taboulet !
-Non je n’ai pas faim. Dis moi, est ce que elle est encore en vie ? Pourquoi on ne va pas la voir maintenant ? Comment elle va ? Dis moi tout ce que t’as dis sa mère.
Ma mère referme encore les yeux, et je vois presque sa gorge se serrer.
-Flora était au bloc opératoire tout l’après-midi. Elle est maintenant aux soins intensifs jusqu’à demain soir, si tout va bien. Tim, quand sa mère m’a appelée, Flo n’était toujours pas réveillée… Ce n’est même pas sûr que nous puissions la voir demain. Tu comprends ?…
-Ok, merci… Bon j’ai du travail donc… Je descendrai plus tard, mangez sans moi. »

Tu te doutes bien que je n’ai même pas lu un seul de mes cours. Je suis monté sur mon toit, comme j’aime bien le faire quand j’ai besoin de me retrouver un peu seul. Le soleil se couche, mais pas dans le champ de blé cette fois-ci. Le soleil s’allonge dans les draps de la ville, il enveloppe chaque immeuble. La couleur du ciel est belle. C’est la troisième chose que je préfère après Dalila, et les étoiles.
Les rayons de soleil orangés embrassent les nuages roses, ce qui me rappelle la manière de Flo quand elle embrasse cette fille qu’elle aime, et quand elle lui chuchote près de ses lèvres :
« Tu es mon rayon de soleil »
Sa chérie sourit, et lui caresse le visage, comme lorsque les nuages se caressent entre eux.

C’est con, l’amour quand même.

Je prends ma guitare, et je joue quelques notes. C’est moche, car je n’ai jamais vraiment appris la guitare. (les tutos nuls sur YouTube, tu sais…)
Quand j’avais 9 ans, j’étais fan de Queen, comme mon père. Et je voulais jouer de la guitare comme lui ! Je pouvais passer plus d’une heure à regarder ses concerts, ses solos. Alors pour Noël, mes parents m’ont offert une guitare un peu trop grande pour moi, donc c’est mon frère qui m’a apprit quelques bases.
Mais un jour il s’est passé un truc et depuis je ne joue presque plus.

Une note par-ci une deuxième et troisième par là. Je me rends compte que ça fait une mélodie potable et plutôt cool, donc je répète toujours la même chose pendant 5 minutes.
Oulah, pendant que je gratte les cordes, je me sens mélancolique, nostalgique, t’sais ce sentiment bizarre et pas trop agréable, là. Je sens un truc humide monter sur le bord de mes yeux.

J’allume mon téléphone, et j’aperçois trois notifications :

  • (1) Facebook : Votre ami Jean a réagi votre vidéo : Comment allumer une cigarette en lâchant un pet à l’aide d’un briquet.
    (ouais, bon… Sans commentaire.)
  • (2) Nouveau message : Dalila « Désolée d’être partie si vite tout à l’heure. Je ne voulais pas te déranger plus. Tiens moi au courant si tu as du nouveau concernant Flo… Bisous. »  
  • (3) Messenger : Jim : « Hey 🙂 « 

Je n’hésite pas une seconde : j’appelle Jimmy.

« -Mec, tu tombes à pic. Je suis sur le toit, tu me rejoins ?
-J’apporte tacos !!
-Tu gères. »

Je me retourne en descendant du rebord de ma fenêtre pour constater l’état de ma chambre.
Comme dirait mon père: Ohlala c’est quoi, ce désastre, encore ?
Même si Jimmy est le mec le plus je m’en foutiste de (presque) TOUT, et que ça ne sert à rien que je range mes chaussettes sales alors qu’on va manger comme des gros sur mon toit, je n’ai pas trop envie que mon père débarque avec l’aspirateur, la serpillère, le balais, la planche à repasser en disant : « Ce n’est pas du tout le contexte approprié pour recevoir quelqu’un chez toi, Timothée, enfin… La honte, quoi, sérieux ! ».
En triant mes habits froissés en tas sur mon bureau pour la deuxième fois de l’année, je remarque sur mon étagère une petite boîte dont j’ignorais presque l’existence, à l’intérieur de laquelle se cache un petit papier. Un truc y est écrit.

Salut crapule,

Je t’ai vu fumer à l’arrêt de bus. (Promis, je ne dis rien aux parents si tu acceptes de les écouter, et de leur obéir quand ils te demandent de ranger ta chambre.)

Voici mon tout premier briquet, que j’ai utilisé pour ma première clope. Comme ça, tu penseras à moi, à chaque fois que tu en allumeras une. Du coup, j’espère que tu ne penseras pas trop à moi non plus, pense à vapoter avec modération, aussi.

On se reverra un jour.

La bise,

Ton bro’.

Je lis. Puis je relis encore, et encore plusieurs fois. J’ai l’impression que ce machin a été écrit juste tout à l’heure…
Comment est ce que j’ai pu oublier un tel machin ? C’était là, sous mon tas de bazar entassé sous un autre bazar. Pendant deux ans, j’avais dans ma chambre un mot, écrit sur un papier de la part de mon frère, avec en plus un objet à lui, un objet qui nous liait l’un à l’autre… Et je ne me rappelle même plus si j’avais lu ce bout de papier. Je me sens vraiment con, beaucoup trop con.

« On se reverra un jour »
Ce truc date de deux ans. Deux années, deux fois 365 jours. Je ne sais pas si tu t’en rends compte, mais en fait c’est long, deux ans… Je ne les avaient même pas vus passer. Mais c’est là, devant ce petit bout de papier, que j’ai l’impression que chaque minute devient un bout d’éternité.

Je continue à ranger, et la discussion que j’ai eu avec Raphaël cet après-midi me revient à l’esprit. En fait, je crois que je sais pourquoi je fume.
Mais je ne sais pas si c’est l’unique et seule raison. Bref, il faudrait que j’arrête de me casser la tête, moi…

Quinze minutes plus tard, Jim est déjà assit là, à côté de moi. Il sourit, mais c’est un sourire bizarre, tu vois. Alors j’ai envie de lui demander si il va mieux, patati et patata mais ça ne sert à rien, puisque il répondra toujours pareil :

« Ouais, tranquille et toi ? »

On se goinfre sans dire un mot, il me montre des vidéos débiles du style « essaye de ne pas rire » où des gens tombent, ou bien imitent des clips de Beyoncé déguisés en pizzas gonflables, ou avec des trucs chelous sur la tête…
Ce n’est même pas drôle, mais moi je suis mort de rire parce que le rire de Jim est aussi stupide que les vidéos.
Quand on a fini avec les vidéos « essaye de ne pas rire » (qui sont là pour te faire rire, en fait, donc le titre est vraiment pas cohérent je trouve.) ; un silence se prélasse, le temps qu’on finisse notre Coca.

On parle, on papote, de tout, de rien, du lycée, des profs, des trucs chiants avec ses parents, des trucs chiants avec sa copine numéro je ne sais plus exactement combien, puis il finit sa dernière bouchée de son tacos avec un bruit de déglutition dé-gueu-lasse, en me souriant avec de la salade entre les dents, et me demande dans un petit ricanement aigüe :

« Alors, avec Dalila ? Ça avance ou ça recule ? »

Résumé
Chapitre précédent : « Entourage »
Chapitre suivant : « Dalila »

Me contacter
En savoir + sur Ear of Corn